vendredi, 14 avril 2006

La Germaneta de la Contrelittérature


   Un lien subtil relie la Contrelittérature à Sainte Germaine de Pibrac dont notre revue aura été une des très rares à célébrer, dans son n° 14 d’été 2004, la commémoration du cent cinquantenaire anniversaire de la béatification, le 7 mai 1854 – tout juste six mois avant la proclamation, le 8 décembre de la même année, du dogme de l’Immaculée Conception.

    Germaine Cousin naquit en 1579, alors que sévissaient en France les guerres de Religion et, dans les villes et les campagnes, la peste et les pillages. Sa filiation est demeurée mystérieuse. On a longtemps cru qu’elle était la fille de Laurent Cousin originaire de la région nantaise, venu s’établir, au milieu du XVIe siècle, dans un petit village languedocien, à Pibrac, près de Toulouse ; mais l’on sait aujourd’hui qu’il mourut plus d’un an avant la naissance de la sainte. Le fait est qu’un beau jour, Germaine, orpheline de mère dès l’âge de cinq ans, se retrouva dans cette métairie de Pibrac qui appartenait à Hugues, fils de Laurent, veuf et remarié à Armande de Rajols, la cruelle marâtre qui la rejettera et lui défendra de parler à ses filles, car Germaine était atteinte d’écrouelles. Manchotte de sa main droite atrophiée, on l’envoya, dès huit ans, garder les moutons. L’enfance victimale de Germaine évoque étrangement la “vie secrète” de Mélanie Calvat, la bergère de la Salette, dont Léon Bloy, dans Celle qui pleure, nous révéla l’inconcevable destinée : Mélanie, la future Voyante, martyre et persécutée par ses parents, avait été, dans ses premières années, protégée et “éduquée” par son “frère” Jésus-Christ. En fut-il ainsi pour Germaine dont le prénom en occitan, Germaneta, signifie “petite soeur” ?
    Germaine dort sur son lit de sarments dans la soupente de l’escalier de l’étable. Tous les matins, elle assiste à la sainte messe. Pour aller à l’église, elle est obligée de laisser ses moutons et les loups rôdent dans la forêt de Bouconne ; alors elle plante sa quenouille au milieu d’un champ et les bêtes viennent s’y ranger tout autour, tandis qu’une force invisible semble garder les loups à distance. C’est là un des faits merveilleux que rapportera plus tard la tradition. On dit aussi que, les jours où le Courbet, grossi par les pluies abondantes, devenait un torrent furieux, on la voyait le traverser sans que ses pieds ni ses vêtements en soient mouillés. Mais le prodige le plus éclatant fut celui du miracle des fleurs : la petite Germaine mettait du pain noir dans son tablier pour le distribuer aux pauvres ; un matin, sa marâtre se précipite sur elle et lui demande ce qu’elle cache, la jeune fille, craignant sa colère, lui répond “des fleurs” et elle ouvre son tablier d’où jaillissent des fleurs multicolores, fraîchement cueillies, dans une saison où la nature ne pouvait en offrir puisqu’on était en hiver. Pour l’âme populaire ces fleurs sont devenues des roses sauvages, des églantines.
    Le symbolisme de la rose sauvage doit être mis en relation avec celui de la pomme, l’une et l’autre se rapportant au thème de la Connaissance – de la Gnosis. En effet, de même que l’églantine n’a que cinq pétales en forme d’étoile à cinq branches ou de pentagramme, la pomme, elle aussi, contient en son milieu une étoile à cinq branches, formée par les alvéoles qui renferment les pépins. Selon l’herméneutique spirituelle, le confinement du pentagramme, symbole du Dieu-homme incarné, à l’intérieur de la “chair” de la pomme, marque la “chute” de l’esprit dans la matière, l’immolation sacrificielle du Fils dans le monde, tandis que la rose “inverse” ce processus involutif et marque l’éclosion résurrectionnelle du “Nom nouveau”.
    Germaine de Pibrac est donc une sainte aux roses, comme le fut avant elle Roseline de Villeneuve, la sainte de Provence, avec laquelle elle entretient une relation de sororité mystique.
    Née en 1263 au château des Arcs, dans le Var, Roseline était la fille du seigneur Arnaud de Villeneuve et de Sybille de Sabran. Enfant, tandis qu’elle distribue des vivres aus indigents, elle est surprise par son père : elle ouvre alors son tablier rempli de pains qui instantanément se transforment en roses.
    Sainte Germaine et sainte Roseline sont les deux seules saintes qui, en France, “dramatisent” le miracle des roses, légende récurrente, véhiculée par les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle. Le mystère de la transformation du pain en roses sauvages est une forme singulière de transubstantiation : la rose étant l’hostie eucharistique de la présence féminine de Dieu – la Shekinah hébraïque.
    Un jour de décembre 1644, en ouvrant un tombeau dans l’église du village, on découvrit le corps intact et parfumé d’une jeune fille. Son cou était marqué de cicatrices scrofuleuses et sa main droite déformée. Elle avait, sous sa couronne de garofanos mêlés de seigle, le visage rose d’une adolescente endormie. Deux anciens du village l’identifièrent sans peine : c’était Germaine Cousin, la manchotte aux écrouelles !
    La bergère languedocienne, montée au Ciel, le 15 juin 1601, à l’âge de vingt et un ans, fut canonisée en 1867, neuf ans après les Apparitions de Lourdes. Longtemps elle fut la sainte de prédilection de la cité mariale où l’Apparition, le 11 février 1858, s’était présentée à la petite Bernadette en ce patois Occitan que parlait la Germanetta : “Qué Soi l’Immaculata Conceptiou ! ”