mercredi, 30 janvier 2008

11 septembre 2001 : la mort d'Ulysse

 par Alain Santacreu 
 
 
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Dans le cadre de la publication à rebroussement des différents avant-dire parus dans notre revue
 
 

d3e890751beeab9fa450145faac6398f.png Dante, dans l’étrange chant XXVI de L’Enfer, propose un récit de la mort d’Ulysse, si différent de celui de la tradition, que sa lecture en est toujours restée énigmatique. On y voit Ulysse, dans le huitième cercle de l’enfer, faire le récit de son dernier voyage :
      « Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. […] J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou qui dura cinq mois. Après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut que l’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième, la poulpe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer, comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »   
     Selon Dante, c’est bien parce qu’il a franchi les limites de l’Être qu’Ulysse est damné. Rusé, habile et ingénieux, sachant éviter tous les dangers par son courage et son éloquence, Ulysse, figure légendaire de l’homme occidental, a donc suivi une voie illégitime et, bien qu’il aperçoive, escarpée et abrupte, la montagne du Purgatoire au milieu du grand océan de l’Être, il ne peut l’atteindre et encore moins le « Paradis terrestre » qui se trouve en son sommet ; c’est qu’il a négligé son âme pour s’adonner à la perversion de l’intelligence, à la joie de la connaissance illimitée du « Non-Être » du monde en tant que spectacle. Ulysse a sacrifié l’Esprit à l’esprit moderne.
     L’ultime transgression odysséenne opère donc un renversement des symboles et la « nova terra » de Dante s’inverse en un « nouveau monde » : l’Amérique.
     Les colonnes d’Hercule avaient été érigées par le héros, lors du Dixième de ses travaux, à son retour d’Érythie, l’Île occidentale de la Mort, par delà l’Océan. Ce fut dans une « coupe d’or » qu’il navigua pour ramener en Europe le fameux troupeau de Géryon. S’élevant de part et d’autre du détroit de Gibraltar, les colonnes constituèrent la ligne de partage entre l’océan Atlantique et le bassin méditerranéen et circonscrirent l’espace géographique assigné aux hommes. Elles délimitaient la frontière de protection à ne pas dépasser, à ne pas franchir. Il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Car seuls les détenteurs de la « coupe d’or » sont habilités à franchir les limites humaines.
e230c43d9c862fe9f252e46d540ead65.jpg René Guénon, dans un chapitre des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, précise que sur d’anciennes monnaies espagnoles figuraient les deux Colonnes d’Hercule reliées entre elles par une banderole portant la devise "Non plus ultra", et il ajoute : « c’est de cette figuration qu’est dérivé le signe usuel du dollar américain ; mais toute l’importance y a été donnée à la banderole qui n’était primitivement qu’un accessoire, et qui a été changé en la lettre S dont elle avait à peu près la forme, tandis que les deux colonnes, qui constituaient l’élément essentiel, se trouvaient réduites à deux petits traits parallèles. » Et de conclure : « la chose n’est pas dépourvue d’une certaine ironie, puisque justement la " découverte" de l’Amérique a annulé en fait l’ancienne application géographique du Non plus ultra ». Sans doute est-ce pour cela que Charles Quint choisit de changer sa devise en Plus ultra qui deviendrait le cri des conquistadors.
     La date du 11 septembre 2001, ce jour tragique de la destruction des tours jumelles du World Trade Center, est la visualisation spectrale des Colonnes d’Hercule à travers le symbole du dollar. Le symbolisme inversé du « billet vert » précipite la vision exclusivement quantitative de la monnaie. René Guénon encore, dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, fait remarquer que, dans les diverses traditions, l’argent était véritablement chargé d’une « influence spirituelle », dont l’action pouvait effectivement s’exercer par le moyen des symboles qui en constituaient le « support ». On mesure les dangers auxquels nous expose la monnaie profane et « mécanique » des temps qui sont les nôtres, alors que les influences psychiques les plus délétères se sont substituées aux influences spirituelles d’antan. À cet égard, on soulignera que le 11 septembre précéda de quelques jours l’officialisation de la « monnaie européenne », coupée de toute souveraineté d’ordre supérieur. On remarquera le graphisme de ce nouvel « Euro », reproduisant, à l’intérieur d’une sorte de U renversé – l’initiale d'Ulysse – les deux barres parallèles et horizontales, affaissées comme à l’image des Twin Towers détruites : .
     Manhattan est devenu le reflet crépusculaire de Gilbraltar, ce rocher de l’extrême-occident qui, en 711, fut le premier point de la conquête musulmane. 
 
 
  (Avant-dire du n° 8 de Contrelittérature, Hiver 2002)
 
 
 
 

dimanche, 06 janvier 2008

L'exil contrelittéraire

 par Alain Santacreu


      Le paraître de l’avoir marchand absorbe l’être de la vie. Dans la froideur centrifuge du trou noir littéraire, les hommes se confondent dans l’amalgame des objets interchangeables. Seul l’Amour provoque l’exil contrelittéraire, le retour vers la source du logos. L’axe vertical de la Croix fixe le lieu qui nous extrait de la fiction spectaculaire. Les hommes sidérés passent sans la voir, ils errent dans l’espace des choses. Mais, lorsque deux êtres se rencontrent, c’est là, au pied de la Croix, que l’espace devient lieu et que resurgit la profondeur de l’être.
     La mort du Père, c’est l’effacement de la conscience de l’exil. La négation de l’exil est une réduction à l’immanence existentielle. Au contraire de ce que l’on croit, cette immanence, loin d’être réelle, est fictionnelle ; loin de nous donner une emprise plus grande sur la réalité, elle nous enlise dans la fiction. Sortir de la fiction, c’est donc entrer en exil. Entrer en exil, c’est entrer en contrelittérature. La modernité est le refus de l’exil. C’est pour cela que, dans l’Apocalypse, la Femme couronnée, la restauratrice du principe royal, la Femme de la Révélation, s’exile et va enfanter dans le désert.
     La littérature est la Grande Prostituée, l’usurpatrice de mots, l’infrastructure masquée de l’économie marchande. Dans l’ultime combat, entre la Femme couronnée et la Grande Prostituée, chacun doit choisir son camp.
     Selon la tradition juive, la création a été précédée d'une contraction volontaire de l’Incréé. Dieu se serait en quelque sorte exilé de lui-même afin de laisser une place pour le monde et enfanter sa propre création. Ce « Cercle tracé sur l’Abîme du Rien » (Pr 8, 27), c’est le ventre de l’Immaculée Conception. On retrouve le même paradigme de la voie créatrice dans toutes les traditions religieuses et les arts sacrés.
     C’est ici que l’on mesure la différence de nature entre l’évolution et la création. Pour qu’il y ait création, l’acte de l’exil à soi-même est indispensable. L’évolution, au contraire, n’admet pas le sacrifice. C’est pourquoi, contrairement à ce que prétend l’inversion teilhardienne, le Cœur du Christ n’est pas le Centre vers lequel l'univers converge mais ce point d’où s’amorce la rétraction de Dieu et l’expansion de l’univers. Au sein de l’évolution, il n’est donné qu’à l’homme de choisir la création en se déplaçant vers ce Centre.
     L’exil est le lieu de la sortie de Dieu, de son « retournement » vers Celle qui nous donne Vie : la Manifestation est le modèle primordial du regresso in utero. La terre de l’exil n’est pas évanescente ni lascive mais charnelle et spirituelle. Elle est le bon sol où le grain doit mourir. Si le grain  – le moi – meurt dans une terre rapportée, une représentation qu’il s’est faite ou qu’on lui a inculquée, il meurt dans le mensonge : mourir en vérité, c’est mourir sur la terre vierge.
    
ca3399ef53529000878459e76443b5f0.jpg Au point où nous en sommes aujourd’hui, la Vierge Marie est exilée de son Église par les docteurs évolués qui ne veulent pas voir au-delà de ce monde, eux qui, depuis le belvédère de leur égoïsme, regardent le monde s’éteindre par indistinction. La trahison des clercs se découvre dans la tentation des gnoses ésotérique ou mondaine. On préfère l’ésotérisme du Dragon à la mystique de la Femme, de même que l’on sacralise l’imposture de l’art contemporain (1). Il faut lire de toute urgence le livre fondamental d’Aude de Kerros, L’Art caché, qui montre l’allégeance servile d’un certain haut clergé français devant la culture homomorphe de l’indistinct. Ainsi, des ecclésiastiques zélés (2) ont proclamé leur conversion au nominaliste post-moderne, leur croyance enthousiaste en l’horizontalité multiculturelle et leur ferveur envers ce nihilisme « conceptuel » qui,  selon Aude de Kerros, n’est qu’ « une gnose, une substitution mystique, un corps symétrique et inverse du corps glorieux » (3).
      Pour les dissidents de la contrelittérature, le rôle de l’art sera toujours la divulgation de l’in-formation créatrice donnée aux hommes par l’Esprit saint. En ces temps qui sont les nôtres, cette in-formation nous est transmise par la Femme de l’Apocalypse, drapée du Soleil et couronnée d’étoiles. Elle est la personne testimoniale du dit de la Passion, l’auditrice unique du récit oral du Père au Fils : l’unique demeure des exilés où retentit aujourd’hui la Parole.

( Avant-dire du numéro 20 de Contrelittérature. En vente dans nos librairies dépositaires ou par commande directement chez l'éditeur. Une version électronique peut aussi être envoyée par e-mail sur demande.)

 

 Notes :

(1) Au sens ou l'entend Christine Sourgins dans Les Mirages de l'art contemporain, La Table Ronde, 2005.

(2) Mgr Rouet, Mgr Louis, père Robert Pousseur, Gikbert Brownstone, L'Église et l'Art d'avant-garde - De la provocation au dialogue, Albin Micjel, 2002.

(3) Aude de Kerros, L'Art caché, Eyrolles, 2007, p. 79. 

jeudi, 08 février 2007

OEDIPE & PERCEVAL

ou

LITTÉRATURE & CONTRELITTÉRATURE 

 

par Alain Santacreu

  

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     Une question en attente de réponse est une énigme, mais comment nommer une réponse en attente de question ? Ainsi la question : « Qu’est-ce que l’homme ? » La réponse du monde en tant qu’énigme se trouve dans son expérimentation, car c’est en l’expérimentant qu’il se dévoile.
     La littérature écrit le monde comme expérience ; Œdipe en est le mythe fondamental. Le « héros » grec résout l’énigme du Sphinx, donnant la réponse attendue à la question qu’on lui pose. Sa réponse est une ouverture à l’expérimentation, et son mariage avec Jocaste, sa mère, sera la suite naturelle de son histoire : la réponse a provoqué l’expérience.
     Perceval est la figure inversée d’Œdipe : il représente la figure centrale de la contrelittérature, depuis l’émergence des romans médiévaux, de Chrétien de Troyes, Robert de Boron ou Wolfram von Eschenbach, jusqu’à sa résurgence contemporaine, par exemple, dans Le Roi pêcheur de Julien Gracq ou dans The Waste Land de T.S. Eliot.
     Dans la légende, lors de sa première visite au château du roi Pêcheur, notre héros voit le cortège du Saint-Graal mais il n’ose rien demander. Poser la question « Pourquoi cela ? » aurait pourtant suffi à restaurer la prospérité de la Terre Gaste qui entoure le château du Saint Graal, la question aurait guéri le roi Méhaigné.
     Poser la question à la réponse donnée est une obligation chevaleresque, c’est là tout le mystère de la chevalerie spirituelle, le secret du « service ». Mais le questionnement a besoin d’une direction qui le précède et le guide, et seul l’objet de la quête, le Graal précisément, peut orienter le sens de la question.
     C’est une sorte d’appel d’en haut, une mystérieuse réminiscence, la mise en question du questionné répondant à sa propre mise en question : « Qui es-tu ? – Je suis celui qui est ». La mémoire du sang contenu dans la coupe sacrée opère ainsi le redressement du questionneur et sa conversion en chevalier céleste.
     Il a dit : « Lama Sabakhtani ? » Et ces dernières paroles qu’Il a prononcées sur la Croix, les Évangiles les traduisent : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais comment aurait-Il pu se sentir abandonné, Lui qui, précisément, était mort à toute conscience égoïste ? Non, la question n’est pas là.
     En hébreu la racine sabakhah signifie « treillis », c’est-à-dire un enchevêtrement, un entrecroisement de fils, un tissu. Pourquoi le poisson se laisse-t-il prendre aux mailles des filets ? Et pourquoi les âmes humaines se laissent-elles prendre dans la trame des corps ? Pourquoi cela ?
     C’est la question qui est posée : « Lama Sabakhtani ? » C’est-à-dire : Pourquoi toute cette trame ? Pourquoi cet entrelacs de mots ? Pourquoi ce « texte », cette phrase infinie ?
     La contrelittérature est la métaphorisation du monde comme Livre, son réenchantement comme roman : elle est l’écriture du monde comme relation.
     Perceval, lors de sa première vision du Graal, se trouve encore dans le monde de la littérature. Il a découvert le château à son insu, il y est arrivé par automatisme. Ce lieu est un rêve, c’est le royaume de l’inconscient, le monde parodique du corps glorieux. La scène de la première rencontre de Perceval est littérairement surréaliste.
     Voir le Graal et ne pas demander «  à quoi il sert », c’est là une preuve de l’insuffisance du héros, de son incapacité à entrer en relation avec « l’ordre le plus haut ». Ne pas poser la question, c’est évoluer dans le « royaume des mères » qui est celui de la littérature.
     Si le terme de « littérature », au sens moderne, apparaît à la fin du XVIIIe siècle, ce n’est pas anodin : la littérature a joué un rôle essentiel dans l’imposture herméneutique qui, à partir du XVIe siècle, en opposition aux valeurs patriarcales du Livre, s’est attachée à diffuser les conceptions « féminales » du monde moderne. C’est avec le siècle des Lumières que se matérialise la forclusion idéologique de la puissance paternelle.
     Le type de la mère de Perceval, dévorante et protectrice, s’oppose à la vocation héroïque de son fils. Ce n’est qu’après le mirage de cette première vision que Perceval apprendra la mort de sa mère et, loin d’en être affecté, il décidera de poursuivre ses aventures : il triomphera et se vêtira de la gloire royale. Il semble qu’il y ait là le symbole de la délivrance du lien « gynécocratique », un initiatique « dépassement de la mère ». Car, si le destin d’Œdipe est lié à son retour à la mère, au contraire, l’aventure chevaleresque de Perceval ne se réalise qu’à partir de son éloignement de celle qui l’a enfanté  – car il y a tout l’espace de la liberté entre celle qui nous enfante et celle qui nous donne Vie. La quête du Graal s’assimile alors à la recherche du lieu du père. Mais, parce qu’il n’y a pas de père sans Dieu, c’est bien le lieu de Dieu dans le monde que symbolise le royaume du Graal.
     Cependant, bien qu’Œdipe et Perceval soient des figures antagoniques, ce n’est pas à partir d’une logique dualiste que l’on pourra saisir les dimensions de la littérature et de la contrelittérature, mais par une logique des contradictoires.
     Il y a l’espace de la réponse – l’espace du passé, l’es-pacé – et le temps de la question : l’avent, le temps prophétique de l’aventure. La féminisation désastreuse de la littérature actuelle est la marque annoncée de sa disparition totale. Le monde est désormais un trou noir où les psychismes se pulvérisent indéfiniment dans un tourbillon hypnotique. Mais, à partir de ce nadir littéraire, doit s’amorcer, sur la spirale prophétique, un mouvement inverse de remontée, un retour à l’origine ontologique de l’écriture qui s’en viendra contrebalancer l’arc de la descente involutive.
     Le combat chevaleresque de la contrelittérature est la conquête d’une liberté, la délivrance d’une oppression, la brisure d’un arrachement devenu esclavage.
 
( texte paru en « Avant-dire » du N°9 de Contrelittérature, printemps 2002)
 
 
 
 

dimanche, 10 décembre 2006

Avant-dire du N° 18

LA  PUTRÉFICTION  DES LUMIÈRES
 
par Alain Santacreu


     Parce que la modernité n’est que la “tradition” bourgeoise, c’est-à-dire le processus de transformation du symbole en signe et du signe en marchandise, la contre-modernité ne peut être qu’anti-bourgeoise – sans pour autant se laisser circonscrire par son contraire qu’elle précède et excède.
     Dernièrement, de zélés universitaires se sont empressés au chevet des Lumières. La yaourtière Tzvetan Todorov nous a offert, avec L’esprit des Lumières (1), une lactescence indigeste : “ C’est en critiquant les Lumières que nous leur restons fidèles ”, assène le commissaire de la fameuse exposition “ Lumières ! Un héritage pour demain ” qui s’est tenue, au printemps 2006, à la Bibliothèque nationale de France. Une dialectique au goût bulgare qui concède quelques détournements et de malencontreuses déviances. C’est ainsi que, pour notre directeur de recherches honoraire au CNRS, nationalisme, colonialisme et totalitarisme n’appartiendraient pas vraiment à l’esprit des Lumières mais n’en seraient que des “corruptions”, comme on disait au XVIII°siècle.
     Zeev Sternhell, spécialiste du confusionnisme lexical et professeur de sciences politiques à l’Université hébraïque de Jérusalem, ne s’embarrasse pas de telles considérations. On sait que, pour le grand historien israélien, l’idéologie des “anti-Lumières” est la racine du fascisme dont les racines sont françaises. Une des originalités de son dernier livre (2) réside dans le fait qu’il y étudie l’influence des fondateurs des anti-Lumières dont aucun précisément n’est français : Giambattista Vico, Johann Gottfried Herder et Edmund Burke.
     Passons vite sur l’affligeant William Marx (3), le bien nommé panglossien, membre de l’Institut universitaire de France, confondant les effets et les causes et affirmant que la modernité a constitué l’une des réponses à la dévalorisation de la littérature ! On s’attardera davantage sur l’ouvrage d’Alain Finkielkraut, professeur à l’École Polytechnique, encensé par la presse unanime. Des grands organes du politiquement correct jusqu’aux plus petites revues soi-disant indépendantes, toutes les fines plumes confites en bien-pensance ont manifesté leur enthousiasme béat devant ce “ maître ouvrage ” (4) ! Évidemment personne n’a relevé que, trop préoccupé à absoudre le déni en modernité de Roland Barthes, Finkielkraut y révèle inconsciemment le secret refoulé du moderne : l’incapacité à survivre à la mère. Ainsi se dévoile la fonction de la technologie : suppléer à la disparition de l’unité matriciante en produisant des objets qui créent l’illusion de la persistance ombilicale. Avec le téléphone sans fil, n’en déplaise au professeur Antoine Compagnon (5) , le “dernier Barthes” n’était plus antimoderne !
     Le vouloir-être-moderne-malgré-tout de Finkielkraut est un instinct de l’esp(a)ce qui n’aboutit qu’à la putréfiction. La physique galiléenne – qu’emblématise Nous autres, modernes – est exemplaire de l’abstraction du phénomène : il s’agit de réduire conceptuellement le phénomène de façon à l’abstraire du contexte des êtres en relation.
     Il n’est pas insignifiant que le concept d’ “espace” ait acquis sa valeur scientifique à l’orée des Lumières. Pour Kant, l’espace est une condition de l’expérience, il préexiste aux choses qui viennent s’y inscrire. L’espace de la modernité s’oppose au lieu de la tradition. Le lieu appartient à la chose qui se trouve déjà là : ce n’est pas la chose qui appartient au lieu, c’est le lieu qui est l’essence de la chose. Dans l’espace , un objet existe, dans un lieu , il est. L’espace est une étendue , le lieu est un volume. Les modernes sont des hommes plats.
     À l’ère de la technologie cybernétique, le corps de l’homme télématique n’est plus ici, la pensée de l’espace l’a dépolarisé dans un “maintenant” virtuel, une fiction que Paul Virilio nomme “télé-action”.
     Cette putréfiction des Lumières, Gustave Thibon l’avait déjà pressentie : “ Quand au proche avenir, de deux choses l’une : ou bien les “progrès de la science” échoueront relativement – il faudra craindre alors ces chocs en retour – ou bien, ce que je veux croire douteux, ils ne réussiront que trop, et l’on parviendra à créer un univers fictif, une sorte de nature à l’envers où les hommes, n’ayant plus éprouvé d’émotions profondes, ne pourront plus faire la comparaison avec les émotions frelatées qu’on leur injectera. On sera exclu à la fois de la vie et de la souffrance, la souffrance faisant partie de la vie… Ces hommes fabriqués, ignorant tout ce qui peut être authentique, vivront dans le fictif ” (6).
     Les modernes sont des hommes sans profondeur, incapables de Dieu.
 
 
Notes
 
(1) Tzvetan Todorov, L'Esprit des Lumières, Robert Laffont, 2006.
(2) Zeev Sternhell, Les Anti-Lumières, 2006.
(3) William Marx, L'Adieu à la littérature,  Les Éditions de Minuit, 2005.
(4) Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses Marketing, 2005.
(5) Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.
(6) Philippe Barthelet, Entretiens avec Gustave Thibon, Le Rocher, 2001. 

vendredi, 08 septembre 2006

Avant-dire N°10

Dans le cadre de la publication “à rebroussement” des différents avant-dire parus dans notre revue.
 
 
 GENS DE LETTRES ET GENS DE L’ÊTRE

par Alain Santacreu
 
 
« Ar resplan la flors enversa »
(Raimbault d’Orange)

     Contrelittérature : pourquoi ce mot nous aurait-il élus, et pour quelle mission ? D’où vient-il et pourquoi l’avoir inventé ? Ce sont les circonstances de nos temps qui nous l’ont imposé, au risque de nous perdre aux yeux des gens de lettres.
     Ce mot, sous cette forme simple, n’avait jamais existé : sa lexicalisation est l’expression de notre désir. Il est de ces mots qui deviennent des titres, des mots royaux qui se prononcent sur un plan intérieur. Un titre, ce n’est jamais innocent, qu’il veuille informer le lecteur sur ses orientations véritables ou qu’il se propose, au contraire, de l’égarer sur une fausse piste : tout dévoilement n’est-il pas, d’un autre point de vue, un revoilement ? Ce mot nous l’avons reçu comme d’une langue inconnue qui nous ramènerait à sa source.
    En vérité, le mot s’est conçu en nous : il fut son propre inventeur. Il est la recouvrance d’une forme supérieure de l’anonymat, ce mot devenu un nom : la contrelittérature.
     À l’opposé des préoccupations égocentriques de l’art moderne, la signature d’une œuvre contrelittéraire est le lieu de son nom, comme en ces labyrinthes des cathédrales romanes où le nom des maîtres d’œuvre se trouve inscrit dans le centre octogonal.
     Seuls des gens de l’Être, à l’image de la petite Thérèse de Lisieux, peuvent dire : « Mon nom est dans les étoiles ». Tous les autres ne sont que gens de lettres, c’est-à-dire de nos jours des footballeurs, des mannequins, des politiciens, des écrivains à la mode, des gens célèbres ou des inconnus qui voudraient l’être : des « lofteurs ». Mais « avoir » un nom ce n’est pas savoir son nom.
     La révélation du nom est donné au vainqueur du combat spirituel contre l’ego : « Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit. » (Apocalypse 2, 17.)
     C’est dans les salons du XVIIIème siècle, au grand jour des Lumières, qu’apparurent les gens de lettres. La littérature, au sens moderne, sortit des gynécées de Mesdames de Lambert, de Tencin, du Deffand et de Mme Georgin, l’inénarrable Mme Verdurin du siècle de Voltaire.
     La gendelettre, comme la dénommera plus tard Balzac, se propagea bientôt dans les cercles, les clubs et les cafés : au Procope, un Boindin, athée notoire, littérateur et dramaturge à succès, clamait bien fort son mépris pour « Monsieur de l’Être ». Car c’est contre l’Être, c’est-à-dire contre Dieu, que s’est formée la Grande prostituée de la littérature. Et toutes ces représentations de la sociabilité littéraire engendrèrent la profusion de la Nomenklatura des « bureaux d’esprit », les cellules idéologiques propices à voiler l’Esprit aux yeux des hommes, à les détourner de l’intelligence de la Vérité.
     Ceux qui éprouvent encore le désir ontologique d’une « certaine idée » de la littérature doivent entrer en contrelittérature s’ils veulent entendre leur nom dans le cœur de Dieu. Que la grâce les réoriente sur le chemin du nom nouveau, ce château de l’âme qui est le lieu de la naissance du Fils en nous ! Car, le Nom qui relie les gens de l’Être se nomme Relation.
     Pour les gens de l’Être, la Parole est la racine du monde, l’Alpha et l’Omega des êtres et des choses. Ils croient en une dimension eschatologique du langage : ils sont le « petit reste » qui s’ouvre à l’œuvre du Logos qui doit venir en consolateur, en défenseur, en justicier. Les gens de l’Être sont les sujets du Verbe.
     Écrire et lire, c’est être livré à soi-même corps et âme. Mais « soi-même » n’est pas le lecteur, et il n’est pas l’auteur : il est leur conjonction ; il est la Relation. La réalité exhibitionniste des gens de lettres n’est pas la véritable littérature : seule la contrelittérature est l’écriture archaïque de l’ordre qui resurgit du chaos, le retour aux racines de l’Être.
     C’est ainsi que le labyrinthe est la figure archétypale de l’œuvre considérée comme un réceptacle : un pèlerinage vers le lieu de la révélation du nom nouveau. L’être qui parcourt les méandres du labyrinthe arrive finalement au « centre » du Livre qui représente la Terre Sainte : Salem, demeure divine, Cité primordiale que le psaume 76 assimile à Jérusalem. Car, du temps des cathédrales, le tracé des labyrinthes était appelé « chemin de Jérusalem » : le croyant, s’il ne pouvait accomplir le pèlerinage réel, l’ imaginait  en parcourant à genoux le trajet inscrit sur le sol.
     Lumineuse signature collective de la « Bible » des philosophes : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences , des arts et des métiers, par une société de gens de lettres. Anonymat de l’uniformisation égalitariste du multiple, contrefaçon moderniste de la royauté traditionnelle de l’Un !
     C’est  l’ « esprit philosophique » qui caractérise les gens de lettres. Si le « salon », devenu télévision, est l’espace où la littérature se donne à voir dans la réalité de son apparence, « Salem » est le lieu où la contrelittérature se donne à entendre dans la vérité de son être : au centre de la figure héraldique du labyrinthe, l’écriture renaît de la parole éternelle et vivante.
     Tari de sève spirituelle, le monde se meurt de n’avoir pas laissé au surnaturel sa part, telle est l’erreur moderne que dénonce Bernanos – erreur satanique, ainsi que la qualifie Joseph de Maistre. Mais alors, comment nous relever, nous qui sommes tombés dans l’erreur ? Il nous faut garder à l’esprit la vision du Roi crucifié et le sang de son cœur versé sur les bons et les méchants. S’inspirer de cette souveraine prodigalité de l’Amour pour choisir notre nuit :
« Dans le noir, nous verrons clair, mes frères,
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite. »
(Henri Michaux, « Contre ! », La nuit remue. )
 
 
 
 
medium_medium_la_contrel.2.3.jpg La Contrelittérature, un manifeste pour l'esprit
Éditions du Rocher, 234 p., 19 € 
 
 
Dans toutes les librairies et FNAC et
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mercredi, 28 juin 2006

Avant-dire N° 11

POUR l'AMOUR DE MA DAME
ET L'HONNEUR DE LA CHEVALERIE !

par David Gattegno

 

Aign’ donc, cognez ! On s’fout d’la Vie  

et d’la Famill’ qui nous étrille,   

et on s’en fout d’la République    

et des Électeurs alcooliques […].

(Jehan Rictus, Farandole des pauv’s ’tits fan-fans morts.)

    

 

     Nul n’est Poète, s’il n’est Guerrier; et nul Guerrier ne saurait l’être sans que la Muse se fût penchée sur son berceau. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, aujourd'hui et à l'heure de notre mort. Amen.
      “Vos noms seront voués à l’ombre, votre mémoire au déshonneur”, est-il annoncé dans le vieux chant chouan; et les “hiboux”, rudes œillets au front de Pallas Athénée, de hululer :
“Nous n’avons qu’un honneur au monde, C’est l’honneur de notre Seigneur.” 
      Vers la toute fin du siècle stupide, une délégation de la roture sollicita le comte Villiers de l’Isle-Adam. C’était au temps où, pour son économie domestique, le poète devait tremper sa plume dans une encre coupée d’eau, pour moitié. Les opulents roturiers avaient eu vent de son impécuniosité. S’il était catholique et royaliste, nulle fièvre partisane ne l’aveuglait; sans doute, pourrait-il ne pas trop faire de difficulté à prendre une position quelconque là où sa noble prudence l’avait conduit à se tenir sur la réserve. Les ambassadeurs lui présentèrent adroitement un miroir reflétant des subsides inespérés; peut-être l’alouette accepterait-elle d’abîmer le génie de son chant dans le gouffre des querelles insolubles… On attendait de lui qu’il s’engageât, comme soldat, et qu’il polémiquât, pour qu’enfin ses amis devinssent ses adversaires… Drapé dans l’ample dignité d’une robe mitée, cet “homme au rêve habitué” toisait l’abjecte réalité, impassible comme le marbre des tombeaux. Et, comme il attendait encore pour s’exprimer, on en vint, derechef, à la solde, supposant qu’il suffisait, désormais, d’en fixer le terme et le montant pour que l’affaire fût conclue : 
– C’est combien? lui fut-il demandé.
– Depuis notre Seigneur, cela n’a pas changé: c’est trente deniers.         
     Ainsi furent éconduits les aigrefins diplomates.    
       “Être fanatique au point de mourir désespéré”, dit le Hagakuré, livre exaltant le Bushidô (la “Voie du Guerrier”).
     Aujourd’hui, la Guerre est affaire de machine à tuer; et l’on voudrait que la Poésie fût affaire de machine à écrire – conducteur d’engin et dactylographe réunis dans la même révolution culturelle. Et, comme Guerre et Poésie ne sont qu’affaires d’Amour, il faudrait encore que les déduits amoureux fussent à leur tour soumis aux techniques d’immunisation contre les germes de fertilité, et que, ici comme ailleurs, la stérilité l’emportât, et que la vigueur avortât.
     Mais c’est que la Guerre, l’Amour et la Poésie sont les principes mêmes de Vie, de Santé et de Force.Ainsi ravalées au rang d’utilités politiques, sanitaires et sociales, leur voilà attribué le rôle de machine-outil – moyen de production des monnaies d’échange. Il n’y a plus d’étalon monétaire, mais un standard prolétaire. Le denier n’a plus cours, parce que chaque homme a un prix. On consomme de l’homme et, d’après ce qu’il pèse, la cote de l’homme varie, selon qu’il est issu de la machine d’ici ou de celle d’ailleurs.L’unité trébuchante d’un homme est d’ordre fiduciaire, elle dépend du degré de fiction fixé pour le lieu d’émission de la semence de son père…
     S’il existe encore quelques poètes amoureux et guerriers, ceux-là refusent d’être rétribués dans la monnaie de “singe de Dieu”. Ce sont les rônins, les “hommes sur les vagues” du Japon; poètes sans mécène, amoureux sans pucelle, guerriers sans ouvrage, ils n’en savent pas plus que chanter, donner leur cœur et livrer bataille, car telle est leur fonction, assignée de toute mémoire dans l’Ordre et l’Harmonie du Monde.
     Masaki Kobayashi l’a représenté, dans Hara-Kiri: nul employé, nul fonctionnaire, aucun soldat, jamais, ne saura vaincre le Guerrier. Sans doute il n’en mourra pas moins, mais ce ne sera que de ses propre mains, que de ses droiturières mains; et, par la Grâce de Dieu, non sans avoir recouvré les dimensions altières de son exaltation.Et c’est ainsi que, le cœur dilaté par l’Émotion, emporté par la Fureur divine, ivre du nectar de poésie, il fait un grand carnage des “tigres en papier”, des assignats sortis des rotatives humaines, les taillant, les sabrant, les éventrant, les égorgeant dans une orgie épique de son propre sang. Et puis, face au napalm dévastateur des arquebuses, lançant le défi de son invincible vie aux derniers instants de son désespoir fanatique, il plonge la lame, divinement forgée au feu du Soleil, dans son ventre bienheureux – comme tu es belle mon amie…
Enfants! c’est moi qui vous le dis! Et que les hommes plus nombreux que les poux fassent de longues prières.          (Comte de Lautréamont.)
     Les Rônins du présent Occident, ce sont les Chouans de jadis.
     Ô hommes d’autrefois, ô hommes désespérés, ô chantres de la Beauté qui perdez votre vie de misère, bienheureux! Bienheureux! La Vraie Vie, la vie éternelle, en ce moment, vous la gagnez.
Mais comme, ici, nous sommes seulement sur la terre de France, c’est sous l’étendard du chant de sa recouvrance que nous réunirons l’arroi des Guerriers du Seigneur, afin que toutes les Terres retournent à l’universalité des nobles nations qui les firent prospères :

Allons les gars, pour notre Terre,
Tels nos aïeux pour notre Foi,
Reprenons le vieux cri de guerre:
“Vive Dieu, la France et le Roi!”

 

dimanche, 04 juin 2006

Avant-dire N° 12

LA TALVERA

par Alain Santacreu

“ Ce qui caractérise les formes spirituelles, c’est que le centre est à la fois ce qui est entouré et ce qui entoure, ce qui est contenu et ce qui contient, tandis que la caractéristique des formes matérielles est que le centre y soit purement et simplement l’entouré. ”
( Henry Corbin, Temple et contemplation. )
 
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   La contrelittérature, c’est non seulement le combat spirituel, l’action vindicative du sens et du style contre l’horizontalité de la littérature unidimensionnelle, contre l’esprit de lourdeur, mais aussi la paix de l’équilibre souverain entre la pesanteur et la grâce : elle est l’instant où la légèreté de l’esprit opère en nous-même sa propre verticalisation.
   Les Grecs disaient de certaines de leurs anciennes inscriptions qu’elles étaient écrites en boustrophédon, c’est-à-dire en tournant (strophé) comme un boeuf (bous) arrivé au bout du sillon et donc, alternativement, de gauche à droite et de droite à gauche. Les paysans du Midi appellent “ talvera ” cette partie du champ cultivé qui reste éternellement vierge – car c’est l’espace où tourne la charrue, à l’extrémité de chaque raie labourée.
   Cette notion de “ talvera ” représente une des virtualités métaphoriques les plus pures de la contrelittérature – qui est l’espace dialectique du renversement perpétuel du sens, de sa reprise infinie, de son éternel retournement.
   L’écriture contrelittéraire est pareille à ces inscriptions grecques très anciennes, écrites en boustrophédon : elle implique une capacité de lecture désaliénée, une aptitude “ révolutionnaire ” à lire non seulement de gauche à droite et de droite à gauche, mais encore de bas en haut et de haut en bas. Car l’espace de la liberté est la talvera ; sans elle, le sillon unique de la pensée ne peut que demeurer indéfiniment linéaire. Telle a toujours été la stratégie de l’oppression : effacer l’idée de talvera de la mémoire des hommes. Cependant, aussi avancé que soit l’état d’obscurcissement de la pensée humaine, la circonférence seule peut en être affectée car le centre de la pensée est infrangible et demeure éternellement au-delà de l’humain.
   “ Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! “, prévient Rimbaud dans sa Seconde lettre du Voyant. Cette “ folie “ de la première lettre – l’Aleph – est celle de la création ex-nihilo du feu créateur. La “ conscience “ des êtres humains, devenue de plus en plus périphérique par rapport à l’axe de la Rencontre, leur aliénation serait irréversible s’il n’y avait un lieu pour recevoir l’Aleph, un corps matriciel où l’être, exilé aux confins de son état d’existence, puisse de nouveau être relié à son Principe. Sur la talvera, se trouve la médiation mariale de la féminité qui nous délivre de notre femellitude : l’éternel féminin de notre liberté.
   Dans l’extrême oubli de la talvera, les hommes ont pris la circonférence pour le tout et, portant toujours davantage leur regard vers l’extérieur, ils se sont de plus en plus éloignés du centre de leur origine. La dialectique contrelittéraire est la recouvrance de la talvera : la mise en oeuvre, simultanée et continuellement relancée, des contraires complémentaires s’engendrant mutellement pour dépasser leur propre antagonisme.
   Cette dialectique n’est pas la logique dualiste et binaire de la “ fausse gnose “ alexandrine, elle est l’héritière de la véritable gnose des pères apostoliques qui pratiquèrent la discipline de l’arcane – cette “ petite voie “ que nous a rendue la petite Thérèse. La grande subversion du catholicisme aura été d’avoir contribué à la ruine de la théologie mystique : sous prétexte d’en finir avec le gnosticisme, il a ouvert la voie de l’agnosie moderne.
   Ce qui nous importe dans la royauté du Christ, c’est qu’elle rend tout pouvoir humain illégitime et, par là même, tout État qui ne serait pas l’État parousique de la surconscience. Aussi, la mondialisation, en tant qu’hégémonie planétaire de l’État de l’inconscience – au sens freudien du terme – annonce-t-elle le règne totalitaire de l’infra-humain. La mondialisation, en tant que triomphe final de l’universalisme, est ce qui, en dernier lieu, s’oppose à la catholicité, c’est-à-dire à la planétisation de l’Amour.
   Au milieu du champ de la talvera, se croisent le sillon qui monte et le sillon qui descend ; chemins apophatique et cataphatique pourrions-nous dire si, du point de vue central, le haut et le bas avaient encore un sens.
   Le lieu du non-pouvoir est le lieu où se tient le Pauvre des pauvres, seul prêtre, roi et prophète, sur la Croix, hors de laquelle se déploie tous les pouvoirs politico-religieux des faux prêtres, faux rois et faux prophètes. Il faut atteindre la fixité de la Croix pour s’extraire de la “ fictivité ” de la littérature.
   La société issue des Lumières, s’affublant du masque de la liberté et sous couvert de substituer la périphérie au centre, a usurpé le centre du non-pouvoir de la charité pour le transformer en centre de pouvoir de la pensée. Tout pouvoir de la pensée est profanation de la charité et il n’y a pas d’autre pouvoir que celui de la charité profanée.
   La talvera est le lieu de la recouvrance de l’écriture sacrée, de la langue qui s’en retourne à sa source. Car il est écrit – Genèse, 10, 21 – qu’Héver, descendant de Shem, le Nom, fut l’ancêtre éponyme des Hivrîm, les Hébreux, c’est-à-dire de tous “ ceux qui font la jonction entre l’ici et l’au-delà “, passants et passeurs à la fois.
   Ici et maintenant, le Christ hébreu s’adresse aux hébreux de tous temps et de tous lieux : Yeshouah, le Résistant intégral, le Révolutionnaire absolu, le Détenteur de la force explosive de l’Aleph qu’Il maintient – en tant que Verbe unifiant – dans les limites de l’être et nous préserve du néant, tel est son Nom éternellement nouveau.
   Contre la mondialisation chaotique par le très bas, nous en appelons à l’oecuménicité catholique par le très haut. Contre la prostitution de nos corps et de notre psyché, nous voulons renaître en la sainteté du Saint-Esprit.
   Nous devons nous décentrer du faux centre égocentrique et concentrationnaire, afin de nous reconcentrer sur l’axe théocentrique du dialogue. Ce décentrement préalable est la kénose précédent la métanoïa : le retournement qui a lieu sur l’espace de la talvera est cette ouverture à l’Autre qui est Dieu.
   Dans le Phédon, Platon recommande de “ rassembler son âme ” et de la tenir prête pour le “ voyage ” et, dans le mythe final de La République, il est dit que l’âme doit passer sous le trône de la Nécessité, le “ traverser ”, pour atteindre le Vrai Monde. Tel doit être le “ retour " vers l'Être que Plotin appelle épistrophé.   
   Qu'est-ce à dire ? Qu'en traversant le trône de la Nécessité, nous nous retrouvons miraculeusement sous le manteau royal de Celle qui nous accueille et nous libère.
 

( Cet avant-dire est paru dans le N° 12 de Contrelittérature - Été/Automne 2003 ).

 

 

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Alain Santacreu 
 La Contrelittérature, un manifeste pour l'esprit
Éditions du Rocher, 234 p., 19,90 € 
( Dans toutes les librairies et FNAC ) 

 

 

 

 

dimanche, 14 mai 2006

Avant-dire N° 13

Dans le cadre de la publication “à rebroussement” des différents avant-dire parus dans notre revue.


SOLLERS, ENCORE UN EFFORT SI VOUS VOULEZ ÊTRE CONTRELITTÉRAIRE !
 
par Alain Santacreu
 

   Votre plus grande habileté, Philippe Sollers, aura été de faire croire que vous n’existiez pas, que vous n’apparteniez pas à ce milieu littéraire qui est la morgue de l’esprit. Mais vous vous êtes si bien dissous pour être digéré par les grandes institutions littéraires que vous êtes devenu le plus gros colombin des lettres françaises. Cependant vos palinodies sont un signe des temps et vos si “telquelconques” Illuminations, parues dernièrement (1), ne sont qu’une allégeance lettrée au néo-spiritualisme new-age. Finalement, depuis le matérialisme stalinien et prochinois des années soixante-dix, jusqu’à vos premières illuminations des années mitterandiennes (Paradis, 1981), votre itinéraire personnel aura été l’exemple parfait du “déclin de l’Occident” tel que l’avait si tragiquement prophétisé Oswald Spengler.
   L’analyse spenglérienne des effets de la montée du rationalisme des Lumières contient une dimension critique dont la pertinence fut saluée par Adorno dans ses Minima Moralia (2) : elle stipule que la phase matérialiste initiale sera nécessairement suivie par la phase terminale d’une “seconde religiosité”. À ce sujet, il n’était pas anodin que votre Guerre du goût (Gallimard, 1994) s’ouvrît sur l’image de la chute du mur de Berlin qui marquait la fin de la période de solidification dans son aboutissement marxiste et le passage à la période de dissolution centrifuge de la mondialisation.
   Si je vous traite, Sollers, de “colombin”, ce n’est qu’afin de créer un lien avec cette strophe de “Fête galante” : “Colombina,/- Que l’on pina !/ - Do, mi – tapote”. Mon injure n’est donc que de pure forme : je ne fais qu’appliquer votre procédé d’analyse de texte.
   Votre pratique systématique de l’intertexte (3) consiste à “surfer” sur la littérature, exactement comme les liens hypertextes permettent de le faire sur le Web. Car le cyberespace fonctionne à l’identique de la grande machine littéraire que manipulent les assis de la Bibliothèque de Babel, gens de lettres amnésiques de l’esprit dont vous êtes, Philippe Sollers, le magnifique parangon.
   Roland Barthes, dans S/Z (4), anticipait sur la théorie de l’hypertexte quand il concevait la littérature comme un “réseau”, sans fin ni centre, composé d’une infinité d’ensembles interactifs. Jacques Derrida, dans La Dissémination (5), utilisait à profusion des termes informatiques – “réseau”, “liaison”, “lien”, “toile” – et Marilyn Ferguson, dans Les enfants du Verseau, la Bible du new-age, employait le même vocabulaire. Quant à Jorge Luis Borges, l’hyperlecteur écrivant, il inventa l’hyperlien qui ouvrait les espaces infinis de la littérature. Dans sa nouvelle La Parabole du Palais (6), un simple mot devient le lien absolu, ineffable, car, étant en résonance avec l’univers entier, le prononcer ferait immédiatement disparaître le monde : l’hyperlien est le mot qui néantise. Est-ce la raison pour laquelle Borges n’a cessé de répéter qu’il était un imposteur et qu’un jour on s’apercevrait qu’il l’était ? Borges, le bibliophile, a-t-il précipité la fin de la civilisation du livre ?
   Votre ouvrage, Philippe Sollers, voudrait nous révéler le phénomène immémorial de l’Illumination : “Engageons quatre cavaliers. J’ai nommé Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin et Heidegger. Pourquoi eux, me dites-vous ? Parce qu’ils sont essentiels à toute tentative de discernement. Parce que les écarter interdit de facto toute possibilité de comprendre quoi que ce soit à l’énorme archive qui parle de Dieu, des dieux, du divin, de sa révélation ou de son style dans toutes les langues. Parce que ces quatre auteurs, aux visions qui fécondent et foudroient, nous mèneront par palliers successifs aux Textes anciens” (7). Pour vous, Sollers, le lieu de Dieu s’identifie à cette “énorme archive” qu’est la littérature, construite par couches de textes superposés, selon une technique toute babélienne.
   Votre livre, hommage à Rimbaud, repose sur la confusion du psychique et du spirituel. En effet, les hallucinations provoquées du poète aboutissent à l’échec de l’expérience psychique et au renoncement à l’écriture dans Une saison en enfer. “Je est un autre” ne signifie pas que cet “autre” me soit trancendant : l’enfer rimbaldien, c’est précisément cette lucidé qui me fait voir l’infra-humanité de l’autre que je suis. La zone inconsciente du psychisme, d’où naît la pensée de l’altérité, est de la même nature que le moi qui la pense. Les illuminations ne sont que l’illusion du langage qui voudrait se faire aussi gros que le Verbe, des extases imaginaires, à l’opposé de la haute contemplation spirituelle de la “mort mystique”: la mystique, ce refoulé de la praxis littéraire.
   Soucieux de ne pas vous écarter du droit chemin de la littérature, vous vous empressez, Sollers, d’annuler toute défiance : “Que notre Odyssée débute donc par le poème d’Arthur Rimbaud À une raison. D’emblée, pour éviter toute dérive étroitement mystique” (8) . Vous adoptez ainsi le disposif spinoziste de la “raison illuminante” et, à l’image des philosophes du XVIIIe siècle, vous restez embourbé dans les ornières du panthéisme. Le déni du Dieu unique, sa mort – littéraire – vous permet d’affirmer la mort – corollaire – du Diable : “Disons simplement que, si Dieu est mort, il est étrange que personne ne veuille se rendre compte, dans sa décomposition accélérée, de ce qui est encore plus étrange : la mort concomitante du personnage qui lui est associé, le Diable” (9). Étrange, dites-vous ? Feindriez-vous d’ignorer la prévention de Baudelaire : “La plus belle ruse de Satan est de nous persuader qu’il n’existe pas” ? Votre “illumination” sur la mort du Diable est une régression au plan pan-psychique des Lumières : “Le mal s’anéantit, le ciel est sur la terre”, proclamait déjà Helvetius, le mécène des philosophes.
   Sous l’influence de Spinoza et de Hegel, la théorie romantique de la littérature a rejeté l’idée de la Création soutenue par le monothéisme hébreu : l’ Univers physique, la Nature, c’est, selon la pensée des Lumières, l’Être lui-même, la substance unique et éternelle. Ce présupposé, monsieur Sollers, est le lien de toutes vos références philosophiques : Parménide, Héraclite, Schelling, Hegel et, bien sûr, Nietzsche et Heidegger, vos deux “cavaliers émérites”. Dans la tradition du Livre, l’Être absolu est distinct de l’Univers physique. L’Être incréé se distingue de sa création et, en cela, il est Tout unifiant : “distinguer pour unir”, disait Maritain.
   Évidemment, une Substance unique n’adresse la Parole à personne. Pour qu’il y ait dialogue, il faut être deux, celui qui dit son secret – l’Incréé – et celui qui le reçoit – le Créé : “Dans la tradition hébraïque, c’est l’Unique qui communique à un être créé, le prophète, un message, une information, une connaissance, une science.” (10) L’illumination n’invite à aucune relation, le divin s’y montre impersonnel, cosmique, énergétique : l’initiative de la “réintégration” vient de l’homme.
   La Parole initiale s’est exprimée en hébreu, dans cette langue sacrée où Son Nom demeure enroulé dans la Thorah. Son Nom ineffable que le Verbe a rendu prononçable par son incarnation : Yehshouah, le Nom de gloire.
   Il y a donc le mot qui néantise et le Nom qui vivifie. Le pendant contrelittéraire de l’illumination, c’est la gloire : Sollers, encore un – sacré – effort si vous voulez être contrelittéraire !

_________________

1. Philippe Sollers, Illuminations : à travers les textes sacrés, Robert Laffont, Paris, 2003.
2. Theodor Adorno, Minima Moralia, éditions Payot, Paris, 2001.
3. La notion d’intertexte, proposée d’abord par Julia Kristeva, a été redéfinie par Michaël Riffaterre comme “la perception, par le lecteur, de rapports entre une oeuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie”.
4. Roland Barthes, S/Z, éditions du Seuil, Paris, 1970.
5. Jacques Derrida, La Dissémination, éditions du Seuil, coll. “Tel Quel”, Paris, 1972.
6. Jorge Luis Borges, L’Auteur et autres textes, Gallimard, Paris, 1982.
7. Philippe Sollers, op.cit., p. 18.
8. Philippe Sollers, op. cit., p. 24.
9. Philippe Sollers, op. cit., p. 140.
10. Claude Tresmontant, L’Opposition au monothéisme hébreu, F.-X. de Guibert, 1996, p. 13.

mercredi, 26 avril 2006

Avant-dire N°14

Dans le cadre de la parution à « rebroussement » des différents avant-dire parus dans notre revue

 

 
« PARTI » DE FRANCE ET D’EMPIRE
par Christian Rangdreul

 

« Une Europe ayant gommé de son passé la civilisation chrétienne ne peut que déboucher sur un matérialisme tragique, aussi dangereux que la doctrine du communisme. » Marie-Madeleine Davy (1)

 

   Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, Georges Bernanos s’avisa de poser une question insolente au « Monde libre ». Ce monde qui, par un extraordinaire tour de passe-passe n’eut aucun scrupule à livrer la Pologne à la Russie soviétique, alors que le prétexte légitime qui avait poussé la France et l’Angleterre à entrer en guerre était de réagir à son invasion par l’Allemagne nazie. L’auteur du Dialogue des carmélites lança ce cri : « La liberté pourquoi faire ? »
   Aujourd’hui, la patrie de Karol Wojtyla fait son entrée dans l’Union européenne avec une importante partie de l’Europe centrale, slave en majorité, événement capital pour les destinées de la grande presqu’île ouest-eurasienne. Rodzinna Europa, cette « Autre Europe » dont témoigna Czeslaw Milosz, contribuera-t-elle à donner naissance à une « Europe Autre » ? Ce n’est pas impossible quand on sait que la Mitteleuropa est constituée de peuples qui, si l’on en croit de nombreux témoignages, ont conservé la mémoire culturelle et historique de leur appartenance passée à des entités géopolitiques aussi importantes que l’Empire Austro-Hongrois et le Royaume Polono-Lituanien.
   À priori, et nonobstant la pitoyable manière dont se " construit " l’Union européenne, il y aurait donc plutôt lieu de se réjouir. Pourtant, le salutaire " pourquoi faire ? " de Bernanos, par delà les ans, ne manque pas de trouver écho dans l’esprit de ceux qui n’adhèrent pas à l’optimisme béat, réel ou feint, des " malins trop malins " qui nous refont le coup des lendemains qui chantent. Alors, oui, vraiment, " L’Europe pourquoi faire ? "
   En s’élargissant vers son Centre, l’Europe, à l’évidence, ouvre un chapitre crucial de son histoire, mais ou est l’idée, au sens platonicien et gaullien du terme, propre à constituer l’âme de son écriture ? Sera-t-elle contrelittéraire cette écriture, comme nous le souhaitons évidemment ici, tant il est vrai qu’il ne s’agit pas seulement, pour l’Europe, de s’écrire en s’élargissant mais aussi en s’élevant ? Ou se bornera-t-elle à incarner tant bien que mal les pauvres principes d’une Constitution dont la médiocrité le dispute à son inadéquation présente ?
   On ne saurait jamais assez s’en convaincre, la calamiteuse " construction " européenne souffre depuis sa naissance d’un vice rédhibitoire, celui de ne pas avoir respecté la hiérarchie naturelle des valeurs présidant à la vie des sociétés humaines et qui place la culture – les idées – au sommet ; l’économie – le ventre – en bas ; et le politique – la décision – entre les deux. L’Europe a commencé de se construire en sacrifiant au " règne de la quantité " par la création en 1951 de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier ! Erreur fatale, entraînant des crises en cascade, et que les " bâtisseurs " essaient aujourd’hui de pallier avec leur projet de Constitution européenne insipide mais résolu à gommer l’origine chrétienne de l’Europe et à en terminer avec ses nations, la France en tout premier lieu.
   Dans le beau témoignage d’amour rendu à l’Europe par Louis Lallement sous le titre La vocation de l’Occident (2), figure, parmi les gravures insérées dans l’ouvrage, celle où l’on voit " L’Empereur d’Occident ", Charlemagne, les jambes largement écartées tel un compas délimitant une aire géographique, géopolitique et géospirituelle. De sa main droite, il tient fermement, la pointe dirigée vers le Ciel, la grande épée appelée Joyeuse " comme le cri de France est Montjoie, comme les lys de France ont fleuri à Joyenval, comme la régente de la terre du Graal est appelée Réponse de Joie ; car l’Évangile est "la bonne nouvelle" et le Christ est venu apporter aux hommes la vérité et la grâce divines afin qu’ils aient en eux, a-t-il dit, la plénitude de la joie éternelle. " La tête du " Salomon de la nouvelle Alliance " est tournée vers " le globe du monde que domine la croix ", tenu au bout de son bras auquel est suspendu un écu " parti de France et d’Empire " (3) représentant l’Aigle bicéphale du Saint-Empire et les Trois Lys du Royaume de France.
   Cette icône illustre remarquablement le caractère vain de l’opposition séparant " souverainistes " et " européistes ". Les souverainistes ont mille fois raison lorsqu’ils s’élèvent contre les pertes de souveraineté qui attentent à la liberté de la France ; mais ils ont mille fois tort lorsqu’ils s’opposent à l’Empire en ne le distinguant pas de sa parodie, l’impérialisme moderne, et en oubliant l’injonction du Christ : Ut unum sint. Les européistes ont mille fois tort lorsqu’ils veulent construire l’Europe en déconstruisant les vieilles nations européennes alors qu’elles constituent les seuls socles suffisamment solides sur lesquels peut être bâtie la " maison commune européenne " ; mais ils ont mille fois raison lorsqu’ils s’opposent aux égoïsmes nationaux et appellent de leurs vœux une Europe-puissance, seule capable de s’opposer à l’impérialisme américain.
   Aux uns et aux autres manque l’esprit de synthèse, cette folle logique du tiers-inclus qui, soumettant les contraires au pressoir de l’intellectus fidei, en extrait le nectar de la connaissance vraie d’où naît l’action juste. Car souveraineté et puissance ne peuvent trouver leur finalité en elles-mêmes mais dans un Principe qui vient d’En Haut comme le Maître l’enseigna à Pilate. Et la ré-évangélisation souhaitée par le Pape Jean Paul II ne concerne pas seulement la France fille aînée de l’Église mais l’Europe chrétienne toute entière à qui ce grand européen s’adressa en ces termes depuis Saint-Jacques de Compostelle : " Je lance vers toi vieille Europe un cri plein d’amour : Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines. "
   Alors, n’ayons pas peur, et saluons par une « Réponse de Joie », malgré les difficultés qui l’accompagnent, l’entrée dans l’Union européenne de la Pologne de Mieszko, de la Tchéquie de saint Vanceslas, de la Hongrie de saint Etienne et des autres. En attendant l’arrivée de l’Ukraine et de la Russie de saint Vladimir qui permettra à l’Europe de saint Benoît et des saints Cyrille et Méthode, ses patrons, de respirer enfin avec ses deux poumons, celui de l’Ouest et celui de l’Est, le Catholique et l’Orthodoxe.
____________________
1. Marie-Madeleine Davy, Nicolas Berdiaev ou la révolution de l’Esprit, Albin Michel, 1999.
2. Louis Lallement, La Vocation de l'Occident, La Colombière; 1947. Un an avant la première sortie de ce remarquable ouvrage, le même auteur fit paraître son non moins remarquable Essai sur la mission de la France.
3. Dans le vocabulaire de la héraldique, le "parti" sépare l'écu en son milieu par une ligne verticale.

 

mercredi, 15 mars 2006

Avant-dire N° 15

Dans le cadre de la publication " à rebroussement" des différents avant-dire parus dans notre revue.
 
LA MORT DEVANT SOI
par Alain Santacreu

 

Plus que la haine de la supériorité, la détestation de la pauvreté est le vice le plus noir parmi les hommes : le péché contre l’esprit. Les hommes finissent toujours par mépriser ce qu’ils ne comprennent pas et, ayant oublié ce qu’ils étaient, ils ont fini par tout mépriser, jusqu’à leur propre vie. Ce dégoût du pauvre, ils le portent en eux-mêmes comme le dégoût de la mort. Qui peut encore comprendre, aujourd’hui, la fameuse Règle bénédictine : “ Avoir la mort chaque jour devant les yeux ? ”
Edgar Morin, dans L’Homme et la Mort, émet l’hypothèse qu’il existe une relation entre l’attitude devant la mort et la conscience de soi. Il est évident que le processus d’expansion du “moi” provoque corrélativement l’effacement de la conscience de la mort. L’homme moderne, infatué de lui-même et conformément à sa conception matérialiste du monde, ne perçoit dans la mort qu’un cadavre.
C’est pourquoi la mort est le recours ultime du rebelle – de l’homme qui recommence sans cesse la guerre pour l’être, jusqu’à ce que l’être “transperce” en lui ; car le combattant de la véritable guerre sainte, l’homme véritablement digne de ce nom, le rebelle, se veut autre qu’un “moi”. D’ailleurs, ce n’est pas tant le rebelle qui est réfractaire à la société que la société qui est réfractaire au rebelle, parce que toute société, afin de perdurer dans le “spectacle”, ne peut que s’opposer à la mort de ce faisceau de rôles qu’est le “moi”. Évidemment, il ne s’agit pas de la mort qui crève nos écrans mais une dimension de l’âme que les mystiques chrétiens nomment la “grande mort” par opposition à la “petite mort” physique.
L’idée que l’on se fait de la mort est toujours un prolongement de l’idée que l’on se fait de l’homme et ces différentes expressions ne peuvent se comprendre qu’à partir d’une anthropologie fondamentale qui inclut le spirituel dans l’homme. C’est-à-dire, qu’en plus de sa constitution naturelle, bio-psychique, l’homme est capax dei, porteur d’une semence divine surnaturelle qui peut enfanter l’esprit en lui. La théologie mystique est une métaphysique expérimentale qui porte sur l’avenir de la Création et sa finalité ultime ; c’est un rationalisme integral – et non ce rationalisme refoulé, tronqué, “littéraire”, que l’on appelle positivisme.
Dans une lettre que Paul écrit à la communauté chrétienne de Rome, autour des années 57-58, il explique que “le vieil homme” doit mourir afin que naisse l’homme nouveau. Si cette seconde naissance – issue de la mort de l’homme ancien – n’a pas lieu, alors l’homme se condamne à la “seconde mort” dont parle l’Apocalypse ; mais alors, ayant perdu son âme, il perd jusqu’à son humanité. L’homme achevé, l’homme total, le teleios, et celui qui est né à l’esprit.
Nous naissons dans l’état du “vieil homme”, celui que Paul appelle l’homme animal – psychikos anthrôpos – cet “homme psychique”, pourvu d’une pensée réflexive, que les paléontologistes modernes nomment l’ homo sapiens sapiens (l’homme qu se sait pensant). Pour comprendre cette métaphysique de la création, il nous faut en revenir à l’anthropologie biblique fondamentale, reprise telle quelle par Paul.
Contrairement au ternaire grec où l’âme (psyché) immortelle est liée à l’esprit (pneuma) et séparé du corps (soma), dans le ternaire hébreu, le corps (gouf) et l’âme (nephesh) appartiennent tous les deux au plan de la création et se confondent dans la “chair” (baschar) – seul l’esprit (rouach) étant du domaine de l’Incréé. Pour que se réalise le dessein créateur de l’homme nouveau – l’homme véritable uni au véritable Dieu – il doit se produire une transformation du corps charnel – psycho-somatique – dans la forme divine (Forma Dei) du “Corps glorieux”.
L’âme humaine n’est donc pas naturellemnt immortelle, elle peut mourir. C’est ce que signifie l’énigmatique expression de “seconde mort” (ho deuteros thanatos) que l’on rencontre dans l’Apocalypse (Ap 2, 11 ; 20, 6 ; 20, 14 ; 21, 8 ). De même qu’il y a deux naissances – la première, naturelle, du corps et de l’âme, et la seconde,spirituelle, “en esprit” – il y a ausi deux morts : la mort naturelle du corps et la mort spirituelle de l’âme. Cette dernière est la “seconde mort”. Elle est “l’étang de feu” où disparaissent les âmes humaines qui ont refusé la seconde naissance. Il ne s’agit pas ici d’une métaphore mais bien de l’anéantissemnt définitif, de la disparition irréversible de la personne.
L’homme, pour participer à la vie en Dieu, doit passer de l’ordre de la nature – le Créé – à l’ordre surnaturel de l’Incréé. Ce “passage” ne peut avoir lieu que si l’on meurt soi-même. Il n’est pas possible d’entrer dans le royaume – la Création réalisée – tant qu’on reste attaché aux richesses, tant qu’on ne s’est pas dépouillé de tout désir de propriété et de possession. C’est ce que la tradition mystique met en œuvre dans la pauvreté libre, volontaire et intégrale, le trois fois “rien” de La nuit obscure de Saint-Jean de la Croix : “Nada, nada, nada”.
Le “moi” n’est riche que de son propre passé, il n’a pas de futur ; mais la mort du “moi” fait intervenir une mémoire en avant – une mémoire de l’avenir qui est celle du prophète.
Claude Tresmontant a montré l’événement décisif de l’apparition du Prophétisme hébreu dans le processus de la Création. Le prophète transmet le projet que Dieu envisage pour l’homme. Quand la Parole s’adresse directement à l’homme, une information dialogique se substitue à l’information génétique, la christogénèse succède à l’anthropogénèse. Le Christ est l’archétype de cet homme nouveau, de ce “vainqueur” de la mort auquel est promis le royaume : “ Le vainqueur n’a rien à craindre de la seconde mort.” (Ap, 2, 11).
La mort, selon le “dépôt” – paradosis – reçu par le christianisme, est une propédeutique qui permet soit la réalisation – par la mort du “vieil homme” – de l’humain intégré, c’est-à-dire du “Corps glorieux”, soit la désintégration ontologique de l’espèce humaine dans la “seconde mort”.
L’histoire de Job est la dramatisation de la “mort du moi” et la naissance de l’homme nouveau. Pourquoi les soufrances de Job, ses tribulations, son absolue pauvreté ? Il semble que l’explication ne soit pas d’ordre pénitentiel mais créationnel. Il s’agit de permettre le passage d’une condition animale à un état divin : l’histoire de Job est celle de la transformation de l’humanité vers sa réalisation finale. Ce grand mystère de la métamorphose de l’humain, on le retrouve symboliquemnt représenté dans le récit des “Noces de Cana” (Jn 2, 1-12) où les jarres sont les corps des hommes, l’eau l’image de leur âme et le vin de leur esprit.
Dans ses travaux sur l’histoire de la mort en Occident, Philippe Ariès a montré l’apparition, dans la second moitié du vingtième siècle, d’une “ mort interdite ”, taboue, qu’il qualifie de “phénomène inouï” et de “ révolution brutale des idées et des sentiments traditionnels ”. Cette négation de la mort annonce un processus de transformation de l’espèce humaine qui se déroule inexorablement dans un sens contraire à celui de la métaphysique de la création et de la divinisation de l’être créé.
Le mythe de Narcisse dévoile le destin de l’homme qui s’identifie à son propre “moi”. Tandis que Narcisse se contemple dans l’eau – où le ciel aussi se reflète – il demeure “vivant” dans son état bio-psychique mais, à l’instant où il se confond avec sa propre image et qu’il se penche pour l’embrasser, à cet instant – qui est celui de “la seconde mort” – il tombe et se noie. Angelus Silesius, dans un terrible distique du Pélerin chérubinique (V, 72), observe que “Dieu est près de Belzébuth autant que du Séraphin : si ce n’est que Belzébuth lui tourne le dos”. Narcisse, lui aussi, tourne le dos au ciel. Telle est la posture très commune chez les gens de lettres : la vanité, l’amour infantile de soi-même, l’hypetrophie du “moi”, l’inépuisable passion d’être son propre sujet, de se raconter, de se donner l’illusion de son importance.
La mystique est le refoulé de la littérature parce qu’elle instaure une logique antagoniste du “moi” : la désappropriation, la mort à soi-même, ce que Paul nomme “kénose”. Quand l’âme refuse de découvrir sa pauvreté ontologique, elle se détourne de Dieu.
Nous en sommes arrivés aujourd’hui à ce moment crucial où se pose le problème capital de la métaphysique chrétienne : les conditions ontologiques de la réalisation du dessein créateur, de ce que Paul nomme nouvelle création (Kainè ktisis). Le clonage reproductif, tel qu’il semble s’imposer peu à peu dans les mentalités actuelles, correspond au “vissage” de l’âme dans l’ordre naturel. La finalité sunaturelle de l’homme, ainsi niée, nous assistons au triomphe du naturalisme : le clonage est la condamnation de l’espèce humaine à la “seconde mort”.

 

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