mercredi, 28 juin 2006

Avant-dire N° 11

POUR l'AMOUR DE MA DAME
ET L'HONNEUR DE LA CHEVALERIE !

par David Gattegno

 

Aign’ donc, cognez ! On s’fout d’la Vie  

et d’la Famill’ qui nous étrille,   

et on s’en fout d’la République    

et des Électeurs alcooliques […].

(Jehan Rictus, Farandole des pauv’s ’tits fan-fans morts.)

    

 

     Nul n’est Poète, s’il n’est Guerrier; et nul Guerrier ne saurait l’être sans que la Muse se fût penchée sur son berceau. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, aujourd'hui et à l'heure de notre mort. Amen.
      “Vos noms seront voués à l’ombre, votre mémoire au déshonneur”, est-il annoncé dans le vieux chant chouan; et les “hiboux”, rudes œillets au front de Pallas Athénée, de hululer :
“Nous n’avons qu’un honneur au monde, C’est l’honneur de notre Seigneur.” 
      Vers la toute fin du siècle stupide, une délégation de la roture sollicita le comte Villiers de l’Isle-Adam. C’était au temps où, pour son économie domestique, le poète devait tremper sa plume dans une encre coupée d’eau, pour moitié. Les opulents roturiers avaient eu vent de son impécuniosité. S’il était catholique et royaliste, nulle fièvre partisane ne l’aveuglait; sans doute, pourrait-il ne pas trop faire de difficulté à prendre une position quelconque là où sa noble prudence l’avait conduit à se tenir sur la réserve. Les ambassadeurs lui présentèrent adroitement un miroir reflétant des subsides inespérés; peut-être l’alouette accepterait-elle d’abîmer le génie de son chant dans le gouffre des querelles insolubles… On attendait de lui qu’il s’engageât, comme soldat, et qu’il polémiquât, pour qu’enfin ses amis devinssent ses adversaires… Drapé dans l’ample dignité d’une robe mitée, cet “homme au rêve habitué” toisait l’abjecte réalité, impassible comme le marbre des tombeaux. Et, comme il attendait encore pour s’exprimer, on en vint, derechef, à la solde, supposant qu’il suffisait, désormais, d’en fixer le terme et le montant pour que l’affaire fût conclue : 
– C’est combien? lui fut-il demandé.
– Depuis notre Seigneur, cela n’a pas changé: c’est trente deniers.         
     Ainsi furent éconduits les aigrefins diplomates.    
       “Être fanatique au point de mourir désespéré”, dit le Hagakuré, livre exaltant le Bushidô (la “Voie du Guerrier”).
     Aujourd’hui, la Guerre est affaire de machine à tuer; et l’on voudrait que la Poésie fût affaire de machine à écrire – conducteur d’engin et dactylographe réunis dans la même révolution culturelle. Et, comme Guerre et Poésie ne sont qu’affaires d’Amour, il faudrait encore que les déduits amoureux fussent à leur tour soumis aux techniques d’immunisation contre les germes de fertilité, et que, ici comme ailleurs, la stérilité l’emportât, et que la vigueur avortât.
     Mais c’est que la Guerre, l’Amour et la Poésie sont les principes mêmes de Vie, de Santé et de Force.Ainsi ravalées au rang d’utilités politiques, sanitaires et sociales, leur voilà attribué le rôle de machine-outil – moyen de production des monnaies d’échange. Il n’y a plus d’étalon monétaire, mais un standard prolétaire. Le denier n’a plus cours, parce que chaque homme a un prix. On consomme de l’homme et, d’après ce qu’il pèse, la cote de l’homme varie, selon qu’il est issu de la machine d’ici ou de celle d’ailleurs.L’unité trébuchante d’un homme est d’ordre fiduciaire, elle dépend du degré de fiction fixé pour le lieu d’émission de la semence de son père…
     S’il existe encore quelques poètes amoureux et guerriers, ceux-là refusent d’être rétribués dans la monnaie de “singe de Dieu”. Ce sont les rônins, les “hommes sur les vagues” du Japon; poètes sans mécène, amoureux sans pucelle, guerriers sans ouvrage, ils n’en savent pas plus que chanter, donner leur cœur et livrer bataille, car telle est leur fonction, assignée de toute mémoire dans l’Ordre et l’Harmonie du Monde.
     Masaki Kobayashi l’a représenté, dans Hara-Kiri: nul employé, nul fonctionnaire, aucun soldat, jamais, ne saura vaincre le Guerrier. Sans doute il n’en mourra pas moins, mais ce ne sera que de ses propre mains, que de ses droiturières mains; et, par la Grâce de Dieu, non sans avoir recouvré les dimensions altières de son exaltation.Et c’est ainsi que, le cœur dilaté par l’Émotion, emporté par la Fureur divine, ivre du nectar de poésie, il fait un grand carnage des “tigres en papier”, des assignats sortis des rotatives humaines, les taillant, les sabrant, les éventrant, les égorgeant dans une orgie épique de son propre sang. Et puis, face au napalm dévastateur des arquebuses, lançant le défi de son invincible vie aux derniers instants de son désespoir fanatique, il plonge la lame, divinement forgée au feu du Soleil, dans son ventre bienheureux – comme tu es belle mon amie…
Enfants! c’est moi qui vous le dis! Et que les hommes plus nombreux que les poux fassent de longues prières.          (Comte de Lautréamont.)
     Les Rônins du présent Occident, ce sont les Chouans de jadis.
     Ô hommes d’autrefois, ô hommes désespérés, ô chantres de la Beauté qui perdez votre vie de misère, bienheureux! Bienheureux! La Vraie Vie, la vie éternelle, en ce moment, vous la gagnez.
Mais comme, ici, nous sommes seulement sur la terre de France, c’est sous l’étendard du chant de sa recouvrance que nous réunirons l’arroi des Guerriers du Seigneur, afin que toutes les Terres retournent à l’universalité des nobles nations qui les firent prospères :

Allons les gars, pour notre Terre,
Tels nos aïeux pour notre Foi,
Reprenons le vieux cri de guerre:
“Vive Dieu, la France et le Roi!”

 

dimanche, 04 juin 2006

Avant-dire N° 12

LA TALVERA

par Alain Santacreu

“ Ce qui caractérise les formes spirituelles, c’est que le centre est à la fois ce qui est entouré et ce qui entoure, ce qui est contenu et ce qui contient, tandis que la caractéristique des formes matérielles est que le centre y soit purement et simplement l’entouré. ”
( Henry Corbin, Temple et contemplation. )
 
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   La contrelittérature, c’est non seulement le combat spirituel, l’action vindicative du sens et du style contre l’horizontalité de la littérature unidimensionnelle, contre l’esprit de lourdeur, mais aussi la paix de l’équilibre souverain entre la pesanteur et la grâce : elle est l’instant où la légèreté de l’esprit opère en nous-même sa propre verticalisation.
   Les Grecs disaient de certaines de leurs anciennes inscriptions qu’elles étaient écrites en boustrophédon, c’est-à-dire en tournant (strophé) comme un boeuf (bous) arrivé au bout du sillon et donc, alternativement, de gauche à droite et de droite à gauche. Les paysans du Midi appellent “ talvera ” cette partie du champ cultivé qui reste éternellement vierge – car c’est l’espace où tourne la charrue, à l’extrémité de chaque raie labourée.
   Cette notion de “ talvera ” représente une des virtualités métaphoriques les plus pures de la contrelittérature – qui est l’espace dialectique du renversement perpétuel du sens, de sa reprise infinie, de son éternel retournement.
   L’écriture contrelittéraire est pareille à ces inscriptions grecques très anciennes, écrites en boustrophédon : elle implique une capacité de lecture désaliénée, une aptitude “ révolutionnaire ” à lire non seulement de gauche à droite et de droite à gauche, mais encore de bas en haut et de haut en bas. Car l’espace de la liberté est la talvera ; sans elle, le sillon unique de la pensée ne peut que demeurer indéfiniment linéaire. Telle a toujours été la stratégie de l’oppression : effacer l’idée de talvera de la mémoire des hommes. Cependant, aussi avancé que soit l’état d’obscurcissement de la pensée humaine, la circonférence seule peut en être affectée car le centre de la pensée est infrangible et demeure éternellement au-delà de l’humain.
   “ Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! “, prévient Rimbaud dans sa Seconde lettre du Voyant. Cette “ folie “ de la première lettre – l’Aleph – est celle de la création ex-nihilo du feu créateur. La “ conscience “ des êtres humains, devenue de plus en plus périphérique par rapport à l’axe de la Rencontre, leur aliénation serait irréversible s’il n’y avait un lieu pour recevoir l’Aleph, un corps matriciel où l’être, exilé aux confins de son état d’existence, puisse de nouveau être relié à son Principe. Sur la talvera, se trouve la médiation mariale de la féminité qui nous délivre de notre femellitude : l’éternel féminin de notre liberté.
   Dans l’extrême oubli de la talvera, les hommes ont pris la circonférence pour le tout et, portant toujours davantage leur regard vers l’extérieur, ils se sont de plus en plus éloignés du centre de leur origine. La dialectique contrelittéraire est la recouvrance de la talvera : la mise en oeuvre, simultanée et continuellement relancée, des contraires complémentaires s’engendrant mutellement pour dépasser leur propre antagonisme.
   Cette dialectique n’est pas la logique dualiste et binaire de la “ fausse gnose “ alexandrine, elle est l’héritière de la véritable gnose des pères apostoliques qui pratiquèrent la discipline de l’arcane – cette “ petite voie “ que nous a rendue la petite Thérèse. La grande subversion du catholicisme aura été d’avoir contribué à la ruine de la théologie mystique : sous prétexte d’en finir avec le gnosticisme, il a ouvert la voie de l’agnosie moderne.
   Ce qui nous importe dans la royauté du Christ, c’est qu’elle rend tout pouvoir humain illégitime et, par là même, tout État qui ne serait pas l’État parousique de la surconscience. Aussi, la mondialisation, en tant qu’hégémonie planétaire de l’État de l’inconscience – au sens freudien du terme – annonce-t-elle le règne totalitaire de l’infra-humain. La mondialisation, en tant que triomphe final de l’universalisme, est ce qui, en dernier lieu, s’oppose à la catholicité, c’est-à-dire à la planétisation de l’Amour.
   Au milieu du champ de la talvera, se croisent le sillon qui monte et le sillon qui descend ; chemins apophatique et cataphatique pourrions-nous dire si, du point de vue central, le haut et le bas avaient encore un sens.
   Le lieu du non-pouvoir est le lieu où se tient le Pauvre des pauvres, seul prêtre, roi et prophète, sur la Croix, hors de laquelle se déploie tous les pouvoirs politico-religieux des faux prêtres, faux rois et faux prophètes. Il faut atteindre la fixité de la Croix pour s’extraire de la “ fictivité ” de la littérature.
   La société issue des Lumières, s’affublant du masque de la liberté et sous couvert de substituer la périphérie au centre, a usurpé le centre du non-pouvoir de la charité pour le transformer en centre de pouvoir de la pensée. Tout pouvoir de la pensée est profanation de la charité et il n’y a pas d’autre pouvoir que celui de la charité profanée.
   La talvera est le lieu de la recouvrance de l’écriture sacrée, de la langue qui s’en retourne à sa source. Car il est écrit – Genèse, 10, 21 – qu’Héver, descendant de Shem, le Nom, fut l’ancêtre éponyme des Hivrîm, les Hébreux, c’est-à-dire de tous “ ceux qui font la jonction entre l’ici et l’au-delà “, passants et passeurs à la fois.
   Ici et maintenant, le Christ hébreu s’adresse aux hébreux de tous temps et de tous lieux : Yeshouah, le Résistant intégral, le Révolutionnaire absolu, le Détenteur de la force explosive de l’Aleph qu’Il maintient – en tant que Verbe unifiant – dans les limites de l’être et nous préserve du néant, tel est son Nom éternellement nouveau.
   Contre la mondialisation chaotique par le très bas, nous en appelons à l’oecuménicité catholique par le très haut. Contre la prostitution de nos corps et de notre psyché, nous voulons renaître en la sainteté du Saint-Esprit.
   Nous devons nous décentrer du faux centre égocentrique et concentrationnaire, afin de nous reconcentrer sur l’axe théocentrique du dialogue. Ce décentrement préalable est la kénose précédent la métanoïa : le retournement qui a lieu sur l’espace de la talvera est cette ouverture à l’Autre qui est Dieu.
   Dans le Phédon, Platon recommande de “ rassembler son âme ” et de la tenir prête pour le “ voyage ” et, dans le mythe final de La République, il est dit que l’âme doit passer sous le trône de la Nécessité, le “ traverser ”, pour atteindre le Vrai Monde. Tel doit être le “ retour " vers l'Être que Plotin appelle épistrophé.   
   Qu'est-ce à dire ? Qu'en traversant le trône de la Nécessité, nous nous retrouvons miraculeusement sous le manteau royal de Celle qui nous accueille et nous libère.
 

( Cet avant-dire est paru dans le N° 12 de Contrelittérature - Été/Automne 2003 ).

 

 

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Alain Santacreu 
 La Contrelittérature, un manifeste pour l'esprit
Éditions du Rocher, 234 p., 19,90 € 
( Dans toutes les librairies et FNAC )