samedi, 22 novembre 2008

Un roman d'Eugenio Corti

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Cet important roman d’Eugenio Corti se présente sous la forme d’un scénario de film. Ce choix narratif impose une focalisation externe qui donne à l’ensemble une valeur de documentaire plus que de roman historique ; et sans doute était-ce là le but visé par l’auteur. Le lu est vu instantanément par le lecteur qui « réalise » ainsi le roman par sa propre lecture. Le temps présent, propre au style scénariste, actualise le récit romanesque. Cette composition originale ouvre l’œuvre à une multitude de connaissances culturelles, ethnologiques et sociologiques sur le peuple guarani. Le thème de cette œuvre s’attache en effet à retracer, à partir d’une démultiplication de séquences, et sur trois générations, la vie d’une « réduction » jésuite d’Amérique latine pendant la période charnière, de 1740 à 1788, qui précipita la fin de cette grandiose aventure humaine. On y découvre des descriptions variées et vivantes du mode de vie intauré par l’inculturation chrétienne, le goût des Guaranis pour la musique, la peinture, l’artisanat et les arts en général.
Les indiens Guaranis formaient le peuple le plus important du continent sud-américain au temps de sa découverte par les conquistadors. Leurs territoires occupaient le sud de la côte brésilienne et s’étendaient vers l’intérieur jusqu’aux fleuves Paraguay et Paraná. Ces tribus de la forêt tropicale étaient des peuplades guerrières qui pratiquaient un chamanisme ritualisé. Leur économie collectiviste reposait sur la culture du manioc et du maïs, la collecte, la pêche et la chasse. Cependant, lorsque les Espagnols arrivèrent un très grand nombre de tribus étaient déjà sédentarisées.
Les Guaranis furent en partie rassemblés, aux XVIIe et XVIIIe  siècles, par les jésuites dans des « réductions », villages communautaires où ils prospérèrent durant près de cent cinquante ans, de 1609 à 1768. Les prêtres jésuites respectèrent la structure de la cité indigène : les  premières reducciones furent construites selon le modèle des tavas, constituées de plusieurs maisons communes édifiées autour d’un place rectangulaire.
Ce que l’on a pu appeler la « république jésuite » fut un succès, non pas en dépit de ce qu’étaient les Guaranis, mais plutôt grâce à ce qu’ils étaient. L’organisation des missions se fondait sur les principes du christianisme primitif, selon les théories du théologien jésuite Francisco Suarez. Pour réussir, les missionnaires surent mettre à profit la réalité sociale et politico-religieuse de ce peuple. Après l’expulsion de leurs protecteurs, les Guaranis furent victimes de massacres et durent se disperser, la plupart retournèrent dans la forêt.
Le roman d’Eugenio Corti s’arrête symboliquement en 1788, vingt ans après l’expulsion des jésuites par la coalition des puissances étatiques colonialistes européennes et juste à la veille de la révolution française. Le Portugal notamment, où l’influence anglaise était prépondérante, et plus particulièrement le sinistre marquis de Pombal, formé à Londres, prit l’initiative de la persécution inique des jésuites au nom de l’ idéologie des « Lumières ». L’Espagne, avec son premier ministre, le comte d’Aranda, voltairien proclamé, ne resta pas en reste ; et il en fut de même en France avec le diabolique duc de Choiseul et la coalltion des jansénistes et libertins, réconciliés pour la cause. Ainsi, par la destruction des jésuites, le sens de l’Histoire ne serait plus entravé : on avait une révolution à faire. Le destin de la mystérieuse Compagnie, née avec le monde moderne en 1534, touche au plus profond mystère de la modernité.
Le lecteur-réalisateur de La terre des Guaranis connaît la suite de l’histoire : il sait, par exemple, qu’aujourd’hui, dans ce même lieu géographique, les derniers descendants des Guaranis survivent comme des esclaves dans des estancias. L’alcool et le racisme rendent leur conditions dramatiques. De nos jours, beaucoup de jésuites sont devenus partisans de la théologie de la libération qui revendique le même lieu théologique que celui des anciens pères missionnaires. Chez les uns et les autres, le discours sur Dieu se fonde sur la situation des opprimés : le Dieu d’amour ne peut coexister avec l’injustice et l’exploitation de l’homme par l’homme. Cependant, si pour les pères missionnaires la religion chrétienne a été donnée aux hommes par le sacrifice de la Croix et pour les rendre participants à la Vie de Dieu, la théologie de la libération leur propose de construire une religion qui les rend surtout, et non « par surcroît », participants à la vie terrestre. Seule la présence de Dieu donne à la société un visage humain, c’est ce que nous rappelle magistralement La terre des Guaranis.
D'autre part, le lecteur ne devrait pas oublier, au risque d'offusquer certains chrétiens, qu'on retrouva dans la révolution agraire des communautés andalouses ou aragonaises de l’Espagne plongée dans la guerre civile de 1936-39, la mémoire utopique de l’organisation des reducciones, hélas « décentrée » de son pôle religieux métaphysique ; et, de même que la révolution sociale des jésuites du Paraguay fut écrasée par les puissances étatiques du libéralisme naissant, l’expérience de l’Espagne libertaire fut étouffée par le centralisme stalinien allié objectif du fascisme et du capitalisme totalitaires.
Après la lecture de ce grand roman d’Eugenio Corti, on se demandera donc si la révolution véritable, tentée par le jésuites pour la plus grande Gloire de Dieu – ce qui implique aussi le bonheur et le salut des hommes – n’est pas demeurée quelque part entre le ciel et la terre et si notre misère présente, et sans doute restant à venir, n’est pas une des conséquences de cette tragique occasion manquée.
Alain Santacreu
Guaranis 3.jpgEugenio Corti
La Terre des Guaranis
L'Âge d'Homme, 2008
384 pages, 25€

mercredi, 19 novembre 2008

Oser agir chrétien

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Un ouvrage proposé et dirigé par Gwen Garnier-Duguy


Des avions explosent dans les tours de Manhattan et posent à l'Occident la question de son identité. Une nouvelle Europe tente de se constituer, contre la volonté de ses peuples. Les grands prédateurs financiers de la planète inaugurent un temps de néo-féodalité duquel l'argent, pour la première fois dans l'histoire des hommes à cette échelle, est la fin et non plus le moyen des grandes réalisations des projets humains. La science, muée en scientisme, propose comme unique modèle le matérialisme issu, étrangement, du déterminisme du hasard.
Partout la sémantique est déconstruite. Le sens, interdit. La possibilité de croire et d'espérer refusée par le nihilisme hédoniste soumettant l'individu à la libération de la croissance.
Dans ce contexte, de plus en plus de voix affirment l'identité chrétienne de l'Occident, de plus en plus d'intellectuels revisitent les valeurs fondatrices du christianisme.
Ces voix, nous avons eu à coeur de les réunir afin de les entendre, simplement, dans l'expression subjective de leur rapport quotidien au christianisme, aujourd'hui pour demain, affirmer l'attitude chrétienne en tant que possibilité d'élévation de la personne humaine, et, partant, de l'espèce en train de se saborder.
Foi, charité, espérance, ces vertus peuvent-elles encore présider à l'organisation de toute tête bien faite, contre la folie et l'iniquité qui gouvernent les peuples de la Terre ? Contre la menace d'extinction totale, reparler d'amour en acte relève de l'insoumission indispensable.
Pour la Vérité.


TABLE DES MATIÈRES

Présentation : Notre Chance,
par Gwen Garnier-Duguy................................................... 7
Ecce Deus fortior me,
par François Taillandier...................................................... 15
Portrait d'un chef d'État français en chrétien,
par Paul-Marie Coûteaux.................................................... 19
Espérance spirituelle, espérance temporelle,
par Christophe Geffroy....................................................... 29
Benoît XVI et le monde moderne,
par Falk van Gaver............................................................. 39
Seigneur où est ta Parole ?
par Jacques de Guillebon.................................................... 53
Entretien avec Thierry Ardisson
par Gwen Garnier-Duguy et Jacques de Guillebon.................. 63
Permanenza,
par Roberto Mangu............................................................ 73
Juste cause et guerre juste,
par Philippe Conte................................................. ........... 79
Quelle mission de l'Église en Islam ?
par François Le Forestier..................................................... 91
La contribution chrétienne à la problématique écologique,
par Damien Gangloff.......................................................... 101
Nature et grâce dans une société post-chrétienne,
par Thibaud Collin............................................................. 111
La Transcendance et le précipice,
par Maxence Caron............................................................ 123
Sol invictus, le soleil côté Coeur,
par Alain Santacreu........................................................... 135
De la gratuité
par Aldric van Gaver........................................................... 149
Larmes charnelles et coeur de miséricorde,
par Pierre Gelin................................................................. 163
Primauté du spirituel ?
par Matthieu Baumier......................................................... 173
De la Croix à la Joie,
par François Tranchant....................................................... 179
Le sublime ou la dernière rébellion,
par Henry Le Bal............................................................... 191
Entre le pont et l'eau,
par Fabrice Hadjadj........................................................... 205
Notes ............................................................................. 207
Index des auteurs............................................................. 217


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OSER AGIR CHRÉTIEN
Un regard de rébellion
dirigé par Gwen Garnier-Duguy
La Nef, 2008
228 p., 22 €
Pour se procurer le livre : site de l'éditeur

mercredi, 05 novembre 2008

Un texte de Jean-Marie Mathieu

 

LA PRIÈRE SIGNÉE DU NOM [1]

 

Saint Thomas d'Aquin pensait que le Pater, l'oraison dominicale, le Notre Père, était la plus parfaite des prières.

Depuis le début de l’Église, cette prière – la seule enseignée par Jésus à ses Apôtres – a fait l’objet de nombreux commentaires exégétiques, spirituels, mystiques destinés à approfondir le sens des mots employés dans les évangiles de saint Matthieu ( Mt 6, 9-13) et de saint Luc ( Lc 11, 2-4) afin de nourrir la vie intérieure des croyants. Au cours des deux derniers siècles se sont développés de nouveaux types d’analyse littéraire s’ajoutant aux anciens, preuve s’il en était besoin qu’aucune "méthode" exégétique [2], qu’aucune "approche" [3] pour l’étude de la Parole de Dieu n’est réellement en mesure d’épuiser toute la richesse des textes bibliques, et notamment des deux versions du Notre Père.

Pour aujourd’hui, tenons-nous en aux travaux de deux auteurs – Jousse et Meynet – qui méritent considération.

Le P. Marcel Jousse (1886-1961), jésuite français professeur à l’École d’anthropologie et directeur du Laboratoire de rythmo-pédagogie de Paris, mit à la base de sa doctrine l’étude du geste et du mimisme humains, ce qui l’amena à découvrir l’originalité des cultures de style oral. Ses recherches en milieu ethnique palestinien, ses trouvailles concernant l’enseignement rythmique et mélodique du « rabbi Iéshoua de Nazareth » contribuèrent à remettre en question nombre de thèses exégétiques et ouvrirent des voies nouvelles à l’époque. Son élève et collaboratrice, Gabrielle Baron, publia il y a près de trente ans une Introduction au style oral de l’évangile d’après les travaux de Marcel Jousse [4] où elle donne le texte du Notre Père tel qu’il était "rythmo-mélodié" [5] au Laboratoire à chacune des leçons :

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On peut remarquer la forte mise en relief des trois premières "demandes" = Récitatif 1, et des quatre dernières = Récitatif 2, suivant le traditionnel symbolisme du trois céleste en Haut et du quatre terrestre en bas. En effet, le nombre 3 peut être "lu" comme un triangle inscriptible dans un cercle, le cercle des cieux, et le nombre 4 comme un carré délimitant notre aire terraquée. L’abbé Jean Carmignac (1914-1986) - précision intéressante à donner ici - voyait dans l’oraison dominicale un « poème composé d’après des lois de l’art poétique que l’on retrouve aussi dans les manuscrits de Qumrân » : le Pater serait disposé en deux strophes, correspondant aux Récitatifs 1 et 2, chaque strophe comprenant cinq stiques bâtis très harmonieusement [6]. Quant à Pierre Perrier, chercheur dans la lignée du père Jousse et du cardinal Daniélou, il signale que le Pater araméen peut se lire trinitairement :

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Le jésuite français Roland Meynet, qui fut l’élève de Paul Beauchamp s.j. et de Georges Mounin, professa durant vingt ans à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et à l’Institut biblique de Jérusalem. Depuis 1992, il enseigne la théologie biblique à l’Université grégorienne de Rome. Grâce à Robert Lowth ( 1710-1787), théologien anglais professeur de poésie à Oxford, en qui il voit l’ "ancêtre" de ce qu’on appelle actuellement l' "analyse rhétorique", Roland Meynet réalisa que « quand on est décontenancé, quand on ne comprend pas un passage de la Parole de Dieu, il vaut sans doute mieux se remettre en cause soi-même plutôt que d’accuser l’auteur d’avoir mal composé. » Et de se demander « si les textes bibliques obéissaient à une logique différente de celle dans laquelle ont été formés les lecteurs modernes ? "Anomalies", "incohérences", "ruptures dans l’enchaînement normal des pensées", tous ces jugements négatifs ne seraient-ils pas formulés en fonction de notre logique occidentale ? »[7]

Le savant jésuite en vint alors à vérifier qu’existe bel et bien une rhétorique biblique, ou rhétorique sémitique comme on voudra, dont les canons sont différents de ceux de la rhétorique moderne, héritière de la Grèce et de la Rome antiques. Notre rhétorique classique, gréco-latine, n’est pas la seule manière au monde de penser, de s’exprimer, de composer ! Méfions-nous de l’ethnocentrisme occidental qui peut être parfois culturellement limité…

Grâce à l’approche rhétorique, Roland Meynet a mis en lumière la composition précise et admirable de l’évangile de saint Luc - que d’aucuns pensaient être une simple compilation de morceaux disparates disposés un peu au hasard - faisant surgir des effets de sens insoupçonnables dans les lectures traditionnelles. Son analyse met au jour une organisation concentrique [8] du Pater lucanien en cinq demandes :

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Mais le père jésuite n’a garde d’oublier la prière du Seigneur selon le premier évangile ; d’une construction beaucoup plus régulière et plus complète, les sept demandes en saint Matthieu s’organisent selon un concentrisme éloquent autour de la demande centrale du pain, comme en saint Luc, notons-le :

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Roland Meynet fait alors remarquer que les trois dernières demandes visent la libération de choses mauvaises, les « offenses »,  la « tentation », le « mal » ( ou le « Mauvais ») ; inversement, le « pain » de la quatrième demande n’est pas une chose mauvaise, mais une bonne chose bien sûr, comme celles des trois premières demandes, à savoir  le « Nom » de Dieu, son « règne », sa « volonté ». On voit bien que, du point de vue morphologique, la quatrième demande se rattache aux trois dernières ( qui se terminent en « nous »), mais que du point de vue sémantique, elle se rattache aux trois premières (les bonnes choses, qui finissent en « toi »).

Par ailleurs, la troisième et la cinquième demandes sont les seules qui s’achèvent par une expansion qui, en grec, commence par le même « comme »  : « comme au ciel ainsi sur la terre », et « comme nous remettons… » Ce qui fait un bel encadrement pour la quatrième demande, c’est-à-dire celle qui est placée au milieu exact de la prière.

Mais ce n’est pas tout : la quatrième demande se distingue de toutes les autres par le fait que ses deux membres sont strictement parallèles :

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Notons, au début, les deux termes principaux de la phrase ( le complément d’objet direct et le verbe), suivis des compléments « de nous » et « à nous », puis des synonymes « quotidien » et « aujourd’hui ».

Enfin, et ce n’est pas la moindre chose, la demande du pain quotidien est celle qui s’accorde le mieux avec le Nom de celui à qui est adressée la prière. À tenir compte de la convergence de tous ces indices, ce n’est plus une division bipartite, mais une organisation concentrique qui s’impose. On pourra alors méditer, sans doute avec plus de fruit, en particulier sur les rapports que peuvent entretenir les demandes qui se correspondent, en miroir, de chaque côté de la demande centrale : par exemple, entre le saint  « Nom » de Dieu au début et celui du « Mauvais » à la fin, sur le « règne » de Dieu et la « tentation » ( du « Mauvais ») qui sont , dans les évangiles, deux réalités dans lesquelles on « entre » ou on n’entre pas ; et, en relevant le parallélisme des deux demandes qui encadrent le centre, on pourra se demander en quoi consiste essentiellement  la « volonté » de Dieu ! [9]

Grâce aux études des deux jésuites, Marcel Jousse et Roland Meynet, notre compréhension du Notre Père s’est approfondie, s’est enrichie, voilà qui est indéniable.

Mais je voudrais en venir maintenant à une autre approche qui me paraît faire la synthèse de tous ces acquis antérieurs, en leur donnant, me semble-t-il, le sceau final qui manquait à leur beauté.

Le philosophe René Descartes (1596-1650), au terme de son analyse complexe et passionnante de l’idée d’un être infini en ses Méditations métaphysiques – idée qui ne peut pas avoir été produite par un esprit humain fini et imparfait, donc idée mise dans notre esprit par Dieu lui-même – ajoute que cette idée unique d’un Dieu unique est en l’homme comme « la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage », « ut esset tanquam nota artificis operi suo impressa. » [10] Comprenons : l’ouvrage est par lui-même la marque de son Créateur ; l’homme serait ainsi la preuve vivante de Dieu !

Eh bien, il en est analogiquement de même avec la prière dominicale. Trop parfaite, trop "divine" pour avoir été "inventée" par un cerveau humain. Elle apparaît comme la signature du Seigneur, Dieu fait homme, qui nous l’a apprise. Mieux, elle est "signée" du Nom divin.

Je m’explique. Lorsqu’un chrétien se signe « Au Nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit », en portant sa main droite sur le front, le nombril et les deux épaules, il reproduit sur son corps le Nom divin révélé à Moïse au Buisson ardent : יהוה YHWH (Ex 3, 14), Nom qui peut se lire ainsi, trinitairement

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Donnons-en le schéma suivant :
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Au centre de la Croix, de la croisée, vient s’insérer la lettre shin, Sh, vingt-et-unième lettre de l’alephbeth hébreu, symbolisant la nature humaine que le Fils, conçu du Saint Esprit né de la Vierge Marie de Nazareth, a revêtue en s’incarnant. On obtient Y H Sh W H, le « Nom nouveau » de Jésus ressuscité annoncé dans l’Apocalypse. [11]

Résumons succinctement les deux versions de la prière du Seigneur :

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Les cinq demandes du Pater lucanien se superposent parfaitement aux cinq lettres du Nom nouveau Y H Sh W H. Concernant les sept demandes, en saint Matthieu, toute la différence se concentre dans les formules se rapportant au duel spirituel H + H de l’Esprit du Père et du Fils. Là où saint Luc a deux demandes, saint Matthieu en comprend quatre, comme si ce dernier dédoublait chacun des deux H H, symboles de la spiration duelle de l’Esprit Saint « qui procède du Père et du Fils. » Le premier H, qui chez les deux évangélistes concerne la venue du règne divin, s’enrichit chez saint Matthieu d’une autre demande : « Que ta Volonté soit faite… » Et, de même, le second H, relatif à la tentation, reçoit chez lui une addition symétrique : « Mais délivre-nous du Mal. »

Essayons à présent de rendre compte de la signature du Nom structurant la prière parfaite. Et commençons par repérer le bipôle du Père et du Fils, Première et deuxième Personnes de la Trinité symbolisées par les lettres yod + waw, Y + W, bipôle également discernable dans le Pater lucanien  d’ailleurs : Nom à sanctifier et remise des dettes  ( ou des péchés).

Le lien entre le Nom divin et le pardon n’apparaît pas de prime abord. Mais réfléchissons à ceci : le Nom que Dieu désire ardemment glorifier à travers l’histoire de l’humanité, c’est Son propre Nom révélé : YHWH . Or ce Nom  ne sera pleinement sanctifié que lorsque les croyants coopéreront de tout leur cœur et en toute liberté à la manifestation de Sa gloire à la suite de Jésus ressuscité. En attendant, reconnaissons que tout péché, toute faute est une offense qui blesse le Cœur de notre Sauveur et qui appelle réparation, afin que la gloire du Nom, un moment obscurcie, rayonne à nouveau de tout l’éclat de la miséricorde. De plus, rappelons-nous que lors de la fête juive du Yom Kippour, ou Jour des Expiations, le grand prêtre au Temple de Jérusalem devait prononcer dix fois le Tétragramme [12]. Comment mieux établir le lien entre YHWH et le pardon ? Injustement condamné à mort pour avoir, selon Caïphe et les membres du grand sanhédrin, blasphémé le Nom en se prétendant l’égal de Dieu, voilà que le Fils incarné, du haut du gibet où il pend sanguinolent, glorifie le Nom divin. Émouvant paradoxe, bien dans le style de notre Dieu !  Jésus nous a lavés, purifiés en son propre sang et, nous donnant l’exemple du pardon - « Père, pardonne-leur… » - a fait briller à tous les yeux la sainteté divine. « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que Je Suis ! » Oui en vérité, le Buisson ardent, c’est la Croix !

La lettre shin, Sh, symbole de la nature humaine assumée par Jésus né à Bethléem – nom hébreu qui peut se traduire « Maison du pain » - marque le milieu de la prière, en saint Matthieu comme en saint Luc. La demande du pain, besoin de notre corps, peut donc à bon droit être mise en rapport avec cette lettre shin. Benoît XVI fait judicieusement remarquer que « la quatrième demande du Notre Père apparaît comme la plus "humaine" de toutes. » [13]

Mais l’homme ne vit pas seulement du pain de la terre ; il a besoin aussi de se nourrir du Logos, de la Parole qui sort de la bouche de Dieu. Et depuis deux mille ans les disciples du Christ sont invités à manger le Pain de vie descendu du Ciel. Le lien des deux lettres Sh + W, symboles des deux natures du Fils incarné, réunit les deux nécessités de toute vie communautaire : le don et le pardon. C’est tous les jours que les croyants doivent se sentir dépendants de leur Père des cieux pour les aliments du corps et de l’âme. Et c’est tous les jours également qu’il leur faut se demande mutuellement pardon pour tous leurs manquements à la loi d’amour. Le juste lui-même ne tombe-t-il pas sept fois en une seule journée ?

Dans l’évangile de saint Matthieu, Jésus, après avoir enseigné la prière, reviendra sur l’importance du pardon en résumant le bipôle Y + W : le Fils est miséricordieux comme son Père, soyons donc miséricordieux nous aussi, à son exemple, et le Père nous fera miséricorde. Chez saint Luc, au contraire, le Pater est suivi immédiatement par la parabole de l’ami importun venu en pleine nuit demander trois pains. C’est une éloquente allusion au shin ש, cette vingt-et-unième lettre hébraïque dessinant trois hampes caractéristiques.

Le duel H + H - les deux lettres hébraïques hé ה symbolisant l’Esprit Saint - regroupe les demandes doubles qui paraissent en affinité avec l’Esprit duel procédant du Père et du Fils. Tout y est tourné vers les temps eschatologiques, la fin du monde. Le premier H, en effet, implore la victoire, le règne de Dieu, c’est-à-dire le temps où l’Église se répandra sous le souffle sanctifiant de l’Amour, tandis que le second H invite les fidèles à espérer l’intervention céleste lors des derniers jours, à tenir ferme au temps de l’apostasie sous les assauts du Tentateur, du Mauvais, l’esprit du mal, qui redoublera de virulence. L’unité du Saint-Esprit est suggérée dans cette prière, car le règne de l’Amour divin s’instaurera sur terre avec la défaite du mal, et la volonté du Père sera alors préférée à notre propre volonté créée. Nous aurons un esprit filial totalement accordé à l’Amour infini, c’en sera fini de toute tentation.

La structure des sept demandes du Notre Père déroule donc les cinq lettres du Nom de Jésus glorifié aux deux HH dédoublés : Y H Sh W H. La prière des prières contient le Christ lui-même en son état de victime en appartenance absolue au Père.

En invoquant le Père, nous invoquons le Fils dans l’Esprit, et cette invocation est signée du Nom nouveau : Y H Sh W H. Saint Thomas d’Aquin n’avait peut-être pas aperçu tout cela, mais il disait vrai : l’oraison dominicale est la plus parfaite des prières.

 

NOTES

[1] Le Cep n° 40, juillet 2007, pp. 76-85 ; à compléter par l’article sur « Le carré SATOR, le Pater Noster et la Croix » paru dans Le Cep n° 44, juillet 2008, pp. 64-80 ; (s.cep@wanadoo.fr)

[2] « Méthode » exégétique : ensemble de procédés scientifiques mis en œuvre pour expliquer un texte.

[3] « Approche » : recherche orientée selon un point de vue particulier.

[4] Paris, le Centurion, 1982, p. 51.

[5] Rythmo-mélodie : technique de civilisation orale où l’on mémorise contes, légendes, enseignements, etc., en balançant son corps d’avant en arrière et de gauche à droite, tout en rythmant et en mélodiant les phrases afin de les retenir par cœur. Cf. Jousse, Marcel, Rythmo-mélodisme et rythmo-typographisme pour le style oral palestinien, Paris, Geuthner, 1952.

[6] Cf. Les Nouvelles de l’Association Jean Carmignac, n° 30, mai 2006, p. 3.

[7] Meynet, Roland, L’Évangile de Luc, Paris, Lethielleux, 2005, p. 13.

[8] La rhétorique sémitique a un goût prononcé pour les compositions symétriques-concentriques : par exemple A-B-C-D-C’-B’-A’. Pour ceux qui voudraient en apprécier l’apport exégétique, il faut lire de Sœur Jeanne d’Arc : Les pèlerins d’Emmaüs, Paris , le Cerf, 1977, notamment le tableau intitulé « Le grand emboîtement » placé en fin d’ouvrage. Lire également du jésuite français Albert Vanhoye, récemment créé cardinal : La structure littéraire de l’Épître aux Hébreux, Paris DDB, 1963 ; sur bien des points, grâce à l’étude éblouissante de l’auteur, l’exégèse de cette Lettre du Nouveau Testament en sort renouvelée.

[9] Meynet, op. cit. pp. 516-517.

[10] Cf. Méditation IIIème, De Dieu, qu’Il existe, traduction française de l’édition latine (1641) par Louis Charles d’Albert de Luynes, en 1647.

[11] Ap 3, 12.

[12] 10 : valeur numérique du yod, 10ème lettre de l’alephbeth, symbolisant Dieu le Père ; le grand prêtre était l’analogué de la 1ère Personne de la Trinité, comme l’ est désormais le Pape dans l’Église catholique.

[13] Benoît XVI, Ratzinger, Joseph cardinal, Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion, 2007, p. 174.

 

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