dimanche, 06 avril 2008
LÀ-BAS - nouvelle de Jean-Jacques Raible -
Madame Paul Meurice est assise devant le vieux piano de la maison de santé. Elle a apporté la partition de Tannhaüser et en a joué le prélude. Un ruisseau vacillant s’est effiloché, puis s’est déchiré et, de cette fêlure a coulé un éboulis de sonorités fiévreuses. La cascade s’est transformée en torrent fougueux, qui s’est mis à rouler dans nos crânes en vagues vives. Il a élevé nos cerveaux jusqu’à des arcs-en-ciel fulgurants, ravissant dans ses bouillonnements nos esprits et nos sens soudain captifs de cette danse féroce. Pendant quelques minutes qui ont paru éternelles les cloisons du salon ont été anéanties, les poussées furieuses de cette musique gigantesque ont fait voler en éclats l’hôpital et ses fuligineuses des alcôves et ont entraîné nos vies comme des lambeaux frémissants au-delà des murs noirs de la nuit.
Quand la tempête a chu dans un silence abrupt, la trace de son souffle est restée longuement en nous. Comme une mer qui s’épuise, les vagues sont devenues plus étales, et nous ont enveloppés d’une suave torpeur qui nous a laissés muets.
J’ai presque oublié ce masque de fou atroce, ces yeux égarés, cette bouche tordue, ces cris hystériques : « Crénom ! Non, non, non ! », ces gestes violents, surtout lorsque ma mère approche, et qu’elle voudrait me voir faire le signe de croix. C’est moi, moi, moi ! cette tête de mort aux orbites ahuries ! Que fais-je ici, dans ce morne hôpital, loin des exquises souffrances des pages raturées ? J’ai échoué comme un naufragé sur cette grève monotone et grise, aux limites d’un grand océan d’oubli aux vagues douloureuses.
Je pense à moi comme on pense à un mort, réalisant qu’il a vécu, qu’il a connu telle ou telle chose. Mais je me convaincs que c’est bien fini. Où sont les ombres du passé ? Même mes anciennes passions me surprennent. Elles sont celles d’un autre. Comme cette mort qui vient à pas rapides, et qui est encore celle de quelqu’un qui m’est étranger. J’ai l’impression que mon cerveau se liquéfie, se dissout comme un vieux cèpe miné de limaces. Tout se brouille, tout se perd dans une brume trouble. Par moments, plusieurs existences se bousculent dans mon crâne. Des souvenirs pétrifiés hantent ma mémoire, des images figées, comme des gravures d’une époque très ancienne, tirées d’un livre rongé par les siècles.
L’une d’elles me revient souvent, comme un refrain : c’est au jardin du Luxembourg, entre les massifs effeuillés et les statues, sous le soleil blême qui traverse les os dentelés des arbres et va noyer sa filandreuse chevelure dans les regards hâves des flaques. Nous marchons à pas lents, mon père et moi, et nous errons par les allées.
Il n’est pas de nuit qui ne soit bouleversée par un cauchemar. Le visage de maman, surtout, si proche, si lointain. J’éprouve la douleur d’être séparé d’elle à jamais. L’infini est entre nous. Ma sensation de solitude est accentuée et je me réveille avec un goût d’amertume dans la bouche, le corps rompu, l’âme exténuée.
Qui suis-je, maintenant que mon corps défaille, épuisé, fil ténu qui me rattache faiblement encore à la vie ? Je dérive comme une nef battue par la houle. Les mots me submergent, fluides, liquides, mêlant leur cruauté à leur transparence glacée. Je ne sais plus rien. Je flotte parce qu’un corps est fait pour flotter, comme un cadavre.
Quand la tempête a chu dans un silence abrupt, la trace de son souffle est restée longuement en nous. Comme une mer qui s’épuise, les vagues sont devenues plus étales, et nous ont enveloppés d’une suave torpeur qui nous a laissés muets.
J’ai presque oublié ce masque de fou atroce, ces yeux égarés, cette bouche tordue, ces cris hystériques : « Crénom ! Non, non, non ! », ces gestes violents, surtout lorsque ma mère approche, et qu’elle voudrait me voir faire le signe de croix. C’est moi, moi, moi ! cette tête de mort aux orbites ahuries ! Que fais-je ici, dans ce morne hôpital, loin des exquises souffrances des pages raturées ? J’ai échoué comme un naufragé sur cette grève monotone et grise, aux limites d’un grand océan d’oubli aux vagues douloureuses.
Je pense à moi comme on pense à un mort, réalisant qu’il a vécu, qu’il a connu telle ou telle chose. Mais je me convaincs que c’est bien fini. Où sont les ombres du passé ? Même mes anciennes passions me surprennent. Elles sont celles d’un autre. Comme cette mort qui vient à pas rapides, et qui est encore celle de quelqu’un qui m’est étranger. J’ai l’impression que mon cerveau se liquéfie, se dissout comme un vieux cèpe miné de limaces. Tout se brouille, tout se perd dans une brume trouble. Par moments, plusieurs existences se bousculent dans mon crâne. Des souvenirs pétrifiés hantent ma mémoire, des images figées, comme des gravures d’une époque très ancienne, tirées d’un livre rongé par les siècles.
L’une d’elles me revient souvent, comme un refrain : c’est au jardin du Luxembourg, entre les massifs effeuillés et les statues, sous le soleil blême qui traverse les os dentelés des arbres et va noyer sa filandreuse chevelure dans les regards hâves des flaques. Nous marchons à pas lents, mon père et moi, et nous errons par les allées.
Il n’est pas de nuit qui ne soit bouleversée par un cauchemar. Le visage de maman, surtout, si proche, si lointain. J’éprouve la douleur d’être séparé d’elle à jamais. L’infini est entre nous. Ma sensation de solitude est accentuée et je me réveille avec un goût d’amertume dans la bouche, le corps rompu, l’âme exténuée.
Qui suis-je, maintenant que mon corps défaille, épuisé, fil ténu qui me rattache faiblement encore à la vie ? Je dérive comme une nef battue par la houle. Les mots me submergent, fluides, liquides, mêlant leur cruauté à leur transparence glacée. Je ne sais plus rien. Je flotte parce qu’un corps est fait pour flotter, comme un cadavre.
J’ai 46 ans, là, fixé sur un point qui est désormais une existence amoindrie, le corps moitié médusé par la mort. C’est cela, la vie, une lente et fatale leçon de résignation, à ce qu’elle ne soit plus la flèche tendue vers un horizon dressé, mais un débris posé sur la terre dans laquelle on s’enfonce, et dans laquelle il faudra disparaître à jamais.
Je ne connais plus que ce présent, la répétition éternelle d’un désastre, ce naufrage qu’il a bien fallu admettre, un marmonnement toujours semblable, un cercle infernal qui me cerne et s’amenuise.
L’habitude m’apprend à ne plus penser, à laisser là mon désespoir, comme une vieille concubine dont on apprécie, malgré tout, les services occasionnels, mais qu’on ne désire plus presser contre soi, qu’on enferme même, de peur de la montrer.
On me bourre d’opium, de quinine, de digitale, de belladone.
Le docteur Duval veut que maman espace ses venues. Elle m’entoure de gémissements et me rend furieux.
Ancelle pleure. Arthur Stevens est consterné. Poulet-Malassis, Nadar et Manet sont cachés dans un coin de la pièce. Gautier est sorti. Seul Champfleury se tient à peu près tranquille, derrière ses lorgnons. Ce bon vieil Asselineau est assez correct, lui aussi, avec sa grosse moustache léonine.
J’ai vu, avec une grande netteté, au milieu de la pièce, cambrée contre le vide, une femme mélancolique, aux longs cheveux noirs et à la peau hâlée, qui baignait mon regard dans ses yeux noyés d’abysses maritimes. Quand est-elle entrée ? D’où vient-elle ? Elle a ce doux visage de celle qui couvre le front de baisers et de songes, et qui attend depuis l’éternité. Amante compatissante, où veux-tu me conduire ? Enfer ou paradis, qu’importe ! pourvu que ce soit loin d’ici !
On m’a porté dans ma chambre, près de la fenêtre, sur le grand fauteuil dans lequel j’ai pris l’habitude de couler des après-midi interminables d’ennui.
J’ai hurlé et j’ai trépigné. Une masse écrasante et grise a noyé mon cerveau jonché de carcasses de toutes sortes, d’épaves délavées, poncées, disloquées, venant de pays incertains, que les tempêtes ramassent et projettent sur le sable de la mémoire. Le fracas terrible ressemblait à des explosions sourdes.
Le sable avale maintenant les pas épuisés. Les vagues giclent jusqu’aux limites extrêmes de leur souffle, et, brisées, amenuisent leurs gerbes jusqu’à ne devenir qu’une mince tache rampante et s’éteindre. Le vacarme gronde encore sourdement, recouvre les paroles de maman qui traque mon regard et remue ses lèvres chancelantes comme l’infini de l’océan.
La vorace incertitude des lignes fluentes qui se déconstruisent et s’évasent, ont découvert en se retirant des algues visqueuses aux yeux de batraciens. Et la lame lèche le sable noir, engloutissant la lumière qui ruisselle.
Puis cela s’est relâché, et de gros boutons blanchâtres ont promené leur nonchalance purulente dans mon crâne, bavant leur pus terne.
Le parc est maintenant imprégné d’encre grise. Mon regard découpe une partie de la fenêtre entrebâillée, mouillée de lumière aveuglée. Le ciel est ouaté d’une mer blanchâtre qui suinte. Dans les ténèbres, des voix de femmes rebondissent comme des agates translucides. Le silence accueille les bruits. Les voix se sont éteintes. Et puis c’est tout. Je contemple un long moment la vitre sale.
J’ai peine à me souvenir de ce qui s’est passé ces derniers jours, tel geste, telle parole, telle sensation, comme une main est encore capable furtivement de saisir des objets à quelques centimètres de la surface de l’eau, avant qu’ils ne sombrent définitivement jusqu’au fond, jusqu’à l'absolu renoncement.
Jadis, je n’aimais pas que, ballotté par le flux d’une existence assez ternie par des problèmes matériels, je fusse soumis aux sens que voulaient bien m’accorder les cahots incertains du cours des choses. Je place la conscience au sommet de l’honneur humain. Et même dans l’orgie, dans les fumeries de haschisch et les cures opiacées, je n’abdiquais ma lucidité et ma volonté. Dans l’enfer, la conscience de soi est encore signe de l’Absolu.
Plus que jamais la solitude. Je préfère la solitude à l’avilissement.
Il me vient comme un dégoût des humains et de leurs émois. La très grande pitié que l’homme se porte à lui-même l’empêchera toujours d’être lucide. S’il y a fraternité, ne naît-elle pas de l’imminence de la mort, de la certitude de l’échec, du désespoir le plus profond ? L’amour est plus assuré en enfer qu’au paradis, l’étreinte des damnés plus chaude que le souffle pur des élus. La rage des Révoltés arrache à la nuit des éclairs. La beauté de Satan ne se discute pas, et le refus est toujours l’expression de quelque noblesse. Jusqu’au dernier moment je ne déposerai ma conscience et mon orgueil. Je n’ai fait que pratiquer le néant. Existe-t-il un point semblable dans l’univers ?
J’exècre la vie, qui me fit choir dans ces néants noirs, dans cette poussière matérielle. Je l’abomine, et pleure cette haine incestueuse, bizarre amour jeté dans la fange.
Me retirer pleinement des macules de l’existence, qu’autrui importun, crache. Ces vomissures brûlent mes orbites pierreuses, que je voudrais mêler à la terre.
Et la fleur impossible n’éclôt jamais, hormis son ombre amère dans laquelle je m’oublie. Le secret des choses enfouies s’enveloppe de ténèbres, dans l’alcôve putride perce la peau tannée des fruits urineux dont la saveur emplit la mer livide. L’odeur de varech se perd dans les déchirures nocturnes. Je m’embourbe dans l’immobile rivalité de mes pas comme un monstre ailé plongeant dans l’abyme, comme l’errant éternel dans la rue labyrinthique. Le vent urbain porte le commerce des mouches jusque dans la bouche. Les cités sont emplies de charognes égarées. Partout des corps flasques, tordus, aux lèvres absentes qui donnent aux cadavres l’impression de ricaner ou de lancer longuement, comme des chiens, des hurlements angoissés, des mains crispées sur des abdomens dans des positions incongrus, des pieds si rigides qu’ils soutiennent le poids des morts, une couleur terreuse, des yeux caverneux, des touffes de cheveux qui subsistent, et surtout ce sentiment charnel de vie torturée qui les anime.
Je ne connais plus que ce présent, la répétition éternelle d’un désastre, ce naufrage qu’il a bien fallu admettre, un marmonnement toujours semblable, un cercle infernal qui me cerne et s’amenuise.
L’habitude m’apprend à ne plus penser, à laisser là mon désespoir, comme une vieille concubine dont on apprécie, malgré tout, les services occasionnels, mais qu’on ne désire plus presser contre soi, qu’on enferme même, de peur de la montrer.
On me bourre d’opium, de quinine, de digitale, de belladone.
Le docteur Duval veut que maman espace ses venues. Elle m’entoure de gémissements et me rend furieux.
Ancelle pleure. Arthur Stevens est consterné. Poulet-Malassis, Nadar et Manet sont cachés dans un coin de la pièce. Gautier est sorti. Seul Champfleury se tient à peu près tranquille, derrière ses lorgnons. Ce bon vieil Asselineau est assez correct, lui aussi, avec sa grosse moustache léonine.
J’ai vu, avec une grande netteté, au milieu de la pièce, cambrée contre le vide, une femme mélancolique, aux longs cheveux noirs et à la peau hâlée, qui baignait mon regard dans ses yeux noyés d’abysses maritimes. Quand est-elle entrée ? D’où vient-elle ? Elle a ce doux visage de celle qui couvre le front de baisers et de songes, et qui attend depuis l’éternité. Amante compatissante, où veux-tu me conduire ? Enfer ou paradis, qu’importe ! pourvu que ce soit loin d’ici !
On m’a porté dans ma chambre, près de la fenêtre, sur le grand fauteuil dans lequel j’ai pris l’habitude de couler des après-midi interminables d’ennui.
J’ai hurlé et j’ai trépigné. Une masse écrasante et grise a noyé mon cerveau jonché de carcasses de toutes sortes, d’épaves délavées, poncées, disloquées, venant de pays incertains, que les tempêtes ramassent et projettent sur le sable de la mémoire. Le fracas terrible ressemblait à des explosions sourdes.
Le sable avale maintenant les pas épuisés. Les vagues giclent jusqu’aux limites extrêmes de leur souffle, et, brisées, amenuisent leurs gerbes jusqu’à ne devenir qu’une mince tache rampante et s’éteindre. Le vacarme gronde encore sourdement, recouvre les paroles de maman qui traque mon regard et remue ses lèvres chancelantes comme l’infini de l’océan.
La vorace incertitude des lignes fluentes qui se déconstruisent et s’évasent, ont découvert en se retirant des algues visqueuses aux yeux de batraciens. Et la lame lèche le sable noir, engloutissant la lumière qui ruisselle.
Puis cela s’est relâché, et de gros boutons blanchâtres ont promené leur nonchalance purulente dans mon crâne, bavant leur pus terne.
Le parc est maintenant imprégné d’encre grise. Mon regard découpe une partie de la fenêtre entrebâillée, mouillée de lumière aveuglée. Le ciel est ouaté d’une mer blanchâtre qui suinte. Dans les ténèbres, des voix de femmes rebondissent comme des agates translucides. Le silence accueille les bruits. Les voix se sont éteintes. Et puis c’est tout. Je contemple un long moment la vitre sale.
J’ai peine à me souvenir de ce qui s’est passé ces derniers jours, tel geste, telle parole, telle sensation, comme une main est encore capable furtivement de saisir des objets à quelques centimètres de la surface de l’eau, avant qu’ils ne sombrent définitivement jusqu’au fond, jusqu’à l'absolu renoncement.
Jadis, je n’aimais pas que, ballotté par le flux d’une existence assez ternie par des problèmes matériels, je fusse soumis aux sens que voulaient bien m’accorder les cahots incertains du cours des choses. Je place la conscience au sommet de l’honneur humain. Et même dans l’orgie, dans les fumeries de haschisch et les cures opiacées, je n’abdiquais ma lucidité et ma volonté. Dans l’enfer, la conscience de soi est encore signe de l’Absolu.
Plus que jamais la solitude. Je préfère la solitude à l’avilissement.
Il me vient comme un dégoût des humains et de leurs émois. La très grande pitié que l’homme se porte à lui-même l’empêchera toujours d’être lucide. S’il y a fraternité, ne naît-elle pas de l’imminence de la mort, de la certitude de l’échec, du désespoir le plus profond ? L’amour est plus assuré en enfer qu’au paradis, l’étreinte des damnés plus chaude que le souffle pur des élus. La rage des Révoltés arrache à la nuit des éclairs. La beauté de Satan ne se discute pas, et le refus est toujours l’expression de quelque noblesse. Jusqu’au dernier moment je ne déposerai ma conscience et mon orgueil. Je n’ai fait que pratiquer le néant. Existe-t-il un point semblable dans l’univers ?
J’exècre la vie, qui me fit choir dans ces néants noirs, dans cette poussière matérielle. Je l’abomine, et pleure cette haine incestueuse, bizarre amour jeté dans la fange.
Me retirer pleinement des macules de l’existence, qu’autrui importun, crache. Ces vomissures brûlent mes orbites pierreuses, que je voudrais mêler à la terre.
Et la fleur impossible n’éclôt jamais, hormis son ombre amère dans laquelle je m’oublie. Le secret des choses enfouies s’enveloppe de ténèbres, dans l’alcôve putride perce la peau tannée des fruits urineux dont la saveur emplit la mer livide. L’odeur de varech se perd dans les déchirures nocturnes. Je m’embourbe dans l’immobile rivalité de mes pas comme un monstre ailé plongeant dans l’abyme, comme l’errant éternel dans la rue labyrinthique. Le vent urbain porte le commerce des mouches jusque dans la bouche. Les cités sont emplies de charognes égarées. Partout des corps flasques, tordus, aux lèvres absentes qui donnent aux cadavres l’impression de ricaner ou de lancer longuement, comme des chiens, des hurlements angoissés, des mains crispées sur des abdomens dans des positions incongrus, des pieds si rigides qu’ils soutiennent le poids des morts, une couleur terreuse, des yeux caverneux, des touffes de cheveux qui subsistent, et surtout ce sentiment charnel de vie torturée qui les anime.
Que tous disparaissent, et voilà l’innocence assurée. Mais qui pourra alors juger de l’innocence ?
Maman dit : « Je viens de retrouver, dans un roman de Balzac que tu aimais tant et que tu m’avais offert à mon retour d’Istambul, des fleurs de lys asséchées, d’une blancheur comprimée et presque immortalisée par leur rigidité, et que tu voulais sacrifier en offrande à notre amour. »
Maman… Ma mémoire conserve encore tout au fond de mon âme la plénitude des abandons contre le sein de maman, de ses parfums de chair et d’étoffes soyeuses. Je m’y suis perdu, comme à l’aube d’une naissance, coïncidant encore avec le monde, comme si j’étais revenu au temps d’avant le temps, antérieur à la déchirure qui nous crucifie.
La chaleur écrase la chair. Il reste du soleil impitoyable de la journée des sanglots de lave qui descendent jusqu’à mes entrailles.
Arriverai-je à déchirer l’ouate brûlante derrière laquelle heurtent mollement les coups étranges de l’Inconnu ? Il me faut encore une fois, je le vois, ensanglanter cette coquille.
Maman… Ma mémoire conserve encore tout au fond de mon âme la plénitude des abandons contre le sein de maman, de ses parfums de chair et d’étoffes soyeuses. Je m’y suis perdu, comme à l’aube d’une naissance, coïncidant encore avec le monde, comme si j’étais revenu au temps d’avant le temps, antérieur à la déchirure qui nous crucifie.
La chaleur écrase la chair. Il reste du soleil impitoyable de la journée des sanglots de lave qui descendent jusqu’à mes entrailles.
Arriverai-je à déchirer l’ouate brûlante derrière laquelle heurtent mollement les coups étranges de l’Inconnu ? Il me faut encore une fois, je le vois, ensanglanter cette coquille.
Où se trouve la satisfaction d’un salut conquis au prix du sacrifice ?
J’ai voulu tout compter, je n’ai ramassé que des fragments de passions abolies. J’ai trafiqué mesquinement mes aspirations, comme de vulgaires marchandises venues pourtant de mondes merveilleux.
Je crains d’avoir perdu irrémédiablement le temps où j’aurais dû entreprendre de me sauver. Mes poèmes ne sont que des fenêtres closes derrière lesquelles se devinent des rives lointaines.
Ouragan soudain, malstrom de douleur ! J’ai hurlé. J’ai trépigné. J’ai manqué briser la vitre, que j’ai frappée violemment. On essaie de me calmer. L’opium manque d’efficacité : il m’a tanné l’âme. On s’effraie de ma fureur et l’on parle de m’attacher. On m’observe, on me scrute, on voudrait me voir disparaître ! Mieux ! que je n’eusse pas existé !
On me donne encore du laudanum. En quantité. On a peur que je hurle. La voix de l’abîme effraie.
J’erre entre lumière et ombre, dans le fracas las des vagues arc-boutées, dont l’écho atone berce l’âme. L’Océan déplie son corps sanglant, dévoré de baisers mornes qu’imprime sur sa peau un soleil agonisant. L’écume pourpre ploie la paupière de l’instant. Je repose mon crâne sur le vide ardent, sans passé, sans futur, sans présent, lumière dans la lumière, ombre sur l’ombre, submergé par le remugle des gouffres.
J’ai puisé dans l’âpre langueur marine une saveur austère et innocente. Ma vie a pris la consistance du cristal. Elle est dénudée. Elle est comme une mer brûlée. La houle délivre le rivage où perlent des soupirs. Derrière la voile rêche et la poupe gercée serpentent mes regrets. Des brisures vétustes fendent les ciels rongés. Des tintements stridents s’abîment dans les sourdines de havres insonores, comme le vide qui s’étiole sous les pas. Les souffles embrasés fustigent le mât où claque la voile empressée. Mon tremblement expire. Ma seule puissance est la dérive. Partir ! N’importe où !
Champfleury a voulu me donner de la soupe dans un grand bol. J’ai craché le bouillon et, de ma main valide, j’ai renversé le bol qui est allé se fracasser sur le sol. Foin de sa charité ! Quelqu’un a dit : « Il est impossible, décidément ! »
J’entends une voix qui s’adresse à moi à quelques centimètres de mon oreille. La femme aux yeux d’ombre et à la peau brûlée vient me parler avec des inflexions douces et insinuantes. Elle me caresse le front. Je comprends tout ce qu’elle dit. Personne n’a semblé faire attention à elle. Elle parcourt silencieusement la pièce et passe à travers les regards. Elle est une compagne attentive qui me conte des rêves délicieux, des voluptés plus riches que les mers des Tropiques. Je perçois des images qui s’imposent à mon esprit comme des figures terriblement délimitées, coupées à la hache. Elles ont l’intelligibilité de l’Idée et la pesanteur somptueuse des chairs exaucées.
Mais je crie de nouveau ! Hurlements ! douleur furieuse ! La clairière sépulcrale abîme l’œil sanglant dans sa douleur d’être là, parmi les ronces jonchant l’humus pâle. Et par-dessus, un nuage sombre et vibrant couvre une partie du ciel métallique. Les sanglots desséchés tombent des soleils. L’œil crachant fixe le tourment poncé des attentes. La patience interminable brûle sa résine ambrée.
Le voyage expire sur le bord des limbes aux parois plasmatiques.
La lampe couvre la vitre d’une toile blanche. Feu calme de la solitude. Le temps se ronge, comme un calcaire sans âge, et se pose sur mes paupières lasses.
L’instant expire.
J’ai voulu tout compter, je n’ai ramassé que des fragments de passions abolies. J’ai trafiqué mesquinement mes aspirations, comme de vulgaires marchandises venues pourtant de mondes merveilleux.
Je crains d’avoir perdu irrémédiablement le temps où j’aurais dû entreprendre de me sauver. Mes poèmes ne sont que des fenêtres closes derrière lesquelles se devinent des rives lointaines.
Ouragan soudain, malstrom de douleur ! J’ai hurlé. J’ai trépigné. J’ai manqué briser la vitre, que j’ai frappée violemment. On essaie de me calmer. L’opium manque d’efficacité : il m’a tanné l’âme. On s’effraie de ma fureur et l’on parle de m’attacher. On m’observe, on me scrute, on voudrait me voir disparaître ! Mieux ! que je n’eusse pas existé !
On me donne encore du laudanum. En quantité. On a peur que je hurle. La voix de l’abîme effraie.
J’erre entre lumière et ombre, dans le fracas las des vagues arc-boutées, dont l’écho atone berce l’âme. L’Océan déplie son corps sanglant, dévoré de baisers mornes qu’imprime sur sa peau un soleil agonisant. L’écume pourpre ploie la paupière de l’instant. Je repose mon crâne sur le vide ardent, sans passé, sans futur, sans présent, lumière dans la lumière, ombre sur l’ombre, submergé par le remugle des gouffres.
J’ai puisé dans l’âpre langueur marine une saveur austère et innocente. Ma vie a pris la consistance du cristal. Elle est dénudée. Elle est comme une mer brûlée. La houle délivre le rivage où perlent des soupirs. Derrière la voile rêche et la poupe gercée serpentent mes regrets. Des brisures vétustes fendent les ciels rongés. Des tintements stridents s’abîment dans les sourdines de havres insonores, comme le vide qui s’étiole sous les pas. Les souffles embrasés fustigent le mât où claque la voile empressée. Mon tremblement expire. Ma seule puissance est la dérive. Partir ! N’importe où !
Champfleury a voulu me donner de la soupe dans un grand bol. J’ai craché le bouillon et, de ma main valide, j’ai renversé le bol qui est allé se fracasser sur le sol. Foin de sa charité ! Quelqu’un a dit : « Il est impossible, décidément ! »
J’entends une voix qui s’adresse à moi à quelques centimètres de mon oreille. La femme aux yeux d’ombre et à la peau brûlée vient me parler avec des inflexions douces et insinuantes. Elle me caresse le front. Je comprends tout ce qu’elle dit. Personne n’a semblé faire attention à elle. Elle parcourt silencieusement la pièce et passe à travers les regards. Elle est une compagne attentive qui me conte des rêves délicieux, des voluptés plus riches que les mers des Tropiques. Je perçois des images qui s’imposent à mon esprit comme des figures terriblement délimitées, coupées à la hache. Elles ont l’intelligibilité de l’Idée et la pesanteur somptueuse des chairs exaucées.
Mais je crie de nouveau ! Hurlements ! douleur furieuse ! La clairière sépulcrale abîme l’œil sanglant dans sa douleur d’être là, parmi les ronces jonchant l’humus pâle. Et par-dessus, un nuage sombre et vibrant couvre une partie du ciel métallique. Les sanglots desséchés tombent des soleils. L’œil crachant fixe le tourment poncé des attentes. La patience interminable brûle sa résine ambrée.
Le voyage expire sur le bord des limbes aux parois plasmatiques.
La lampe couvre la vitre d’une toile blanche. Feu calme de la solitude. Le temps se ronge, comme un calcaire sans âge, et se pose sur mes paupières lasses.
L’instant expire.
Et la nuit s’est enroulée autour du silence comme un serpent sombre aux yeux d’or. Douze tintements clairs font frissonner sa robe soyeuse. Puis le silence à la gueule moirée couvre d’un baiser constellé le plafond à la peinture écaillée, où j’accroche mes yeux.
L’œil, maintenant, scelle le tourment taraudé des éveils hantés. Que le voyage me prenne enfin, dans l’étreinte fraîche de l’Aurore !
Sur le mur, des mouches blettes écrasées comme des raisins dans la boue.
La femme aux longues algues ténébreuses m’a fixé avidement de ses yeux niellés. Il est temps ! Partons !
J’ai voulu sauter du fauteuil, tout détruire. Que tout explose ! Que le monde s’anéantisse dans une immense fulguration ! Crénom ! J’ai insulté le monde, des sons rauques et ridicules ont roulé de ma gorge. Et j’ai chuté sur le parquet comme un pantin décapité.
Finalement, on m’a porté au lit. Tout le monde s’est retiré, me laissant dans mon silence calciné, seul avec ma souffrance, le regard rivé sur la gueule du gouffre.
J’ai attendu longuement que la nuit se consume, tremblant, impatient d’aube inouïe.
Et doucement la porte s’est ouverte. J’ai vu dans la pénombre s’avancer la jeune dame très miséricordieuse, qui ondoyait dans l’air comme un songe noir et chaste. Elle a plongé dans mes yeux son regard étincelant de chat, s’est penchée sur mon visage, et a posé sa bouche glacée contre mes lèvres tristes. Un grand vent s’est levé, gonflant les voiles, faisant craquer les agrès, tordant la coque et brisant l’ancre. Ô Ange de lumière ! emmène-moi dans la tempête, loin des côtes boueuses du vieux continent, jette-moi à travers l’Océan infini, à travers les vagues ivres et les icebergs translucides ! Conduis-moi Là-bas, où le soleil ne frise qu’obliquement la terre, où nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, là-bas, hors de ce monde ! Étoile livide, guide-moi jusqu’aux terres boréales, où je mirerai mon cœur dans la splendeur des glaces !
L’œil, maintenant, scelle le tourment taraudé des éveils hantés. Que le voyage me prenne enfin, dans l’étreinte fraîche de l’Aurore !
Sur le mur, des mouches blettes écrasées comme des raisins dans la boue.
La femme aux longues algues ténébreuses m’a fixé avidement de ses yeux niellés. Il est temps ! Partons !
J’ai voulu sauter du fauteuil, tout détruire. Que tout explose ! Que le monde s’anéantisse dans une immense fulguration ! Crénom ! J’ai insulté le monde, des sons rauques et ridicules ont roulé de ma gorge. Et j’ai chuté sur le parquet comme un pantin décapité.
Finalement, on m’a porté au lit. Tout le monde s’est retiré, me laissant dans mon silence calciné, seul avec ma souffrance, le regard rivé sur la gueule du gouffre.
J’ai attendu longuement que la nuit se consume, tremblant, impatient d’aube inouïe.
Et doucement la porte s’est ouverte. J’ai vu dans la pénombre s’avancer la jeune dame très miséricordieuse, qui ondoyait dans l’air comme un songe noir et chaste. Elle a plongé dans mes yeux son regard étincelant de chat, s’est penchée sur mon visage, et a posé sa bouche glacée contre mes lèvres tristes. Un grand vent s’est levé, gonflant les voiles, faisant craquer les agrès, tordant la coque et brisant l’ancre. Ô Ange de lumière ! emmène-moi dans la tempête, loin des côtes boueuses du vieux continent, jette-moi à travers l’Océan infini, à travers les vagues ivres et les icebergs translucides ! Conduis-moi Là-bas, où le soleil ne frise qu’obliquement la terre, où nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, là-bas, hors de ce monde ! Étoile livide, guide-moi jusqu’aux terres boréales, où je mirerai mon cœur dans la splendeur des glaces !
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mercredi, 16 janvier 2008
Homme de lettres
une nouvelle inédite de Marc Gautron
Hier, ma bibliothèque a brûlé. Avec elle sont partis en fumée tous mes dossiers, mes notes classées par thèmes, les articles amassés depuis des années, sans compter mon stock de journaux et de magazines encore non dépouillés. Ont également disparu les manuscrits originaux de mes poèmes, les quelques centaines de nouvelles écrites depuis mon plus jeune âge, le roman que je venais de terminer, ainsi que les trois précédents - tous refusés par les éditeurs, donc introuvables en dehors de mon domicile -, mes pièces de théâtre - non jouées, donc inscrites dans le souvenir de personne -, mes scénarios de films non tournés, les brouillons de nombreuses lettres et les contributions que j’allais adresser incessamment à diverses revues...
Si j’ajoute que je n’avais aucune copie de ces textes et que mon ordinateur, dont la mémoire infaillible contenait l’essentiel de ma production intellectuelle, léché par des flammes trop gourmandes, se trouve réduit à l’état d’un joli berlingot gros comme le poing, on aura une idée de l’ampleur du désastre.
Une veilleuse oubliée, un court-circuit, rien qu’une étincelle, et le feu s’est propagé à cette masse de papier en attente ; comme un tigre, il s’est régalé de ce troupeau placide, les pages sagement rangées dans leur enclos... Les voisins, qui ont alerté les pompiers en mon absence, m’ont assuré que les flammes fusaient par jets somptueux, dévoraient à qui mieux mieux avec des apothéoses de pourpre et d’or, donnant à mon appartement l’éclat d’une gloire qu’il n’avait jamais connue. Je suis heureux, au moins, d’avoir pu leur procurer ce joli spectacle.
Quant aux pompiers, ils m’ont raconté leur surprise devant ce feu singulier ( “ Il est vrai, Monsieur, que vous ne rencontrez pas, dans une carrière, deux feux identiques ; chacun possède sa personnalité : il peut être joueur, taquin, ou coléreux, intraitable ; tenez, j’ai même connu un feu de maquis qui avait exactement le caractère de ma défunte belle-mère...”). Je revois l’air embarrassé du capitaine :
- C’était un feu pas très méchant. Voyez, il a à peine noirci vos boiseries... Il n’en avait qu’après le papier. Mais alors là, quelle furie, quel panache ! Les flammes en faisaient même un peu trop, eu égard à la matière combustible. Il y avait de l’épate là-dedans, l’envie de briller plutôt que le goût de détruire. Oui, comme une espèce de revanche. Dommage que vous n’ayez pas assisté, ça valait le coup d’oeil !
( “ On dit, Monsieur, que les incendies d’appartement ressemblent à ceux qui occupent les lieux... “ )
Il est vrai qu’une fois la dernière page carbonisée, mon feu s’est laissé éteindre gentiment. Mission accomplie, le bon diable est rentré dans sa boîte.
Me voici devant le tas de cendres où reposent en vrac Borges, Hugo, Nerval, Dostoïevski... Une fois de plus, le Don Quichotte a brûlé - combien de fois est-ce arrivé dans le passé ? -. Quant à l’Enéide, elle a connu chez moi le destin souhaité par Virgile, sans que cela suffise pourtant à l’anéantir.
Les cendres de Sade, de Bataille et de Maldoror se sont unies à celles du catéchisme et de Saint Thomas d’Aquin. La poudre de mes pauvres écrits se mêle à Shakespeare...
Si j’ajoute que je n’avais aucune copie de ces textes et que mon ordinateur, dont la mémoire infaillible contenait l’essentiel de ma production intellectuelle, léché par des flammes trop gourmandes, se trouve réduit à l’état d’un joli berlingot gros comme le poing, on aura une idée de l’ampleur du désastre.
Une veilleuse oubliée, un court-circuit, rien qu’une étincelle, et le feu s’est propagé à cette masse de papier en attente ; comme un tigre, il s’est régalé de ce troupeau placide, les pages sagement rangées dans leur enclos... Les voisins, qui ont alerté les pompiers en mon absence, m’ont assuré que les flammes fusaient par jets somptueux, dévoraient à qui mieux mieux avec des apothéoses de pourpre et d’or, donnant à mon appartement l’éclat d’une gloire qu’il n’avait jamais connue. Je suis heureux, au moins, d’avoir pu leur procurer ce joli spectacle.
Quant aux pompiers, ils m’ont raconté leur surprise devant ce feu singulier ( “ Il est vrai, Monsieur, que vous ne rencontrez pas, dans une carrière, deux feux identiques ; chacun possède sa personnalité : il peut être joueur, taquin, ou coléreux, intraitable ; tenez, j’ai même connu un feu de maquis qui avait exactement le caractère de ma défunte belle-mère...”). Je revois l’air embarrassé du capitaine :
- C’était un feu pas très méchant. Voyez, il a à peine noirci vos boiseries... Il n’en avait qu’après le papier. Mais alors là, quelle furie, quel panache ! Les flammes en faisaient même un peu trop, eu égard à la matière combustible. Il y avait de l’épate là-dedans, l’envie de briller plutôt que le goût de détruire. Oui, comme une espèce de revanche. Dommage que vous n’ayez pas assisté, ça valait le coup d’oeil !
( “ On dit, Monsieur, que les incendies d’appartement ressemblent à ceux qui occupent les lieux... “ )
Il est vrai qu’une fois la dernière page carbonisée, mon feu s’est laissé éteindre gentiment. Mission accomplie, le bon diable est rentré dans sa boîte.
Me voici devant le tas de cendres où reposent en vrac Borges, Hugo, Nerval, Dostoïevski... Une fois de plus, le Don Quichotte a brûlé - combien de fois est-ce arrivé dans le passé ? -. Quant à l’Enéide, elle a connu chez moi le destin souhaité par Virgile, sans que cela suffise pourtant à l’anéantir.
Les cendres de Sade, de Bataille et de Maldoror se sont unies à celles du catéchisme et de Saint Thomas d’Aquin. La poudre de mes pauvres écrits se mêle à Shakespeare...
Je pleure les livres perdus, que je n’ai pas appris par coeur. Mais surtout ceux que j’avais convoqués ici, ceux que j’avais choisis, élus, et dont le tour allait venir. Ils s’en sont allés, vierges, avec leur mystère, eux dont la connaissance m’aurait métamorphosé. À eux tous, ils m’auraient sauvé ; ou bien l’un d’entre eux m’aurait révélé, en une vision soudaine, le sens de ma présence au monde - pas un discours lénifiant et prévisible, non, juste une parole en résonance avec le présent, et qui ouvre une trouée dans le temps. Le diamant de ces quelques mots libérateurs est dissous dans ces détritus.
Je pleure sur ma lenteur, sur ma paresse qui m’ont fait différer sans cesse le moment d’absorber toute la connaissance. Qu’avais-je besoin d’aller à la rencontre des hommes et des femmes réels, quand leur essence, le schéma secret de leur comportement est exposé dans les chapitres des Caractères et de la Comédie Humaine ? À quoi bon voyager, accumuler les expériences, me distraire à l’écart de ma bibliothèque, alors que s’y cachait la clé du Temps perdu et du Temps retrouvé ?
À quoi bon me livrer moi aussi, après des millions d’autres, au pitoyable exercice de ce que l’on appelle “vivre”, alors que j’avais à découvrir au fil des pages les fascinantes trajectoires de héros dignes d’avoir un destin ?
Il est vrai que j’abordais le monde avec tant de maladresse... À la moindre épreuve, au moindre vertige, voilà que je revenais m’adosser à la bibliothèque. Là, je complétais l’inaccompli, je corrigeais le sordide, j’enjolivais l’ordinaire. Mais je dois avouer aussi que l’encre et le papier, au bout d’un certain temps, ne me suffisaient plus ; ils me décevaient et me renvoyaient vers la réalité, encore un peu plus inapte à l’affronter. Je balançais entre deux désirs inassouvis et contradictoires : tout vivre ou tout lire.
C’est ainsi que la voie de l’écriture s’est proposée à moi, comme à tous ceux qui ne peuvent renoncer à avoir un destin, sans posséder la force nécessaire pour l’accomplir. Ceux là restent cantonnés au monde des images, et le plus drôle, c’est de voir les grands aventuriers de la vie courtiser ce monde-là, comme si la pâte du réel où ils sont sculptés n’avait d’autre ambition, d’autre destination que de venir s’imprimer sur la pâte à papier.
Je n’oppose pas la Vie à l’Écriture : ce sont deux illusions qui donnent l’illusion de se guérir l’une par l’autre. Cette oscillation doit bien correspondre à une espèce de vérité.
Vérité : mot dangereux. Mais il me semble que j’y ai droit, à présent que je suis passé par l’épreuve des Cendres.
Quelle est donc ma vérité, face aux cendres ?
Je sais que la réponse ne me sera pas donnée ici. Les messagers ne supportent pas cette odeur d’incendie éteinte ; autant ils sont à l’aise au coeur du foyer, ou au sein des flots déchaînés, autant le mélange de fumée et d’humidité leur répugne.
J’irai dehors, à leur rencontre. Au bout d’une demi-heure de marche, en général, je commence à éprouver leur présence. Et puis je distingue, en surimpression de mes perceptions, ce ton inimitable, à la fois léger et distant, qui engage le dialogue :
- Tu n’arrivais pas à te libérer, alors nous t’avons aidé un peu. Tu ne te sens pas mieux, à présent ?
- Pas du tout ! Je ressens un grand vide, une perte. Pas comme la perte d’un être cher, qui vous pétrifie, vous isole dans un monde glacé, mais comme la destruction de ma propre substance, de mon identité, si cela peut avoir un sens pour vous...
- Tu en étais à ce point où ton esprit suffoquait sous les signes. Tu ne t’en apercevais pas. Nous, les veilleurs, sommes attentifs à ces engorgements qui produisent tant de dégâts.
- L’esprit étouffé sous les mots ?
- Pas étouffé, disons plutôt... éparpillé, dispersé.
- Trop de centres d’intérêt, pas suffisamment de concentration ni d’approfondissement, c’est bien ça ?
- Non. À vrai dire, ta chance a même été ta mollesse ; ton manque d’énergie et de persévérance t’ont empêché de devenir un spécialiste en quoi que ce soit. Tu es resté un dilettante, voilà pourquoi nous avions encore une chance de te sauver.
- Ne pouviez-vous pas vous faire entendre autrement ?
- Et de quelle manière ? Les moments libres que te laissent tes occupations, tu les consacres à t’emplir le cerveau avec la pensée des autres ; tu avales ce qu’ils déglutissent même sans aucun appétit, par pure habitude. Tu mâchonnes des phrases. Toutes les lettres qu’elles contiennent épaississent ton sang et le ralentissent. Et ton tympan, qui vibre encore un peu à notre voix, commence à durcir, bientôt il sera épais comme de la corne. Alors, tu auras beau marcher, lever le nez vers les nuages, nous ne pourrons plus entrer en contact avec toi...
Je pleure sur ma lenteur, sur ma paresse qui m’ont fait différer sans cesse le moment d’absorber toute la connaissance. Qu’avais-je besoin d’aller à la rencontre des hommes et des femmes réels, quand leur essence, le schéma secret de leur comportement est exposé dans les chapitres des Caractères et de la Comédie Humaine ? À quoi bon voyager, accumuler les expériences, me distraire à l’écart de ma bibliothèque, alors que s’y cachait la clé du Temps perdu et du Temps retrouvé ?
À quoi bon me livrer moi aussi, après des millions d’autres, au pitoyable exercice de ce que l’on appelle “vivre”, alors que j’avais à découvrir au fil des pages les fascinantes trajectoires de héros dignes d’avoir un destin ?
Il est vrai que j’abordais le monde avec tant de maladresse... À la moindre épreuve, au moindre vertige, voilà que je revenais m’adosser à la bibliothèque. Là, je complétais l’inaccompli, je corrigeais le sordide, j’enjolivais l’ordinaire. Mais je dois avouer aussi que l’encre et le papier, au bout d’un certain temps, ne me suffisaient plus ; ils me décevaient et me renvoyaient vers la réalité, encore un peu plus inapte à l’affronter. Je balançais entre deux désirs inassouvis et contradictoires : tout vivre ou tout lire.
C’est ainsi que la voie de l’écriture s’est proposée à moi, comme à tous ceux qui ne peuvent renoncer à avoir un destin, sans posséder la force nécessaire pour l’accomplir. Ceux là restent cantonnés au monde des images, et le plus drôle, c’est de voir les grands aventuriers de la vie courtiser ce monde-là, comme si la pâte du réel où ils sont sculptés n’avait d’autre ambition, d’autre destination que de venir s’imprimer sur la pâte à papier.
Je n’oppose pas la Vie à l’Écriture : ce sont deux illusions qui donnent l’illusion de se guérir l’une par l’autre. Cette oscillation doit bien correspondre à une espèce de vérité.
Vérité : mot dangereux. Mais il me semble que j’y ai droit, à présent que je suis passé par l’épreuve des Cendres.
Quelle est donc ma vérité, face aux cendres ?
Je sais que la réponse ne me sera pas donnée ici. Les messagers ne supportent pas cette odeur d’incendie éteinte ; autant ils sont à l’aise au coeur du foyer, ou au sein des flots déchaînés, autant le mélange de fumée et d’humidité leur répugne.
J’irai dehors, à leur rencontre. Au bout d’une demi-heure de marche, en général, je commence à éprouver leur présence. Et puis je distingue, en surimpression de mes perceptions, ce ton inimitable, à la fois léger et distant, qui engage le dialogue :
- Tu n’arrivais pas à te libérer, alors nous t’avons aidé un peu. Tu ne te sens pas mieux, à présent ?
- Pas du tout ! Je ressens un grand vide, une perte. Pas comme la perte d’un être cher, qui vous pétrifie, vous isole dans un monde glacé, mais comme la destruction de ma propre substance, de mon identité, si cela peut avoir un sens pour vous...
- Tu en étais à ce point où ton esprit suffoquait sous les signes. Tu ne t’en apercevais pas. Nous, les veilleurs, sommes attentifs à ces engorgements qui produisent tant de dégâts.
- L’esprit étouffé sous les mots ?
- Pas étouffé, disons plutôt... éparpillé, dispersé.
- Trop de centres d’intérêt, pas suffisamment de concentration ni d’approfondissement, c’est bien ça ?
- Non. À vrai dire, ta chance a même été ta mollesse ; ton manque d’énergie et de persévérance t’ont empêché de devenir un spécialiste en quoi que ce soit. Tu es resté un dilettante, voilà pourquoi nous avions encore une chance de te sauver.
- Ne pouviez-vous pas vous faire entendre autrement ?
- Et de quelle manière ? Les moments libres que te laissent tes occupations, tu les consacres à t’emplir le cerveau avec la pensée des autres ; tu avales ce qu’ils déglutissent même sans aucun appétit, par pure habitude. Tu mâchonnes des phrases. Toutes les lettres qu’elles contiennent épaississent ton sang et le ralentissent. Et ton tympan, qui vibre encore un peu à notre voix, commence à durcir, bientôt il sera épais comme de la corne. Alors, tu auras beau marcher, lever le nez vers les nuages, nous ne pourrons plus entrer en contact avec toi...
- Il reste les rêves...
- Tes rêves ! Parlons-en... Une confusion d’images dictées par ta digestion - car tu manges trop ! -, un jardin envahi par les ronces où les chemins sont effacés, où les essences rares s’abâtardissent, un fouillis où les papillons - as-tu remarqué ? - ne volent plus ! Nous avons bien tenté parfois une effraction par cette voie - tu te souviens, ce vol au milieu de ces nuées d’oiseaux multicolores ?-, mais ce que nous t’avons envoyé, tu l’as pris pour un cadeau, alors qu’il s’agissait d’un outil.
- Un outil ? Comment une vision peut-elle devenir un outil ?
- Cette question prouve que ton esprit respire encore.
- Vous ne m’avez pas répondu.
- Cette remarque montre qu’il a le souffle court.
- Vous jouez avec moi.
- La pensée des hommes ressemble à un labyrinthe dont ils cherchent l’issue. D’en-haut, on a du mal à prendre le spectacle au sérieux, c’est un fait.
- Dans votre labyrinthe, je ne sais plus où j’en suis. Aidez-moi, au lieu de vous moquer ! Je déteste ces soi-disant initiés, qui parlent par énigme et vous prennent toujours en défaut, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez ; ces grands “sages” gens qui ordonnent : “ Ne pensez plus ! Soyez libre !“ et qui vous empêtrent dans les filets de leur propre doctrine. Désolé, mais vous me semblez de la même espèce.
- Ceux dont vous parlez ne sont pas de chez nous. Ils nous donnent même pas mal de fil à retordre quand il s’agit de les récupérer ! Ai-je répondu à ta question, cette fois-ci ?
- Oui, mais vous ne m’avez pas convaincu. Vous procédez de la même façon que ces faux gourous : vous condamnez, vous jetez l’anathème, “ Il faut brûler les livres “ !
- Nous n’avons jamais dit ça !
- Vous l’avez fait, ce qui n’est pas mieux !
- Pardon ! Nous avons brûlé TES livres, pas LES livres.
- Pourquoi les miens, justement ?
- Je te retourne la question : tu n’as pas ta petite idée là-dessus ? Juste une lueur. Une petite flamme, si j’ose dire...
- Je dois reconnaître que j’accumulais un peu trop... Il m’aurait fallu plusieurs vies pour assimiler tout ce que j’avais prévu de lire. Et pour écrire tout ce que j’aurais voulu...
- Au train où tu y allais, certainement ! Ton oeuvre est fort mince !
- Mais pouvais-je sérieusement commencer à écrire, sans avoir d’abord tout digéré ? Je griffonnais, dans les marges de mes livres, dans les marges de ma vie...
- L’expression est jolie - n’en abuse pas toutefois, cela nous désoriente, et puis cela te donne l’impression d’avoir pensé, alors que tu t’es contenté de jouer sur les mots... Voilà donc où nous en étions : une accumulation énorme de combustible... et une pauvre vie, qui ronronne à petit feu, en
attendant... En attendant quoi ?
- D’être prêt à vivre enfin...
- Bravo, tu y es presque, continue... Pour vivre enfin, il faut... ?
- Avant, je croyais qu’il fallait avoir lu tous les livres, à présent j’admets qu’il vaut mieux s’en débarrasser..
- Mais non ! Tu n’as rien compris !
- Je vous en supplie, aidez-moi ! Éclairez-moi !
- Enfin une prière qui sonne juste. Écoute bien ceci : il ne faut pas brûler les livres, il faut brûler COMME les livres. Tu saisis ?
- Pas très bien...
- Je vais te décrire tel que nous te voyons : un somnambule, au sommeil entrecoupé de rêves, de vagues décisions jamais menées à terme, de rencontres et de fuites commodes face à tous les engagements ; un timide qui se cache derrière le brouillard des phrases, des mots, des lettres... Tu
vois ce qu’il te manque, sachant que le temps dont tu disposes n’est pas infini ?
- Le sentiment de l’urgence ! J’ai écrit un texte là-dessus, il y a longtemps... Cela s’appellait “ Accident de Chemin de Fer “...
- Tu l’as écrit pour ne pas le vivre ! Cela définit exactement ton fonctionnement. De même que tu collectionnes les livres pour ne pas les lire.
- Tout à l’heure, vous faisiez l’éloge de ma paresse, prétendant qu’elle me préservait de graves dangers...
- Bien sûr, parce qu’étant donné l’épaisseur de la mosaïque d’images et de mots qui te coupent du réel, si tu étais affligé, en plus, d’une volonté forte, tu t’engagerais dans des impasses périlleuses : je te verrais bien, par exemple, créer un nouveau système philosophique, devenir un grand sociologue ou encore un romancier à succès... Non content de t’abuser toi-même, tu contribuerais à égarer les autres, et cela jouerait contre toi, au jour du Jugement.
- Quelle solution, alors ?
- Éveille-toi. Consume tes images dans un grand “ bûcher des vanités “ qui te redonnera une vie intérieure.
- C’est bien joli, mais qui peut m’y aider ?
- Toi-même - c’est-à-dire nous autres, si tu te mets à notre écoute -, et puis les livres, tous les livres, à condition que tu les dévores au lieu de les entasser. Brûle la lettre pour en dégager l’esprit, alors tu vivras !
- Tes rêves ! Parlons-en... Une confusion d’images dictées par ta digestion - car tu manges trop ! -, un jardin envahi par les ronces où les chemins sont effacés, où les essences rares s’abâtardissent, un fouillis où les papillons - as-tu remarqué ? - ne volent plus ! Nous avons bien tenté parfois une effraction par cette voie - tu te souviens, ce vol au milieu de ces nuées d’oiseaux multicolores ?-, mais ce que nous t’avons envoyé, tu l’as pris pour un cadeau, alors qu’il s’agissait d’un outil.
- Un outil ? Comment une vision peut-elle devenir un outil ?
- Cette question prouve que ton esprit respire encore.
- Vous ne m’avez pas répondu.
- Cette remarque montre qu’il a le souffle court.
- Vous jouez avec moi.
- La pensée des hommes ressemble à un labyrinthe dont ils cherchent l’issue. D’en-haut, on a du mal à prendre le spectacle au sérieux, c’est un fait.
- Dans votre labyrinthe, je ne sais plus où j’en suis. Aidez-moi, au lieu de vous moquer ! Je déteste ces soi-disant initiés, qui parlent par énigme et vous prennent toujours en défaut, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez ; ces grands “sages” gens qui ordonnent : “ Ne pensez plus ! Soyez libre !“ et qui vous empêtrent dans les filets de leur propre doctrine. Désolé, mais vous me semblez de la même espèce.
- Ceux dont vous parlez ne sont pas de chez nous. Ils nous donnent même pas mal de fil à retordre quand il s’agit de les récupérer ! Ai-je répondu à ta question, cette fois-ci ?
- Oui, mais vous ne m’avez pas convaincu. Vous procédez de la même façon que ces faux gourous : vous condamnez, vous jetez l’anathème, “ Il faut brûler les livres “ !
- Nous n’avons jamais dit ça !
- Vous l’avez fait, ce qui n’est pas mieux !
- Pardon ! Nous avons brûlé TES livres, pas LES livres.
- Pourquoi les miens, justement ?
- Je te retourne la question : tu n’as pas ta petite idée là-dessus ? Juste une lueur. Une petite flamme, si j’ose dire...
- Je dois reconnaître que j’accumulais un peu trop... Il m’aurait fallu plusieurs vies pour assimiler tout ce que j’avais prévu de lire. Et pour écrire tout ce que j’aurais voulu...
- Au train où tu y allais, certainement ! Ton oeuvre est fort mince !
- Mais pouvais-je sérieusement commencer à écrire, sans avoir d’abord tout digéré ? Je griffonnais, dans les marges de mes livres, dans les marges de ma vie...
- L’expression est jolie - n’en abuse pas toutefois, cela nous désoriente, et puis cela te donne l’impression d’avoir pensé, alors que tu t’es contenté de jouer sur les mots... Voilà donc où nous en étions : une accumulation énorme de combustible... et une pauvre vie, qui ronronne à petit feu, en
attendant... En attendant quoi ?
- D’être prêt à vivre enfin...
- Bravo, tu y es presque, continue... Pour vivre enfin, il faut... ?
- Avant, je croyais qu’il fallait avoir lu tous les livres, à présent j’admets qu’il vaut mieux s’en débarrasser..
- Mais non ! Tu n’as rien compris !
- Je vous en supplie, aidez-moi ! Éclairez-moi !
- Enfin une prière qui sonne juste. Écoute bien ceci : il ne faut pas brûler les livres, il faut brûler COMME les livres. Tu saisis ?
- Pas très bien...
- Je vais te décrire tel que nous te voyons : un somnambule, au sommeil entrecoupé de rêves, de vagues décisions jamais menées à terme, de rencontres et de fuites commodes face à tous les engagements ; un timide qui se cache derrière le brouillard des phrases, des mots, des lettres... Tu
vois ce qu’il te manque, sachant que le temps dont tu disposes n’est pas infini ?
- Le sentiment de l’urgence ! J’ai écrit un texte là-dessus, il y a longtemps... Cela s’appellait “ Accident de Chemin de Fer “...
- Tu l’as écrit pour ne pas le vivre ! Cela définit exactement ton fonctionnement. De même que tu collectionnes les livres pour ne pas les lire.
- Tout à l’heure, vous faisiez l’éloge de ma paresse, prétendant qu’elle me préservait de graves dangers...
- Bien sûr, parce qu’étant donné l’épaisseur de la mosaïque d’images et de mots qui te coupent du réel, si tu étais affligé, en plus, d’une volonté forte, tu t’engagerais dans des impasses périlleuses : je te verrais bien, par exemple, créer un nouveau système philosophique, devenir un grand sociologue ou encore un romancier à succès... Non content de t’abuser toi-même, tu contribuerais à égarer les autres, et cela jouerait contre toi, au jour du Jugement.
- Quelle solution, alors ?
- Éveille-toi. Consume tes images dans un grand “ bûcher des vanités “ qui te redonnera une vie intérieure.
- C’est bien joli, mais qui peut m’y aider ?
- Toi-même - c’est-à-dire nous autres, si tu te mets à notre écoute -, et puis les livres, tous les livres, à condition que tu les dévores au lieu de les entasser. Brûle la lettre pour en dégager l’esprit, alors tu vivras !
- Dois-je continuer à écrire ?
- Oui, mais ne confonds pas la page avec une tartine, sur laquelle tu étales la graisse des mots. Au contraire, allège, médite chaque parole, qu’elle soit une flèche unique, forgée au feu de l’esprit, afin que l’ouvrage qui la recueille ne soit pas un livre de plus, mais un livre de moins...
- Un livre de moins ?
- Il en existe quelques-uns : le Don Quichotte, les Fictions, Les Fleurs du Mal, le Voyage...
- Vous lisez-donc, vous aussi ?
- Pas directement. Mais comme les critiques littéraires et les éditeurs sont généralement condamnés à une longue période de Purgatoire, nous les contraignons à quelques travaux de comptes rendus, ce qui est une peine assez douce, eu égard aux nombreux torts qu’ils ont causé ; c’est ainsi que nous nous cultivons...
- Mais pourquoi appelez-vous ces livres des “ livres de moins “ ?
- Parce qu’ils annulent d’un coup, lorsqu’ils apparaissent, des pans entiers de la Bibliothèque. Ils ne s’ajoutent pas aux autres, ils ne prennent la suite de rien. Ce sont des livres qui brûlent. Ils créent du vide autour d’eux, un appel d’air qui attise la vie de l’âme. Tu as le droit d’écrire, à condition que ce soit une oeuvre de ce genre.
- Je n’y arriverai jamais...
- Aie confiance en l’Esprit ! Prends-le pour guide.
- On dit qu’il souffle où il veut. Et s’il s’obstinait à m’éviter ?
- Eh bien, tu finirais Homme de lettres, et voilà tout... Un de plus.
- Oui, mais ne confonds pas la page avec une tartine, sur laquelle tu étales la graisse des mots. Au contraire, allège, médite chaque parole, qu’elle soit une flèche unique, forgée au feu de l’esprit, afin que l’ouvrage qui la recueille ne soit pas un livre de plus, mais un livre de moins...
- Un livre de moins ?
- Il en existe quelques-uns : le Don Quichotte, les Fictions, Les Fleurs du Mal, le Voyage...
- Vous lisez-donc, vous aussi ?
- Pas directement. Mais comme les critiques littéraires et les éditeurs sont généralement condamnés à une longue période de Purgatoire, nous les contraignons à quelques travaux de comptes rendus, ce qui est une peine assez douce, eu égard aux nombreux torts qu’ils ont causé ; c’est ainsi que nous nous cultivons...
- Mais pourquoi appelez-vous ces livres des “ livres de moins “ ?
- Parce qu’ils annulent d’un coup, lorsqu’ils apparaissent, des pans entiers de la Bibliothèque. Ils ne s’ajoutent pas aux autres, ils ne prennent la suite de rien. Ce sont des livres qui brûlent. Ils créent du vide autour d’eux, un appel d’air qui attise la vie de l’âme. Tu as le droit d’écrire, à condition que ce soit une oeuvre de ce genre.
- Je n’y arriverai jamais...
- Aie confiance en l’Esprit ! Prends-le pour guide.
- On dit qu’il souffle où il veut. Et s’il s’obstinait à m’éviter ?
- Eh bien, tu finirais Homme de lettres, et voilà tout... Un de plus.
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