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mercredi, 30 janvier 2008
11 septembre 2001 : la mort d'Ulysse
Dante, dans l’étrange chant XXVI de L’Enfer, propose un récit de la mort d’Ulysse, si différent de celui de la tradition, que sa lecture en est toujours restée énigmatique. On y voit Ulysse, dans le huitième cercle de l’enfer, faire le récit de son dernier voyage :« Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. […] J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou qui dura cinq mois. Après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut que l’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième, la poulpe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer, comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »
Selon Dante, c’est bien parce qu’il a franchi les limites de l’Être qu’Ulysse est damné. Rusé, habile et ingénieux, sachant éviter tous les dangers par son courage et son éloquence, Ulysse, figure légendaire de l’homme occidental, a donc suivi une voie illégitime et, bien qu’il aperçoive, escarpée et abrupte, la montagne du Purgatoire au milieu du grand océan de l’Être, il ne peut l’atteindre et encore moins le « Paradis terrestre » qui se trouve en son sommet ; c’est qu’il a négligé son âme pour s’adonner à la perversion de l’intelligence, à la joie de la connaissance illimitée du « Non-Être » du monde en tant que spectacle. Ulysse a sacrifié l’Esprit à l’esprit moderne.
L’ultime transgression odysséenne opère donc un renversement des symboles et la « nova terra » de Dante s’inverse en un « nouveau monde » : l’Amérique.
Les colonnes d’Hercule avaient été érigées par le héros, lors du Dixième de ses travaux, à son retour d’Érythie, l’Île occidentale de la Mort, par delà l’Océan. Ce fut dans une « coupe d’or » qu’il navigua pour ramener en Europe le fameux troupeau de Géryon. S’élevant de part et d’autre du détroit de Gibraltar, les colonnes constituèrent la ligne de partage entre l’océan Atlantique et le bassin méditerranéen et circonscrirent l’espace géographique assigné aux hommes. Elles délimitaient la frontière de protection à ne pas dépasser, à ne pas franchir. Il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Car seuls les détenteurs de la « coupe d’or » sont habilités à franchir les limites humaines.
René Guénon, dans un chapitre des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, précise que sur d’anciennes monnaies espagnoles figuraient les deux Colonnes d’Hercule reliées entre elles par une banderole portant la devise "Non plus ultra", et il ajoute : « c’est de cette figuration qu’est dérivé le signe usuel du dollar américain ; mais toute l’importance y a été donnée à la banderole qui n’était primitivement qu’un accessoire, et qui a été changé en la lettre S dont elle avait à peu près la forme, tandis que les deux colonnes, qui constituaient l’élément essentiel, se trouvaient réduites à deux petits traits parallèles. » Et de conclure : « la chose n’est pas dépourvue d’une certaine ironie, puisque justement la " découverte" de l’Amérique a annulé en fait l’ancienne application géographique du Non plus ultra ». Sans doute est-ce pour cela que Charles Quint choisit de changer sa devise en Plus ultra qui deviendrait le cri des conquistadors.La date du 11 septembre 2001, ce jour tragique de la destruction des tours jumelles du World Trade Center, est la visualisation spectrale des Colonnes d’Hercule à travers le symbole du dollar. Le symbolisme inversé du « billet vert » précipite la vision exclusivement quantitative de la monnaie. René Guénon encore, dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, fait remarquer que, dans les diverses traditions, l’argent était véritablement chargé d’une « influence spirituelle », dont l’action pouvait effectivement s’exercer par le moyen des symboles qui en constituaient le « support ». On mesure les dangers auxquels nous expose la monnaie profane et « mécanique » des temps qui sont les nôtres, alors que les influences psychiques les plus délétères se sont substituées aux influences spirituelles d’antan. À cet égard, on soulignera que le 11 septembre précéda de quelques jours l’officialisation de la « monnaie européenne », coupée de toute souveraineté d’ordre supérieur. On remarquera le graphisme de ce nouvel « Euro », reproduisant, à l’intérieur d’une sorte de U renversé – l’initiale d'Ulysse – les deux barres parallèles et horizontales, affaissées comme à l’image des Twin Towers détruites : €.
Manhattan est devenu le reflet crépusculaire de Gilbraltar, ce rocher de l’extrême-occident qui, en 711, fut le premier point de la conquête musulmane.
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vendredi, 25 janvier 2008
Jean Parvulesco, le secret de la romance
L’œuvre de Jean Parvulesco est une quête absolue du roman et de son double. Que le « roman occidental de la fin » soit le roman de l’entre-roman et qu’il doive s’écrire par son milieu, tel est l’héritage que Parvulesco a reçu d’Abellio, ce grand liseur de Bible. Commencer à écrire le roman par son centre nous renvoie à l’intervalle entre la vie et la mort, le lieu où se joue le destin de l'homme. D’où l’obsédante figure métabolique de la narration romanesque : secret de la dissimulation et dissimulation du secret.Chacun des romans de Parvulesco est filtré par le suivant, à revers, car le futur enfante le présent aussi vrai que notre destinée de demain moule nos gestes d’aujourd’hui. On ne s’étonnera donc pas que, Dans la forêt de Fontainebleau, son ultime œuvre romanesque (1), ait été publiée avant l’antépénultième dont seul le titre, Un voyage en Colchide, a été divulgué.
On ne lit pas un roman de Jean Parvulesco sans crainte ni tremblement : la voie « chrétienne » qui s’y découvre est celle de la main gauche, un tantrisme marial aux limites de la transgression dogmatique. Le style de Parvulesco crée dans notre langue française une langue étrangère au phrasé hyperboréal. Mon ami, le romancier Jean-Marc Tisserant, qui pourtant l’admirait, me disait que Parvulesco était l’ombre portée de la contrelittérature en son midi : « Vous ne parlez pas de la même chose ni du même lieu », me confia-t-il lors de la dernière conversation que j'eus avec lui. Il est vrai que Parvulesco a toujours persisté à orthographier « contre-littérature » comme s’il tenait à se démarquer de ma propre vision. De toute façon nos divergences sont bien réelles et parfois même essentielles. Je déplore cependant l’ostracisme dans lequel est maintenue une œuvre dont je reconnais l’influence qu’elle a pu exercer sur moi.
C’est en reprenant à son compte le titre de cette œuvre à l’orientale de Flaubert, aujourd’hui perdue, pour en quelque sorte – peut-être – réparer une ébréchure, une défaillance du destin intime de la grande littérature française, qu’Alain Santacreu nous livre à présent ce roman de haute facture initiatique et occultiste, dont la conclusion débouche, à travers un double suicide rituel, sur l’annonce à peine chiffrée d’une très prochaine fin du monde qui, d’ailleurs, ainsi que nous serons amenés à le comprendre, n’en sera pas tout à fait une, puisqu’une fin du monde déguisée en autre chose.
« Les allées de Brienne, qui longent ce canal que fit construire Loménie, sont douces quand s’y mêlent un parfum de miel à celui des réglisses.Il s’agit, en fait, ainsi que l’on vient de le dire, de la mise en œuvre d’une liturgie cosmique finale, fondée sur l’immolation et l’échange sacrificiel de « sept dormants » destinés à racheter, à alimenter sacrificiellement l’apparition occidentale de leurs « pareils de lumière », les sept ressuscités apocalyptiques de la « suprême heure ».
C’est bien cet échange sacrificiel qui constitue l’acte apocalyptique final, ce que j’appelais une Apocalypse déguisée, parce qu’elle se trouve tenue d’avoir lieu d’une manière occulte, sa liturgie abyssale se passant dans l’invisible, hors de l’atteinte de toute attention non hautement prévenue, initiatiquement habilitée.
Mais suivons, à présent, le texte même d’Alain Santacreu :
« - Connaissiez-vous cette légende des Sept Dormants d’Éphèse ? C’étaient sept jeunes chrétiens qui, pour avoir refusé de renier leur foi, furent emmurés vivants dans une caverne, lors des persécutions déclenchées par l ‘empereur Dèce, en l’an deux cent cinquante de notre ère.
[…]
- Le texte coranique qui relate la légende est la sourate dix-huit. Une des particularités les plus remarquables de cette tradition des Sept Dormants, c’est qu’elle est commune au Christianisme et à l’Islam. »
Et plus loin :
[…]
Mais quand Loménie s’avance, au moment où il va descendre la première marche, il se retourne et ce qu’il voit l’épouvante : il reste pétrifié, livide comme une statue de sel. »
C’est la raison pour laquelle, Loménie, de retour à Toulouse, devra se suicider, en se pendant – la pendaison mystagogique d’Odin et de Gérard de Nerval.
Ce double suicide des deux personnages principaux du roman d’Alain Santacreu libèrera l’espace propre de l’écriture ; le renversement de l’espace intérieur de la non-écriture, marqué par le suicide du narrateur – du personnage du narrateur –, étant appelé à constituer l’écriture même du roman, à la rendre possible, à la faire apparaître. Le renversement, l’échange sacrificiel de la non-écriture en écriture correspond à l’échange liturgique des Sept Dormants en leurs « pareils de lumière » ; et cet échange, ce renversement d’état exige le sacrifice fondationnel, le suicide rituel du personnage du narrateur, de celui qui, dans l’espace intérieur du roman, se trouve être la source même de la narration, sa source vive.
« J’ai gardé, le temps de mon agonie – qui a été celui de l’écriture – la sensation qu'en moi vivait quelqu ‘un d’autre, d’une dimension différente des êtres et des choses qui évoluent au dehors. Peu à peu, en mourant, je suis devenu ce quelqu’un d’autre, en même temps que ce livre prenait racine en moi, s’écrivait de mon dernier souffle, un livre dont je serai l’unique lecteur. Je comprends que mon âme se compose des personnages de ce livre qui ne verra jamais le jour. »
Et qui, néanmoins, devait voir le jour à partir, précisément, de l’agonie et de la mort du personnage du narrateur, qui en même temps était, aussi, quelqu’un d’autre – son agonie et sa mort constituant l’écriture même du roman en cours de nativité, émergeant ainsi du cadavre de sa propre fiction, qui devenait réalité, réalité, je veux dire, de sa propre écriture en voie d’achèvement.
Tout, ici, est échange, tout, ici, se trouve fondé sur le mystère originel de l’échange. Et c’est ainsi que l’on aboutira, à la fin de ce roman, au passage à niveau de « la suprême heure », l’heure du « renversement du sept de nuit en sept du jour », qui marque à la fois la fin et le commencement apocalyptique du monde – d’un monde – par le renversement des Pôles, ou plutôt par leur contre-renversement – si c’est le premier renversement des Pôles qui avait marqué le début du Kali-Yuga, actuellement à sa fin.
Aussi l’actuel Pôle Sud est-il entrain de redevenir , métasymboliquement, et dans le plus grand des secrets, à nouveau, le Pôle Nord. Même si le processus en cours est sans doute bien loin encore de son terme, il n’est pas moins certain que personne ne saurait en connaître l’heure même et que, celle-ci venue, tout se fera en un seul instant, sans autre forme de préavis, d’annonciation, fût-elle dissimulée, sous-entendue, ; le temps d’un éclair, d’un seul éclair, comme en un rêve éveillé, au bord de quelques abîmes ultimes.
Dans la conception littéraire d’Alain Santacreu, la réalité immédiate n’est que la part visible – « la petite part » – de l’invisible, et l’écriture n’est censée porter témoignage que sur cette « petite part » qui passe pour la réalité immédiate de ce monde et de nous-mêmes.
Ce que l’on nous donne à voir, ce que l’on nous dit dans Les Sept Fils du Derviche, n’est que la fragile écorce chiffrée de ce qui ne saurait être ni vu ni dit. Il nous faudra donc nous contenter de peu, mais d’un peu qui disposera d’une extraordinaire puissance de signification, chargé à outrance comme il se trouve par le trop plein dont il est appelé à charrier en avant l’invisible surprésence.
Obscur, difficile à comprendre, ce roman d’Alain Santacreu ne l’est donc qu’au tout premier abord, tant que l’on n’aura pas su saisir la dialectique profonde de son mécanisme intérieur, la dialectique de la mise en œuvre d’une liturgie cosmique finale, de la très prochaine ouverture apocalyptique d’un monde déjà à sa fin.
De plus, le récit même du roman est truffé d’entailles symboliquement actives, mais à la signification dissimulée. Comme cette lettre que le narrateur a écrite mais non envoyée en poste restante, à Istanbul, comme de convenu, à Loménie, et qui de par leur double suicide ne peut s’ouvrir qu'à la fermeture du livre – lettre écrite et non lue, « non-lettre », trou noir ; ou, encore, comme la scène où le narrateur est surpris par sa mère entrain de se masturber, et qui tournera, au second degré, en scène d’inceste entre le fils et la mère, scène détenant d’évidence une des clefs majeures de ce livre ; ou, comme la profusion de jeux de mots d’une consternante imbécillité, et l’insupportable vulgarité, mais concertée, voulue à dessein, d’un personnage comme Aziz, porteur en même temps d’une charge tout à fait décisive, initiatique et prophétique, d’une véritable charge sacerdotale secrète.
Et il y en a bien d’autres de ces entailles. Le cours du récit en est surchargé, qui en frémit en permanence, bien aidé. Cet essaimage d’intances de signification dissimulées au cours du récit est une procédure initiatique courante, bien connue, qui conduit en quelque sorte oniriquement l’action du roman vers ses deux points de mobilisation en force, celui de la séance où ceux du groupe opératoire des sept, rangés en cercle, accèdent à leur supra-conscience à l’aide d’une drogue majeure, et celui de leur entrée dans la caverne des Sept Dormants d’Éphèse et de leur endormissement en cercle, quand le cercle constitué par eux « encore une fois, redevient conscient de son centre ». Ces deux mises en cercle se répondent et s’identifient. Tout en ce roman se répond, s’identifie et se neutralise, tend à l’auto-effacement, à la disparition, à l’oubli, à l’immémoire qui se trouve au-delà de l’oubli et au-delà, aussi, de toute mémoire.
Aussi en vient-on à la question fondamentale : ce roman est-il celui du récit des aventures eschatologiques secrètes de Loménie, est-il le roman du narrateur entrain de se dissoudre lui-même dans l’écriture inaccessible de son roman intérieur, est-il seulement un roman d’Alain Santacreu ? La réponse ne saurait qu’être ambiguë, et il se peut même qu’il n’y ait pas de réponse, suivant la marche du soleil qui apparaît et disparaît, successivement et en même temps.
( paru dans le n° 1 de Contrelittérature, juin 1999)
(1) Jean Parvulesco, Dans la forêt de Fontainebleau
Alexipharmaque, 2007, 432 pages, 23 €.
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mercredi, 16 janvier 2008
Homme de lettres
Si j’ajoute que je n’avais aucune copie de ces textes et que mon ordinateur, dont la mémoire infaillible contenait l’essentiel de ma production intellectuelle, léché par des flammes trop gourmandes, se trouve réduit à l’état d’un joli berlingot gros comme le poing, on aura une idée de l’ampleur du désastre.
Une veilleuse oubliée, un court-circuit, rien qu’une étincelle, et le feu s’est propagé à cette masse de papier en attente ; comme un tigre, il s’est régalé de ce troupeau placide, les pages sagement rangées dans leur enclos... Les voisins, qui ont alerté les pompiers en mon absence, m’ont assuré que les flammes fusaient par jets somptueux, dévoraient à qui mieux mieux avec des apothéoses de pourpre et d’or, donnant à mon appartement l’éclat d’une gloire qu’il n’avait jamais connue. Je suis heureux, au moins, d’avoir pu leur procurer ce joli spectacle.
Quant aux pompiers, ils m’ont raconté leur surprise devant ce feu singulier ( “ Il est vrai, Monsieur, que vous ne rencontrez pas, dans une carrière, deux feux identiques ; chacun possède sa personnalité : il peut être joueur, taquin, ou coléreux, intraitable ; tenez, j’ai même connu un feu de maquis qui avait exactement le caractère de ma défunte belle-mère...”). Je revois l’air embarrassé du capitaine :
- C’était un feu pas très méchant. Voyez, il a à peine noirci vos boiseries... Il n’en avait qu’après le papier. Mais alors là, quelle furie, quel panache ! Les flammes en faisaient même un peu trop, eu égard à la matière combustible. Il y avait de l’épate là-dedans, l’envie de briller plutôt que le goût de détruire. Oui, comme une espèce de revanche. Dommage que vous n’ayez pas assisté, ça valait le coup d’oeil !
( “ On dit, Monsieur, que les incendies d’appartement ressemblent à ceux qui occupent les lieux... “ )
Il est vrai qu’une fois la dernière page carbonisée, mon feu s’est laissé éteindre gentiment. Mission accomplie, le bon diable est rentré dans sa boîte.
Me voici devant le tas de cendres où reposent en vrac Borges, Hugo, Nerval, Dostoïevski... Une fois de plus, le Don Quichotte a brûlé - combien de fois est-ce arrivé dans le passé ? -. Quant à l’Enéide, elle a connu chez moi le destin souhaité par Virgile, sans que cela suffise pourtant à l’anéantir.
Les cendres de Sade, de Bataille et de Maldoror se sont unies à celles du catéchisme et de Saint Thomas d’Aquin. La poudre de mes pauvres écrits se mêle à Shakespeare...
Je pleure sur ma lenteur, sur ma paresse qui m’ont fait différer sans cesse le moment d’absorber toute la connaissance. Qu’avais-je besoin d’aller à la rencontre des hommes et des femmes réels, quand leur essence, le schéma secret de leur comportement est exposé dans les chapitres des Caractères et de la Comédie Humaine ? À quoi bon voyager, accumuler les expériences, me distraire à l’écart de ma bibliothèque, alors que s’y cachait la clé du Temps perdu et du Temps retrouvé ?
À quoi bon me livrer moi aussi, après des millions d’autres, au pitoyable exercice de ce que l’on appelle “vivre”, alors que j’avais à découvrir au fil des pages les fascinantes trajectoires de héros dignes d’avoir un destin ?
Il est vrai que j’abordais le monde avec tant de maladresse... À la moindre épreuve, au moindre vertige, voilà que je revenais m’adosser à la bibliothèque. Là, je complétais l’inaccompli, je corrigeais le sordide, j’enjolivais l’ordinaire. Mais je dois avouer aussi que l’encre et le papier, au bout d’un certain temps, ne me suffisaient plus ; ils me décevaient et me renvoyaient vers la réalité, encore un peu plus inapte à l’affronter. Je balançais entre deux désirs inassouvis et contradictoires : tout vivre ou tout lire.
C’est ainsi que la voie de l’écriture s’est proposée à moi, comme à tous ceux qui ne peuvent renoncer à avoir un destin, sans posséder la force nécessaire pour l’accomplir. Ceux là restent cantonnés au monde des images, et le plus drôle, c’est de voir les grands aventuriers de la vie courtiser ce monde-là, comme si la pâte du réel où ils sont sculptés n’avait d’autre ambition, d’autre destination que de venir s’imprimer sur la pâte à papier.
Je n’oppose pas la Vie à l’Écriture : ce sont deux illusions qui donnent l’illusion de se guérir l’une par l’autre. Cette oscillation doit bien correspondre à une espèce de vérité.
Vérité : mot dangereux. Mais il me semble que j’y ai droit, à présent que je suis passé par l’épreuve des Cendres.
Quelle est donc ma vérité, face aux cendres ?
Je sais que la réponse ne me sera pas donnée ici. Les messagers ne supportent pas cette odeur d’incendie éteinte ; autant ils sont à l’aise au coeur du foyer, ou au sein des flots déchaînés, autant le mélange de fumée et d’humidité leur répugne.
J’irai dehors, à leur rencontre. Au bout d’une demi-heure de marche, en général, je commence à éprouver leur présence. Et puis je distingue, en surimpression de mes perceptions, ce ton inimitable, à la fois léger et distant, qui engage le dialogue :
- Tu n’arrivais pas à te libérer, alors nous t’avons aidé un peu. Tu ne te sens pas mieux, à présent ?
- Pas du tout ! Je ressens un grand vide, une perte. Pas comme la perte d’un être cher, qui vous pétrifie, vous isole dans un monde glacé, mais comme la destruction de ma propre substance, de mon identité, si cela peut avoir un sens pour vous...
- Tu en étais à ce point où ton esprit suffoquait sous les signes. Tu ne t’en apercevais pas. Nous, les veilleurs, sommes attentifs à ces engorgements qui produisent tant de dégâts.
- L’esprit étouffé sous les mots ?
- Pas étouffé, disons plutôt... éparpillé, dispersé.
- Trop de centres d’intérêt, pas suffisamment de concentration ni d’approfondissement, c’est bien ça ?
- Non. À vrai dire, ta chance a même été ta mollesse ; ton manque d’énergie et de persévérance t’ont empêché de devenir un spécialiste en quoi que ce soit. Tu es resté un dilettante, voilà pourquoi nous avions encore une chance de te sauver.
- Ne pouviez-vous pas vous faire entendre autrement ?
- Et de quelle manière ? Les moments libres que te laissent tes occupations, tu les consacres à t’emplir le cerveau avec la pensée des autres ; tu avales ce qu’ils déglutissent même sans aucun appétit, par pure habitude. Tu mâchonnes des phrases. Toutes les lettres qu’elles contiennent épaississent ton sang et le ralentissent. Et ton tympan, qui vibre encore un peu à notre voix, commence à durcir, bientôt il sera épais comme de la corne. Alors, tu auras beau marcher, lever le nez vers les nuages, nous ne pourrons plus entrer en contact avec toi...
- Tes rêves ! Parlons-en... Une confusion d’images dictées par ta digestion - car tu manges trop ! -, un jardin envahi par les ronces où les chemins sont effacés, où les essences rares s’abâtardissent, un fouillis où les papillons - as-tu remarqué ? - ne volent plus ! Nous avons bien tenté parfois une effraction par cette voie - tu te souviens, ce vol au milieu de ces nuées d’oiseaux multicolores ?-, mais ce que nous t’avons envoyé, tu l’as pris pour un cadeau, alors qu’il s’agissait d’un outil.
- Un outil ? Comment une vision peut-elle devenir un outil ?
- Cette question prouve que ton esprit respire encore.
- Vous ne m’avez pas répondu.
- Cette remarque montre qu’il a le souffle court.
- Vous jouez avec moi.
- La pensée des hommes ressemble à un labyrinthe dont ils cherchent l’issue. D’en-haut, on a du mal à prendre le spectacle au sérieux, c’est un fait.
- Dans votre labyrinthe, je ne sais plus où j’en suis. Aidez-moi, au lieu de vous moquer ! Je déteste ces soi-disant initiés, qui parlent par énigme et vous prennent toujours en défaut, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez ; ces grands “sages” gens qui ordonnent : “ Ne pensez plus ! Soyez libre !“ et qui vous empêtrent dans les filets de leur propre doctrine. Désolé, mais vous me semblez de la même espèce.
- Ceux dont vous parlez ne sont pas de chez nous. Ils nous donnent même pas mal de fil à retordre quand il s’agit de les récupérer ! Ai-je répondu à ta question, cette fois-ci ?
- Oui, mais vous ne m’avez pas convaincu. Vous procédez de la même façon que ces faux gourous : vous condamnez, vous jetez l’anathème, “ Il faut brûler les livres “ !
- Nous n’avons jamais dit ça !
- Vous l’avez fait, ce qui n’est pas mieux !
- Pardon ! Nous avons brûlé TES livres, pas LES livres.
- Pourquoi les miens, justement ?
- Je te retourne la question : tu n’as pas ta petite idée là-dessus ? Juste une lueur. Une petite flamme, si j’ose dire...
- Je dois reconnaître que j’accumulais un peu trop... Il m’aurait fallu plusieurs vies pour assimiler tout ce que j’avais prévu de lire. Et pour écrire tout ce que j’aurais voulu...
- Au train où tu y allais, certainement ! Ton oeuvre est fort mince !
- Mais pouvais-je sérieusement commencer à écrire, sans avoir d’abord tout digéré ? Je griffonnais, dans les marges de mes livres, dans les marges de ma vie...
- L’expression est jolie - n’en abuse pas toutefois, cela nous désoriente, et puis cela te donne l’impression d’avoir pensé, alors que tu t’es contenté de jouer sur les mots... Voilà donc où nous en étions : une accumulation énorme de combustible... et une pauvre vie, qui ronronne à petit feu, en
attendant... En attendant quoi ?
- D’être prêt à vivre enfin...
- Bravo, tu y es presque, continue... Pour vivre enfin, il faut... ?
- Avant, je croyais qu’il fallait avoir lu tous les livres, à présent j’admets qu’il vaut mieux s’en débarrasser..
- Mais non ! Tu n’as rien compris !
- Je vous en supplie, aidez-moi ! Éclairez-moi !
- Enfin une prière qui sonne juste. Écoute bien ceci : il ne faut pas brûler les livres, il faut brûler COMME les livres. Tu saisis ?
- Pas très bien...
- Je vais te décrire tel que nous te voyons : un somnambule, au sommeil entrecoupé de rêves, de vagues décisions jamais menées à terme, de rencontres et de fuites commodes face à tous les engagements ; un timide qui se cache derrière le brouillard des phrases, des mots, des lettres... Tu
vois ce qu’il te manque, sachant que le temps dont tu disposes n’est pas infini ?
- Le sentiment de l’urgence ! J’ai écrit un texte là-dessus, il y a longtemps... Cela s’appellait “ Accident de Chemin de Fer “...
- Tu l’as écrit pour ne pas le vivre ! Cela définit exactement ton fonctionnement. De même que tu collectionnes les livres pour ne pas les lire.
- Tout à l’heure, vous faisiez l’éloge de ma paresse, prétendant qu’elle me préservait de graves dangers...
- Bien sûr, parce qu’étant donné l’épaisseur de la mosaïque d’images et de mots qui te coupent du réel, si tu étais affligé, en plus, d’une volonté forte, tu t’engagerais dans des impasses périlleuses : je te verrais bien, par exemple, créer un nouveau système philosophique, devenir un grand sociologue ou encore un romancier à succès... Non content de t’abuser toi-même, tu contribuerais à égarer les autres, et cela jouerait contre toi, au jour du Jugement.
- Quelle solution, alors ?
- Éveille-toi. Consume tes images dans un grand “ bûcher des vanités “ qui te redonnera une vie intérieure.
- C’est bien joli, mais qui peut m’y aider ?
- Toi-même - c’est-à-dire nous autres, si tu te mets à notre écoute -, et puis les livres, tous les livres, à condition que tu les dévores au lieu de les entasser. Brûle la lettre pour en dégager l’esprit, alors tu vivras !
- Oui, mais ne confonds pas la page avec une tartine, sur laquelle tu étales la graisse des mots. Au contraire, allège, médite chaque parole, qu’elle soit une flèche unique, forgée au feu de l’esprit, afin que l’ouvrage qui la recueille ne soit pas un livre de plus, mais un livre de moins...
- Un livre de moins ?
- Il en existe quelques-uns : le Don Quichotte, les Fictions, Les Fleurs du Mal, le Voyage...
- Vous lisez-donc, vous aussi ?
- Pas directement. Mais comme les critiques littéraires et les éditeurs sont généralement condamnés à une longue période de Purgatoire, nous les contraignons à quelques travaux de comptes rendus, ce qui est une peine assez douce, eu égard aux nombreux torts qu’ils ont causé ; c’est ainsi que nous nous cultivons...
- Mais pourquoi appelez-vous ces livres des “ livres de moins “ ?
- Parce qu’ils annulent d’un coup, lorsqu’ils apparaissent, des pans entiers de la Bibliothèque. Ils ne s’ajoutent pas aux autres, ils ne prennent la suite de rien. Ce sont des livres qui brûlent. Ils créent du vide autour d’eux, un appel d’air qui attise la vie de l’âme. Tu as le droit d’écrire, à condition que ce soit une oeuvre de ce genre.
- Je n’y arriverai jamais...
- Aie confiance en l’Esprit ! Prends-le pour guide.
- On dit qu’il souffle où il veut. Et s’il s’obstinait à m’éviter ?
- Eh bien, tu finirais Homme de lettres, et voilà tout... Un de plus.
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dimanche, 06 janvier 2008
L'exil contrelittéraire
La mort du Père, c’est l’effacement de la conscience de l’exil. La négation de l’exil est une réduction à l’immanence existentielle. Au contraire de ce que l’on croit, cette immanence, loin d’être réelle, est fictionnelle ; loin de nous donner une emprise plus grande sur la réalité, elle nous enlise dans la fiction. Sortir de la fiction, c’est donc entrer en exil. Entrer en exil, c’est entrer en contrelittérature. La modernité est le refus de l’exil. C’est pour cela que, dans l’Apocalypse, la Femme couronnée, la restauratrice du principe royal, la Femme de la Révélation, s’exile et va enfanter dans le désert.
La littérature est la Grande Prostituée, l’usurpatrice de mots, l’infrastructure masquée de l’économie marchande. Dans l’ultime combat, entre la Femme couronnée et la Grande Prostituée, chacun doit choisir son camp.
Selon la tradition juive, la création a été précédée d'une contraction volontaire de l’Incréé. Dieu se serait en quelque sorte exilé de lui-même afin de laisser une place pour le monde et enfanter sa propre création. Ce « Cercle tracé sur l’Abîme du Rien » (Pr 8, 27), c’est le ventre de l’Immaculée Conception. On retrouve le même paradigme de la voie créatrice dans toutes les traditions religieuses et les arts sacrés.
C’est ici que l’on mesure la différence de nature entre l’évolution et la création. Pour qu’il y ait création, l’acte de l’exil à soi-même est indispensable. L’évolution, au contraire, n’admet pas le sacrifice. C’est pourquoi, contrairement à ce que prétend l’inversion teilhardienne, le Cœur du Christ n’est pas le Centre vers lequel l'univers converge mais ce point d’où s’amorce la rétraction de Dieu et l’expansion de l’univers. Au sein de l’évolution, il n’est donné qu’à l’homme de choisir la création en se déplaçant vers ce Centre.
L’exil est le lieu de la sortie de Dieu, de son « retournement » vers Celle qui nous donne Vie : la Manifestation est le modèle primordial du regresso in utero. La terre de l’exil n’est pas évanescente ni lascive mais charnelle et spirituelle. Elle est le bon sol où le grain doit mourir. Si le grain – le moi – meurt dans une terre rapportée, une représentation qu’il s’est faite ou qu’on lui a inculquée, il meurt dans le mensonge : mourir en vérité, c’est mourir sur la terre vierge.
Au point où nous en sommes aujourd’hui, la Vierge Marie est exilée de son Église par les docteurs évolués qui ne veulent pas voir au-delà de ce monde, eux qui, depuis le belvédère de leur égoïsme, regardent le monde s’éteindre par indistinction. La trahison des clercs se découvre dans la tentation des gnoses ésotérique ou mondaine. On préfère l’ésotérisme du Dragon à la mystique de la Femme, de même que l’on sacralise l’imposture de l’art contemporain (1). Il faut lire de toute urgence le livre fondamental d’Aude de Kerros, L’Art caché, qui montre l’allégeance servile d’un certain haut clergé français devant la culture homomorphe de l’indistinct. Ainsi, des ecclésiastiques zélés (2) ont proclamé leur conversion au nominaliste post-moderne, leur croyance enthousiaste en l’horizontalité multiculturelle et leur ferveur envers ce nihilisme « conceptuel » qui, selon Aude de Kerros, n’est qu’ « une gnose, une substitution mystique, un corps symétrique et inverse du corps glorieux » (3).Pour les dissidents de la contrelittérature, le rôle de l’art sera toujours la divulgation de l’in-formation créatrice donnée aux hommes par l’Esprit saint. En ces temps qui sont les nôtres, cette in-formation nous est transmise par la Femme de l’Apocalypse, drapée du Soleil et couronnée d’étoiles. Elle est la personne testimoniale du dit de la Passion, l’auditrice unique du récit oral du Père au Fils : l’unique demeure des exilés où retentit aujourd’hui la Parole.
( Avant-dire du numéro 20 de Contrelittérature. En vente dans nos librairies dépositaires ou par commande directement chez l'éditeur. Une version électronique peut aussi être envoyée par e-mail sur demande.)
Notes :
(1) Au sens ou l'entend Christine Sourgins dans Les Mirages de l'art contemporain, La Table Ronde, 2005.
(2) Mgr Rouet, Mgr Louis, père Robert Pousseur, Gikbert Brownstone, L'Église et l'Art d'avant-garde - De la provocation au dialogue, Albin Micjel, 2002.
(3) Aude de Kerros, L'Art caché, Eyrolles, 2007, p. 79.
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