mardi, 23 décembre 2008
Ô France, Tête hexagonale !
par Jean-Marie Mathieu

C’est en classe de huitième, à l’Institution Notre-Dame de Valence, que j’ai appris pour la première fois à dessiner la carte de notre chère patrie, la France. L’ institutrice, une Sœur lorraine pas toujours commode, tenait lieu de professeur de géographie. Sous sa férule, il fallait d’abord prendre son cahier d’écolier enfoui quelque part dans le cartable, le poser sur le pupitre devant soi, l’ouvrir à une page blanche, s’armer d’une règle dans la main gauche et d’un crayon à papier dans la main droite, puis attendre en silence la suite des opérations : tout était alors prêt pour la grande leçon.
Premier travail : tracer au crayon un carré qui devait tenir toute la page, puis le diviser soigneusement en quatre fois quatre = seize petits carrés tous égaux. Une nouvelle opération, plus compliquée cette fois – et tous les sages garnements de tirer la langue avec application – consistait à pointer la mine du crayon sur le centre de la figure géométrique obtenue (centre probablement situé "pour de vrai" près de Neuvy-Saint-Sépulchre [1] au cœur du Berry ), puis à reporter la longueur de deux petits carrés dans quatre directions diagonales opposées, à relier ensuite les six sommets de la figure afin d’obtenir un hexagone. Restait enfin à reporter les quinze et vingt contours terraqués de notre pays, lesquels, ô miracle ! venaient s’inscrire tant bien que mal dans le polygone aux six côtés. Heureusement, la Sœur nous en dessinait le modèle, traits vifs à la craie bleue, blanche et rouge sur tableau noir. Avec un peu d’imagination on pouvait alors voir surgir, sous l’ouvrage de nos doigts malhabiles, la Tête hexagonale de la France. Amusements sur les bancs : « Hé ! t’as vu ce pif ! » etc. Vite calmés par la Sœur lorraine qui avait conscience de nous avoir "révélé" là un savoir hautement sacré…
À cette époque j’ignorais, bien sûr, l’œuvre et jusqu’au nom de Strabon, ce géographe grec, né en 57 avant l’ère chrétienne, qui s’enthousiasma devant la "carte" du pays de nos ancêtres gaulois :
« Il y a, écrivait-il, une correspondance en quelque sorte symétrique qui existe entre les différents fleuves de la Gaule et par suite entre les deux mers Intérieure [ mer Méditerranée ] et Extérieure [ océan Atlantique ]. On trouve en effet, pour peu qu’on y réfléchisse, que cette circonstance constitue le principal élément de prospérité du pays, en ce qu’elle facilite entre les différents peuples qui l’habitent l’échange des denrées et des autres produits nécessaires à la vie et qu’elle établit entre eux une communauté d’intérêts d’autant plus profitables qu’aujourd’hui, libres de toute guerre, ces peuples s’appliquent avec plus de soin à l’agriculture et se façonnent davantage au genre de vie des nations civilisées. On serait même tenté de croire ici à une action directe de la Providence [2], en voyant les lieux disposés non pas au hasard, mais d’après un plan en quelque sorte raisonné. » [3]
Il ne croyait pas si bien… croire !
Passèrent les décennies.
Quand subitement, cet émouvant dessin d’écolier ressurgit dans ma mémoire, mais enrichi cette fois par un regard nouveau, naïf, original.
A-t-on assez remarqué, en effet, que notre magnifique patrie charnelle, tel un Chef à la proue des nations, est sillonnée par quatre fleuves et effleurée par un cinquième, cinq fleuves donc au total, symbolisant nos cinq sens ?
* Vue, avec la Seine traversant Paris, capitale depuis 506 par décision de Clovis, la ville lumière chantournée en forme d’œil ovale gauche, avec la cathédrale Notre-Dame en l’île de la Cité pour pupille.
* Odorat, avec la Loire se prélassant sous le nez de la Bretagne pointé vers l’Ouest, ce val de Loire inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en novembre 2000, cette vallée des rois, ce jardin de la France "à la française" émaillé de fleurs aux mille senteurs.
* Goût, avec la Garonne bordée de ces fameux cépages plantés par les guerriers celtes devenus vignerons astucieux ; depuis, que de vins aux noms prestigieux, élevés en tonneaux de chêne, qui ont fait tourner bien des têtes ! J’en ai déjà l’eau à la bouche.
* Ouïe, avec le Rhône passant à Lyon, capitale des trois Gaules, siège de la primatiale, cité qui vit la naissance du catholicisme dans notre pays grâce aux saints Pothin et Irénée petits-fils spirituels de l’Apôtre Jean. Comme l’écrit saint Paul « Fides ex auditu », « la foi naît de la prédication, de l’ouï-dire, de l’écoute. »[4] Nombre d’icônes byzantines représentent la silhouette de la Vierge Marie, à la Nativité, en forme d’oreille, signe de sa toute obéissance à la Parole de Dieu.
* Toucher, enfin, avec le Rhin, seul fleuve servant de frontière rive à rive entre la France et un autre pays européen, en l’occurrence l’Allemagne ; l’imposition des mains, organe majeur du toucher, se fait sur le sommet du crâne, lors d’une ordination par exemple.
Réécoutons un peu pour voir la forte expression employée par Jean-Paul II lors de son passage au Bourget, le 1er juin 1980 :
« France, Fille aînée de l’Église et éducatrice des peuples… »
La mission de notre patrie est ce que Dieu un et trine pense d’elle dans l’éternité.
Notes
[1] Il me plaît énormément que cette orthographe bizarre soit due à un clerc malicieux du Moyen Âge ébloui par la beauté des lieux : pulchrum sepulcrum !
[2] En grec πρόνοία, pronoïa signifie "prescience, pré-conception" ; mot employé pour la première fois par l’historien Hérodote ( 484-425 av. J-C ) voulant indiquer la prédisposition et la sollicitude divines envers le monde, comme si le Ciel s’occupait vraiment de notre terre.
[3] Géographie, Livre IV, § 14 .
[4] Rm 10, 17. Le Dr Hubert Larcher a remarqué que l’ouïe symbolise avec trois voûtes : « Voûte céleste où joue la musique des sphères, éternelle et puissante à l’Image du Père, et voûte du palais où vibre la parole, modulée dans la chair à l’Image du Verbe. Et, répondant aux deux, une voûte de pierre qui réfléchit le verbe et féconde l'oreille, comme le Saint Esprit celle de Notre Dame. » Cf. L’acoustique cistercienne et l’unité sonore, Éd. DésIris, 2003, p. 9.
+
+ + +
+
16:11 Publié dans Inédits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, christianisme, géopolitique transcendantale, symbolisme, symbolique chrétienne, contrelittérature
dimanche, 21 décembre 2008
Israël & Ismaël
par Antoine Moussali

Voici la seconde partie, « Ismaël », du texte d’Antoine Moussali.
Ismaël dans la tradition biblique
Désespérant d’avoir un fils pour donner une descendance à Abraham, Sarah (la princesse), sa femme, lui demande de prendre pour concubine sa propre servante égyptienne, Hagar (la délaissée, l’abandonnée). C’est de celle-ci que naîtra Ismaël [1].
Une double tradition, que reflète le texte de la Genèse, légitime le choix du nom d’Ismaël (Dieu entend). L’une et l’autre mettent en valeur la sollicitude pleine d’attention de Dieu pour Abraham.
Ayant fui au désert, alors qu’elle portait en son sein son enfant, le messager céleste adresse la parole à la malheureuse Hagar : « YHWH a entendu le cri de ta détresse » [2]. Une seconde allusion apparaît dans la réponse divine à la prière d’Abraham en faveur d’Ismaël, au moment où lui est annoncée la naissance prochaine d’Isaac : « Je t’ai entendu… », dit Dieu, en précisant les bénédictions dont il fera bénéficier le fils de la servante [3]. Pourtant, ce n’est pas à lui qu’est réservé le bénéfice de l’Alliance, mais à Isaac [4].
L’exclusion d’Ismaël est relatée par un récit issu, semble-t-il, de la tradition élohiste : redoutant que, selon le droit coutumier, le fils de la concubine ait prise sur l’héritage, Sarah exige le renvoi de la servante et de son enfant [5], sous prétexte que celui-ci joue ou plaisante avec Isaac [6]. Saint Paul précise que « l’enfant né sous la chair persécutait l’enfant né selon l’esprit » [7].
Sarah ayant obtenu gain de cause, nous voyons Ismaël errer sur l’épaule d’Hagar dans le désert de Bersabée [8]. Sur le point de mourir de soif, Dieu intervient qui les sauve et les protège [9]. Poursuivant leur route, Sarah et son fils arrivent au désert de Parân où ils s’installent. Devenu homme, Ismaël est donné en mariage par sa mère à une Égyptienne comme elle.
La tradition sacerdotale montre Ismaël aux côtés d’Isaac pour ensevelir leur père dans la grotte de Makpéla [10]. Elle précise aussi comment naquit d’Ismaël « la grande nation », à l’image « d’un onagre d’homme » [11]. Comme à Nahor et à Jacob-Israël, douze fils « princes » de douze tribus lui sont attribués [12]. À cette descendance d’Ismaël sera octroyée toute la région occupée par les Arabes en direction d’Achchour, auxquels se mêleront les Édomites.
Ismaël (Ismâ’îl) dans la tradition islamique
Dans le Coran il est dit de lui : « Il fut sincère en sa promesse et fut apôtre et prophète. Il ordonnait à sa famille la prière et l’aumône et il fut agréé devant Dieu » (19, 54 ss.). À trois autres reprises il est fait mention de lui mais en compagnie d’autres saints de l’antiquité. Ainsi ( 38, 48), il est mentionné avec Élisée (al-Yasa’) et Dhu l-Kifl comme « un parmi les meilleurs » et, ( sourate 21, 85), avec Idrîs et Dhu l-Kifl comme « un parmi les constants que Dieu fit entrer dans la miséricorde ». Et, (sourate 6, 86), il est dit d’Ismâ’îl, d’Élisée, de Jonas et de Loth que « Dieu a placé chacun d’eux au-dessus du monde ».
Il est notoire que nulle part dans le Coran il n’existe de lien direct entre Ismâ’il et Ibrâhîm (Abraham). Bien plus, le Coran indique que c’est Jacob et non Ismâ’îl qui est cité comme fils d’Abraham à côté d’Isaac (19, 49 ; 21, 72 ; 29, 27 ; 6, 84 ; 11, 71).
Le lien qui est établi entre Abraham et Ismâ’îl se situe au niveau de la Ka’ba, lorsqu’il s’est agi de faire de celle-ci un lieu de pèlerinage et le centre de la foi monothéiste (2, 125 et 127, 9). Un autre fait attire l’attention, c’est que, dans la mesure où Isaac est nommé, c’est à Ismâ’îl que la priorité est donnée comme fils d’Abraham (14, 39 ; 2, 132 ss ; 2, 136 ; 3,84 ; 2,140 : 4, 163 ) À remarquer cependant que, en ce qui concerne le sacrifice projeté sur la montagne, il n’est pas précisé dans le Coran s’il s’agit d’Isaac ou d’Ismâ’îl.
Dans la sourate 14, 43-41, qui est de la période médinoise, Abraham se fait le défenseur de la sécurité du territoire de la Mecque et loue Dieu de lui avoir donné Ismâ’îl et Ishâq en dépit de son âge avancé. Tout cela montre qu’Ismâ’îl avait un rôle secondaire dans la légende coranique ayant trait à la fondation et à la purification du culte de la Ka’ba.
Il est frappant aussi de constater qu’il n’existe pas pour Ismâ’îl de lien entre les Israélites et les Arabes. Ismâ’îl n’est considéré que comme fils d’Abraham. Il est cité (2, 133) avec Abraham et Isaac comme l’un des « pères » de Jacob.
Si le Coran lui-même est avare de détails, par contre les commentaires du Coran, les « histoires des prophètes » (qiçaç l-anbiyâ’) de Tha’labi [13], donnent des précisions sur le rôle joué par Ismâ’îl dans la construction de la Ka’ba et dans l’organisation des cérémonies de pèlerinage. Selon la tradition islamique, Abraham accompagne Hagar et son fils dans le désert jusqu’à la Mecque. C’est là qu’il l’abandonne pour retrouver sa femme Sarah.
Pleine de pitié pour son enfant qui a soif, Hagar va et vient entre les deux collines de Safa et Marwa, ce qui est à l’origine de la cérémonie du Sa’y lors du pèlerinage. Ismâ’îl gatte le sable d’où jaillit une source, l’eau du Zamzam [14].
Sarah et Ismâ’îl établissent des relations avec la tribu arabe de Jurhum. Devenu homme, Ismâ’îl prend pour femme une fille des Jurhum. C’est sur ces entrefaites qu’Abraham, avec la permission de Sarah, vient rendre visite à Ismâ’îl. Il profite de l’absence de celui-ci pour rencontrer la femme d’Ismâ’îl. Mais elle le traite avec une certaine désinvolture, ce qui incommode fort le patriarche. Abraham la quitte, mais laisse à Ismâ’îl, sous une forme assez mystérieuse, l’ordre de répudier sa femme. Ce qu’il fit et prit en mariage une deuxième femme.
Lorsqu’ Abraham vient une seconde fois rendre visite à son fils, la nouvelle femme d’Ismâ’îl le traite avec beaucoup d’égards. Aussi, à son départ, Abraham laisse-t-il à son fils la recommandation de rester avec elle. C’est au cours d’une troisième visite qu’Abraham demandera à son fils de l’aider à reconstruire la Ka’ba. À sa mort, Ismâ’îl fut enterré à côté de sa mère dans al Hijr, à l’intérieur du Harâm [15].
C’est par l’intermédiaire de la tribu arabe de Jurhum que les liens sont établis avec les Arabes. Ismâ’îl doit à cette même tribu d’avoir appris l’arabe et d’être considéré comme l’ancêtre des Arabes du Nord qui remontent à ‘Adnân [16].
Il existe un ensemble de tribus qui se réclament d’ Ismâ’îl et qui portent le nom d’Ismaélites (à ne pas confondre avec la secte des Ismaéliens, habituellement considérée comme un rameau sh’ite de l’islam). Nomadisant dans le Nord de l’Arabie , aux confins orientaux du delta du Nil [17], ils vivent non seulement de leurs troupeaux et, à l’occasion, du commerce des esclaves, mais aussi de leurs rapines au détriment des caravaniers ou des peuples sédentaires qu’ils razzient, à l’instar des Madianites avec qui ils sont facilement confondus. Ainsi en va-t-il, par exemple, dans l’épisode qui rapporte comment Joseph fut vendu par ses frères [18].
***
Concernant Ismaël, comme on peut aisément s’en rendre compte, si les récits bibliques et les récits coraniques concordent par endroits, il s en diffèrent essentiellement, car les buts recherché ne sont pas les mêmes.
Il s’agit, pour la Bible, de montrer que les promesses faites à Abraham et l’Alliance que Dieu veut établir avec lui,, et qui visent aussi sa postérité, ne se réaliseront pas avec Ismaël, ni ensuite avec Esaü, mais avec Isaac et Jacob. C’est pourquoi, lorsque les descendants d’Abraham sont opprimés en Egypte, Dieu « entend » leurs gémissements, car « Il se souvient de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob [19].
Autre est la perspective du Coran et des « histoires des prophètes ». Il s’agit, en l’occurrence, de faire remonter la généalogie des Arabes et, par suite, de l’islam, à Ismâ’îl considéré comme « le père » des Arabes. Ainsi, l’islam conforte-t-il son statut théologique de religion révélée qui se situe dans la lignée de la religion abrahamique, non par le biais d’Isaac mais d’Ismâ’îl.
Rien d’étonnant à cela, l’islam ne se réclame pas d’une alliance, qui est propre à la Bible, ni non plus des promesses, puisque dans la vision islamique il n’existe pas d’histoire du salut ! Aussi bien n’est-il pas exagéré de dire que, si l’islam a une histoire, il n’est pas une histoire. Dieu, dans l’islam, est tout puissant. C’est un législateur. Il ne saurait établir des relations d’amour entre lui et ses serviteurs, bien qu’il en soit « capable », à l’instar des monarques tout-puissants, avoir de la bienveillance pour ses sujets. Dieu est Dieu pour lui et non pas pour l’homme. Et, s’il a créé les djinns et les hommes, c’est pour lui et non pas pour eux (51, 56). Il est en droit, parce que leur créateur, d’exiger d’eux, par-dessus tout, obéissance et soumission.
Bible et Coran participent à deux traditions essentiellement différentes, aussi bien dans leurs visées respectives que dans la conception qu’ils ont, l’une et l’autre, de la Révélation et de l’être même de Dieu.
Quant aux récits et autre « histoires » (qaçaç) concernant Ismâ’îl et les rites du pèlerinage, il est notoire, selon l’avis des islamologues les plus avertis [20], qu’ils remontent aux légendologues et historiographes du IXe et Xe qui en sont les auteurs et dont les récits ont été projetés au VIIe siècle, pour bien asseoir l’authenticité et la valeur prophétique des messages de Mahomet, ainsi que des pratiques dont l’initiateur n’est autre qu’Abraham « qui n’est ni juif ni chrétien » (3, 67). Ce qui se situe bien dans la logique de l’islam qui se présente comme la religion du retour à la foi du monothéisme abrahamique dont la pureté avait été pervertie par les juifs et les chrétiens.
+ Antoine Moussali, CM
Notes
[1] Gn 16, 15 et I Ch, 28 ; cf. Gn 16, 3-4.
[2] Gn 16, 11.
[3] Gn 17, 20.
[4] Gn 17, 19 et 21 ; cf. Ga 4, 22-23.
[5] Gn 21, 10-11.
[6] Gn 21, 9.
[7] Ga 4, 29.
[8] Gn 21, 14.
[9] Gn 21, 15-19, 20.
[10] Gn 25, 9.
[11]Gn 16, 10 ; 17, 20 ; 21, 13 et 18.
[12] Gn 25, 13-16 ; cf. I Ch 1, 29-31.
[13] Tha’labî, Qiçaç l-anbiyâ’, Le Caire 1339, 57-62, 64-66, 70.
[14] Zamzam, est le nom du puits situé près de la Ka’ba, à vingt mètres de l’angle de celle-ci où se trouve la pierre noire, près de la station d’Abraham (mâqâm Ibrâhim). Lorsque l’eau s’est mise à sourdre sous les doigts d’Ismâ’îl, elle a émis le son zam-zam, d’où le nom de Zamzam. Boire l’eau de Zamzam constitue un rite inclus tant dans le pèlerinage mineur que dans le pèlerinage majeur. Le puits, aujourd’hui, n’est pas ouvert en surface ; son eau est canalisée vers des galeries souterraines où de multiples robinets permettent à un grand nombre de fidèles de s’y abreuver en même temps. Cette eau est rapportée par les pèlerins aux quatre coins du monde islamique.
[15] Buhârî, Anbiyâ’, bâb 9 ; Tabarî, I, 274-309, 351 ss., 1112-1123.
[16] D. Sidersky, Les origines des légendes musulmanes dans le Coran et dans les vies des prophètes, Paris, 1933, 50-53.
[17] Gn 25, 18.
[18] Gn 37, 12-36.
[19] Ex 2, 23 ss. ; cf. Dt 1, 8.
[20] A.-L. de Prémare, Les fondations de l’islam, Le Seuil, 2002, pp. 281, 286, 306.
19:38 Publié dans Inédits | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, christianisme, islam, antoine moussali, contrelittérature
dimanche, 14 décembre 2008
Un texte inédit d'Antoine Moussali
ISRAËL & ISMAËL

Voici la première partie, « Israël », d’un texte érudit et noble qu’Antoine Moussali (1921-2003) nous adressa, pour la revue Contrelittérature, quelques jours à peine avant sa mort et que nous n’avions encore jamais publié.
L’Israël biblique
Israël est le nom donné par Dieu à Jacob. Deux récits narrent les circonstances dans lesquelles il fut conféré. L’un situe l’événement au gué de Yabboq et l’autre sur le haut-lieu de Béthel.
Dans le premier récit Dieu dit à Jacob : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu t’es montré fort avec Dieu et avec les hommes, et tu l’as emporté » (Gn 32, 29). Jacob, en effet, avait dû mener un combat nocturne contre un mystérieux adversaire d’où il était sorti victorieux mais boitant, car il avait été touché à la hanche. Ce qui permet de traduire Israël par « Fort contre Dieu ». Quant à l’autre récit, il relate pour le compte de Jacob-Israël le renouvellement de l’Alliance que Dieu avait faite avec Abraham et Isaac.
Il arrive que, dans la Bible, le mot Israël soit substitué à celui de Jacob, désignant ainsi celui dont les douze fils sont les éponymes des douze tribus du peuple-témoin de YHWH (Gn 49, 28). C’est en fonction de cela que les douze tribus sont désignées par le nom du grand ancêtre commun. Israël désignera donc le peuple qui forme « les fils d’Israël » (Gn 32-33).
On trouvera près de sept cents fois les deux appellations suivantes pour désigner le peuple de Dieu : « Israël » ou « Fils d’Israël », avec cette nuance qu’Israël rend plus volontiers le lien intime qui existe entre YHWH et son peuple. Le Dieu de la révélation entre dans l’histoire des religions comme le Dieu particulier d’Israël. Et on désignera volontiers Israël comme étant « le peuple de YHWH » (Is 1, 3 ; Am 7, 8), son « serviteur » (Is 44,21), son « élu » (Is 45, 4), son « fils premier-né » (Ex 4, 22), son « bien sacré » (Jr 2, 3), son « héritage » (Is 19, 25), son « troupeau » (Ps 95, 7), sa « vigne » (Is 5, 7), son « épouse » (Os 2, 4).
Puis le glissement se fera, comme automatiquement, du nom attaché à un peuple, à la terre où habitera telle tribu des « fils d’Israël », pour désigner en fin de compte tout territoire d’Israël en toute son étendue : « de Dan à Bersabée » ( Jos 17, 7 ; Jg 15, 9 ; Is 7, 2).
Ce peuple témoin-de-YHWH est, par définition, un peuple voué au culte : il est le liturge de Dieu. Mais il revêt aussi une dualité politique. Aussi, connaîtra-t-il, au cours de son histoire, partitions et déchirures. Les douze tribus tendent à former deux groupes ; dans la partie méridionale de Canaan, dévolue aux deux tribus de Siméon et de Juda qui ne formeront qu’une seule unité, celle de Juda ; tandis que les autres tribus s’installeront dans le nord du pays et en Transjordanie pour former la tribu d’Ephraïm, plus souvent appelée Israël. Ainsi se constitueront deux royaumes : celui du nord, du nom d’Israël et celui du Sud, du nom de Juda (I Rs 11, 37 ; 12, 20 ; 13, 14-16 ; Is 11, 12).
Le royaume du nord est né vers 931 av. J.-C. du soulèvement des nordistes contre Roboam, premier successeur de Salomon sur le trône de Jérusalem. Ce soulèvement se soldera par un schisme politico-religieux. Ce royaume connaîtra dix-neuf règnes étalés sur un peu plus de deux siècles. Il se trouve que le royaume du nord érigera, suprême apostasie, à Bethel et à Dan, des « veaux d’or » (I Rs 12, 28-30) devant lesquels seront ordonnées des liturgies officielles destinées à détourner les israélites du nord du Temple de Jérusalem, capitale du royaume rival de Juda où règnent les « fils de David ». C’est pour s’ériger contre ces pratiques idolâtriques que surgiront des prophètes de la taille d’Elie et d’Elisée, d’Amos et d’Osée qui annonceront de grands châtiments. Ce qui ne tarda pas à arriver puisque, suite au siège de Samarie par les Assyriens qui dura de 724 à 721 et qui s’acheva par la chute de la ville et la déportation en Mésopotamie, le royaume du nord sera anéanti.
Désormais, c’est le royaume de Juda qui va représenter le « plant favori » de la vigne de YHWH, selon l’expression d’Isaïe par laquelle le prophète compare la maison d’Israël en son ensemble, dépositaire de l’Alliance dont il est « le reste » (Ez 9, 8 ; 11, 13). C’est autour des judéens que, rapatriés après l’Exil où ils avaient été entraînés à leur tour par Nabuchodonosor, les « fils d’Israël », rescapés de toutes les tribus, se retrouvent à partir de 538 av. J.-C. sur la terre des Ancêtres. La petite nation reconstituée sera appelée la nation « des juifs ». Mais lorsqu’il s’agira de marquer la pérennité du lien qui l’unit à son Dieu, les auteurs sacrés lui donneront le nom fameux d’Israël (Es 2, 2 ; Ne 7,7 ; I Mac 1, 11 et 20).
Cette communauté du retour sera l’image historique de l’Israël nouveau entrevu par les prophètes (Is 4,2 ; 10, 20-21 ; 11, 10-12 ;Jr 16, 14-15 ; Ez 28, 25-26) qui sera bénéficiaire d’une nouvelle Alliance (Jr 31, 31-34) et par elle deviendra « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16), par opposition à « l’Israël selon la chair » (I Co 10, 18), limité à la descendance charnelle d’Abraham par Isaac et Jacob.
Ce qui veut dire qu’en dernière analyse, Israël est « le peuple de Dieu, roi de toute la terre » : « Que les princes des peuples s’assemblent, voilà le peuple du Dieu d’Abraham », chante le psaume 47. Et c’est bien ainsi que l’entendront les inspirés du Nouveau Testament, de Matthieu à l’Apocalypse (Mt 19, 28 ; Ap 7, 4 et 21, 12).
Saint Paul exprimera sans ambages cette translation de l’Israël de la chair à l’Israël selon l’Esprit : « Ce ne sont pas tous ceux de la postérité d’Israël (Jacob) qui sont Israël de Dieu, […] mais ce sont les enfants de la Promesse » (Rm 9, 6-8). Ces enfants, ce sont ceux qui, sans distinction d’origine, bénéficient de l’accomplissement de la Promesse en reconnaissant pour « fin de la Loi » Celui par qui sont justifiés tous les croyants, qui a détruit la mur de la haine et qui des deux peuples, les enfants d’Israël et les païens, a fait un seul peuple. Il a pu le faire parce qu’il était le Christ, la « gloire », le « Roi », le « Sauveur » de l’Israël universel (Rm 9, 6-8 ; 10,4 ; Lc 2, 32 ; Jn 1, 49 ; Ac 13, 23).
Pour en faire une institution positive, Jésus a choisi douze apôtres qui sont les colonnes de l’Église, le nouvel Israël à qui Dieu a réservé l’Alliance nouvelle (He 8, 8ss).
Israël selon la vision islamique
Le Coran emploie une quarantaine de fois le terme Banu-Isrâ’ïl (Les fils d’Israël) pour désigner « les juifs » qu’il appelle aussi alladhîna hâdû, « ceux qui pratiquent les rites juifs ». Quant au mot Yâhûd, juifs, il apparaît à la période médinoise.
Il est à noter que, dans la poésie préislamique, on ne rencontre pas le terme banû- Isrâ’ïl, mais bien Yahûd et Isrâ’ïl.
Dans la sourate 17 intitulée Banû-Isrâ’ïl, on décrit la destruction du premier et du second temple comme l’accomplissement d’un décret céleste contenu dans « Le Livre ». Allusion sans doute au Lévitique 26 et au Deutéronome 28 ! À remarquer que la sourate 43 nomme ‘Isa parmi les Banû-Isrâ'ïl.
Il semble bien que les Banû-Isrâïl soient les contemporains de Mahomet durant la période mecquoise. Dans la sourate 61, 14 il est dit qu’un groupe de Banû-Isrâ'ïl croyait en ‘Isa et qu’un autre ne croyait pas en lui. Dans la sourate 5, 110 il est dit que Dieu protégeait ‘Isa contre les Banû-Isrâ'ïl.
Le Coran parlera aussi des Banû-Isrâ'ïl pour désigner les juifs de Médine avec qui Mahomet eut maille à partir. C’est aussi des juifs qu’il s’agit lorsque, dans la sourate 111, 93, le Coran parlera des interdits alimentaires qui ont été imposés par Dieu aux Banû-Isrâ'ïl.
Dans le hadîth, il ne fait aucun doute que, toutes les fois que l’on fait allusion aux Bânû-Isrâ'ïl, on entendra par là les juifs. Ainsi, lorsque les musulmans s’interrogèrent sur la disparition des Bânû-Isrâ'ïl, il s’agissait des juifs qui pratiquaient le Ra’y (opinion personnelle) ou qui acceptaient que leurs « femmes se laissaient aller à porter des perruques » (al-Bukhârî, 60) ou « de hauts talons » (Fâ’ik II, 366).
D’après un hadîth cité par Sahl Tustarî dans son Tafsîr l-qur’ân (exégèse du Coran), 57, les musulmans vont jusqu’à s’identifier aux Bânû-Isrâ'ïl. « Nous sommes, nous, les fils de Nadr Kinâna (donc les arabes), les fils d’Isrâ’îl (Bânû-Isrâ'ïl)».
Ailleurs, Banû-Isrâ'ïl désignera aussi les juifs et les chrétiens. Ce terme sera alors synonyme de ahl l-kitâb (les gens du Livre). C’est ainsi que l’on comprend le hadîth de Mahomet très souvent cité : haddith ‘an banî-Isrâ’îl wa lâ hajraj (parle sans hésitation des traditions transmises par les fils d’Israël) (Ash-Shâfi’î, Risâla, Le Caire 1310, 101).
À partir du IXe siècle, on trouve employé le terme Isrâ’îlî, dérivé de Banû-Isrâ’îl, pour désigner le juif. Un terme qui est plus poli que yahûdî, assez péjoratif (cf. al-Mas’ûdî, tanbîh, 79, I.7).
Il est à remarquer que, dans la littérature musulmane, l’image attachée aux Banû-Isrâ’îl, est celle du piétisme. On les appelle ‘ibâd l-muta’abbidîn (‘Abdelqâdit Jîlânî, Ghunya, II, 62). D’ailleurs le terme Isrâ’îliyyât, désigne les récits édifiants empruntés à des sources juives. Ghazâlî, dans Ihyâ’ ‘ulûm dîn (revivification des sciences de la religion) y a souvent recours, ainsi Abû Nu’aym l-Isfahânî dans Hilyat al-anbiyâ’ (L’ornement des prophètes)
***
Il est évident que les deux visions biblique et musulmane d’Israël n’ont pas la même connotation. Contrairement au christianisme qui se situe dans la lignée de l’histoire d’Israël, l’islam est étranger à toute idée de lien théologique avec l’histoire d’Israël.
Rien d’étonnant à cela si l’on se rappelle que l’idée d’histoire du salut est absente de l’horizon islamique. À ce titre pas plus les juifs que les chrétiens ne sont considérés, dans la vision islamique, selon le paramètre théologique du salut. Juifs et chrétiens représentent pour l’islam des groupes religieux, à l’instar d’autres groupes religieux. Sans plus. Avec cette différence que Juifs et chrétiens sont considérés comme « gens du Livre », jouissant, dans la cité musulmane, d’une position de tolérance en tant que dhimmis (gens sous tutelle).
Il n’est pas question, dans la perspective musulmane, d’envisager une quelconque notion de développement du dogme. Le Livre du Coran n’est pas le récit de la conjonction de deux histoires, celle de Dieu et celle des hommes. L’histoire des hommes trouve sa maturité dans sa familiarité avec la vérité de Dieu manifestée en lien avec l’événement. Les dogmes aussi bien que les prescriptions (ahkâm) coraniques sont le fait d’une « descente » (inzâl) opérée une fois pour toutes, dans une forme définitive, parfaite et inimitable (i’jâz), valable pour tous les temps et tous les lieux.
Sans doute y eut-il une influence du judaïsme sur l’islam qui tient d’abord au fait du rattachement des juifs et des musulmans au même ancêtre Abraham. Non pas dans le sens qu’Abraham est le père de l’Alliance et de la Promesse, mais en tant qu’il est l’ancêtre dans la foi monothéiste. Ajouter à cela le grand nombre de lois juives que l’on retrouve en islam, comme les interdits alimentaires, la circoncision (devenue traditionnelle bien que n’étant pas citée dans le Coran), le mariage, la condition de la femme, les lois de l’héritage, les prescriptions cultuelles, comme le wudû’ (les ablutions), l’orientation vers La Mecque (en lieu et place de Jérusalem), le pèlerinage… Israël, en islam, n’a aucune connotation ni eschatologique ni spirituelle ni généalogique. L’islam ne se situe pas dans une lignée historique, il est commencement absolu ou, si l’on veut, retour à ce qui fut, avant Abraham, commencement absolu.
+ Antoine Moussali, CM
22:42 Publié dans Inédits | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, christianisme, symbolisme, symbolique chrétienne, contrelittérature
mercredi, 03 décembre 2008
Pour un nouveau concordat
- adresse aux Évêques de l’Église qui est en France -
par Jacques de Guillebon

Parler de concordat aujourd’hui, c’est encore la meilleure manière de s’attirer des ennuis. Alors, autant y aller gaiement. Cependant, nous sommes couverts : Benoît XVI n’a-t-il pas déclaré, à l’Élysée le 12 septembre dernier, que « le moment était venu de faire des propositions plus constructives », et n’était-ce pas du régime de la laïcité à la française qu’il parlait ?
Pourquoi notre époque de liberté de conscience, de liberté de religion et de liberté d’expression, s’interdit-elle systématiquement d’aborder certaines questions, sinon parce qu’elle a peur de subir les foudres de la dernière chose qu’elle craigne, la supposée réprobation publique ? (Nous ne disons pas précisément que nous sommes plus courageux que le reste, mais qu’il n’y a particulièrement pas de raison d’avoir peur en l’occurrence).
Nos évêques, s’il faut en croire ce que Monseigneur Dagens, du diocèse d’Angoulême (dont on ne voit pas d’ailleurs qu’il soit en rien le porte-parole ni de la Conférence des Évêques de l’Église qui est en France, ni a fortiori du catholicisme français dans son ensemble, pour ce sujet des relations de l’Église et de l’État), disait un jeudi soir dernier sur le plateau de la chaîne de télévision KTO, nos évêques donc s’accommoderaient parfaitement de leur rôle de figuration dans la société dite « multiculturelle » où nous vivons.
Leur raisonnement est sophistiquement astucieux : l’Église de France aurait, de son plein gré, non seulement accompagné, mais même depuis bien longtemps anticipé le mouvement de cette post-démocratie où plus rien ne doit valoir sinon comme équivalent. Ainsi, elle serait heureuse, l’Église qui est en France, puisqu’elle serait arrivée à ses fins. Tant qu’il n’y eut en France que des catholiques, ou du moins tant que l’État (monarchique) ne reconnut qu’eux, elle trôna à ses côtés, fière, glorieuse et digne. Mais dès que la liberté se répandit, que les choses se compliquèrent et que l’État (républicain) lui pria de regagner ses pénates, elle obtempéra, sans rechigner non plus, fière, et digne, et un peu moins glorieuse, de son effacement devant les avancées du temps (fussent-elles sanglantement totalitaires). Quand l’État est avec eux, ils obéissent ; quand l’État est contre eux, par contre ils obéissent, dirait ce cher Péguy.
La doctrine de l’Église qui est encore un peu en France est simple et fine comme un mot de Cocteau : « Puisque ces mystères demeurent, feignons d’en être l’organisateur ». Or, non seulement ce raisonnement est une insolence envers l’histoire, car rien ne s’est passé ainsi, mais c’est encore une injure faite aux catholiques qui se sont battus de longues décennies à l’invitation de leurs évêques pour que l’Église catholique conserve en France sa primauté d’honneur, celle que lui confèrent ensemble son rôle incomparable dans l’édification de la nation, son statut de religion majoritaire (même relativement) et la puissance éducative de ses structures. « Enlevez un curé, vous aurez cent flics », répétait le cher Bernanos. Et cent assistantes sociales, et cent ONG, et cent imams salafistes, pourrait-on ajouter aujourd’hui. Tous personnages qui ne sont d’ailleurs pas méprisables, mais dont l’importance présente nous rappelle que la culture a horreur du vide. Entre nous, l’on entend rarement Mgr Dagens et ses compères les veilleurs (« episkopos ») réclamer la déconfessionnalisation des structures étatiques des pays islamiques.
Sinon, comment accepteraient-ils que ce soit l’État français dont en apparence ils se défient de l’intrusion comme de la peste, qui entretienne toujours leurs églises (après les avoir, plus souvent qu’à son tour, pillées, profanées et réduites en cendres) ? Quelle honte n’ont-ils pas bue, et bue jusqu’à la lie, pour devoir remercier chaque jour la République d’avoir érigé au rang de patrimoine national leurs nefs vidées ? Tout d’un coup, ils font moins la fine bouche, nos thuriféraires de la séparation complète, de la laïcité sans reste.
Alors, demandons-nous : et si l’Église catholique elle-même, la catholicité avec sa foi, avec son espérance, avec sa charité, et avec ses quatre vertus cardinales encore, n’était pas aussi un patrimoine, non seulement de la France mais de l’humanité en son entier ? Et un patrimoine vivant que nul n’a le droit de laisser mourir ? N’ont-ils pas entendu Benoît XVI, ou ne l’ont-ils pas compris : il se peut que des pays d’ancienne chrétienté meurent et disparaissent, toujours de nouvelles terres surgiront pour accueillir la Parole du Christ ? Cela ne les effraie-t-il pas ? Ne se demandent-ils pas, au-delà de leur orgueil d’apprentis fonctionnaires si, maintenant que leur incapacité à faire se perpétuer cet incroyable héritage de la douce terre chrétienne de France, dont l’on put dire en de certains siècles que Dieu et sa Mère y étaient plus heureux qu’ailleurs, est patente, s’il ne serait pas logique que l’État y supplée, que peut-être, si on le lui demandait gentiment, il serait même heureux de reconnaître enfin et de subventionner son culte, comme il se passe d’ailleurs chez nos plus proches voisins germains, sans que cela empêche le moins du monde le libre exercice d’aucune religion, et si cela interdirait en rien de reconnaître et de financer d’autres cultes, à leur mesure, pour autant qu’ils ne contredisent pas frontalement les fondements anthropologiques de la France, qui sont ceux de l’Occident depuis Athènes et depuis Rome et qu’a consacrés la Déclaration universelle des droits de l’homme, après 1500 ans de chrétienté qui changèrent la face du monde ? Après tout, quand Napoléon érigea les règles du culte israélite en 1808, on vit un Grand Sanhédrin siéger pour débattre des éventuelles contradictions entre la loi juive et le droit français. La question fut vite résolue. Mais il est vrai que c’étaient des Juifs, et que c’était Bonaparte.
Il est certain que pour nos évêques, il est plus reposant de morigéner derrière leur pupitre dominical des ouailles déjà acquises à la contrition de leurs péchés (et Dieu sait qu’on leur en fait parfois porter plus que leur part, et qu’il est de certains pharisiens qui ont lié sur leur dos un faix trop lourd pour eux, et que souvent ces pharisiens ont aussi jeté la clef de la connaissance), que d’aller conquérir les cœurs des pécheurs abandonnés à la géhenne extérieure.
Mais une bonne fois pour toutes, qu’ils répondent : sont-ils venus pour les justes ? Je veux dire : sont-ils là pour organiser la fête paroissiale, ou sont-ils là pour gagner les cœurs à la Parole divine ? S’ils veulent véritablement s’engager dans l’éthique de la discussion propre à notre époque, qu’ils fourbissent alors leurs arguments, qu’on ne les voie plus s’avancer déjà vaincus à l’orée de toutes les batailles, et qu’ils se saisissent de tous les moyens à leur disposition, même légaux.
Qu’ils arrêtent de vouloir « faire Église » avec leurs trois dames patronnesses (dames admirables dans leur ordre), en buvant le verre de l’amitié autour d’un repas tiré du sac après la kermesse en l’honneur de la fin du Ramadan, et qu’ils aillent chercher, avec les dents comme d’autres la croissance, les chrétiens de demain qui sont déjà là, partout, autour, prêts à simplement aimer le Dieu qui libère, que souvent seule la veule niaiserie de nos prélats retient loin des eaux sanglantes du Salut que le Père ne cesse de déverser, par son Fils et dans l’Esprit, sur nos nuques bien roides.
Ces hommes d’Église français sont semblables à des adolescents épris que la peur d’un râteau retient tellement de se déclarer qu’ils feignent de se satisfaire de leur solitude. Un peu d’audace, sinon de courage, Messeigneurs ! Déclarez vous ! Et l’on verra ce qu’il adviendra, et Dieu pourvoira. Pardonnez-nous d’insister, nous autres pauvres laïcs, en cette matière sensiblement ecclésiale, mais puisque vous vous êtes doctement emparés de la préparation au mariage pour nous répéter, non sans raison, la grandeur et les bienfaits de l’engagement, souffrez que nous vous imposions cette courte propédeutique à vos noces retrouvées avec la société. Car l’Église-qui-est-en-France (« aqueu-elle-est-en-Fronce », dit l’un de mes amis ecclésiastiques) qui, comme une divorcée a changé de nom, ressemble aujourd’hui à une femme mûre abandonnée à sa solitude, et ce sont ses enfants qui doivent la consoler. Mais en retrouvant l’État, c’est plus qu’un mari, plus qu’un tuteur, plus qu’un appui pour l’organisation temporelle que vous retrouvez : c’est une famille, c’est un nouvel enfantement, et comme la vigne desséchée qu’on sarcle après l’hiver, vous porterez de nouveaux fruits, et vous bourgeonnerez encore, et vous serez lourde de votre postérité.
Alors, un nouveau concordat : chiche ? N’ayez pas peur, les Français ne vont pas vous manger, et quand même ils le feraient, vous en seriez sanctifiés.
16:13 Publié dans Inédits | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, christianisme, laïcité, littérature, contrelittérature

