mercredi, 28 mai 2008

Le Hiéron du Val d'Or

Oportet illum regnare !


par Marikka Devoucoux


     Les ouvriers de la onzième heure n'ont pas terminé leur tâche qui diffère de celle des ouvriers des premières heures du Jour. Aux premiers, la tâche d'incarner la Parole de Dieu dans les nations naissantes ; aux derniers, la mission plus ardue de la faire à nouveau retentir au cœur des nations moribondes qui ont renié leur origine spirituelle.
     Ce qui fut donné en héritage à la France n'a pas été transmis aux dernières générations. L' « évolution » s'est substituée ainsi à la dévolution pour une falsification de l'Histoire, insulte faite à la conscience religieuse des peuples.
     À chaque période de crise, Dieu suscite une œuvre critique. C'est ce que fut le  Hiéron durant un quart de siècle, à la jonction du XIXe et du XXe  siècle.
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     Sous les auspices votifs des grands pèlerinages de 1875 où l'élite chrétienne de la France se regroupe sous l'égide du Sacré-Cœur, et dans sa capitale même, Paray-le-Monial, le Hiéron du Val d'Or naît de la rencontre de deux hommes, passionnés du Christ et de son Église, dont toute la vie, centrée sur l'Eucharistie, sera vouée au culte du Sacré-Cœur. Ses deux initiateurs sont le baron Alexis de Sarachaga et le Père Drevon, un jésuite. Ils vont bientôt cristalliser autour d’eux un petit groupe d’hommes de bonne volonté. Félix de Rosnay, dans l'ouvrage qu'il a consacre au Hiéron du Val, les présente comme « des hommes de dévouement unis par le dogme catholique, guidés par le Père Drevon, [qui] veulent instituer un centre d'Études et de Lumière où s'imposerait cette conclusion : Oportet illum regnare ! » (Il faut qu'Il règne !).
     C'est après la fondation de la « Communion réparatrice » à Paray que le Père Drevon fait la connaissance d'Alexis de Sarachaga, lors d’un grand pèlerinage international, rencontre qui posera les bases de la fondation du Hiéron du Val d'Or. Ensemble, ils concevront cette Œuvre originale qui continue de susciter bien des interrogations, tant sur ses buts que sur ses réalisations, se voulant « Œuvre de relèvement historique international à la gloire du Christ-Hostie, Roi immortel des siècles en union avec la Communion réparatrice ».
     Le Hiéron (du grec « hieros », sacré) désigne à la fois une enclave consacrée à la divinité et le temple-palais où les Aéropages élaboraient les lois pour la paix de la cité. C'est sur ce modèle, emprunté à l'Antiquité, que travailleront tous les collaborateurs au « Val d'Or », essayant de restituer toute l'Histoire du Christianisme dans la symphonie des traditions religieuses de l'Humanité.
     L'Œuvre, on le voit, est peu banale, et ne sera, on s'en doute, jamais populaire. C'est que l'écart est trop grand entre la conscience des Français, laminés par un siècle de destruction du patrimoine et de terreur exercée sur les esprits, et la connaissance de leur propre histoire qu'on leur apprend à oublier. La conscience semble meurtrie sous les coups de boutoir de l'esprit des Lumières et la limpide évidence de la Vérité ne peut plus être accueillie. Nonobstant, les chercheurs du Hiéron se feront un devoir de la démontrer, exposant en des synthèses très denses – mais peut-être un peu absconses – les résultats de leurs recherches, retraçant le Plan de la sagesse divine dans le plan temporel des destinées collectives.
     Le Musée du Hiéron se chargeait d'expliciter aux visiteurs ce plan hors du commun, et d'en faciliter l'accès au quidam quelque peu déconcerté par cet itinéraire.
     Le Musée comptait cinq salles dans lesquelles étaient exposé, avec le fruit de leurs recherches, le déroulement du projet et son plan d'ensemble qui ne sera, hélas, jamais achevé.
     L'idée-maîtresse était de prouver à l'intelligence du siècle que le Règne du Christ était une réalité destinée à être publiquement proclamée et de préparer, pour la fin de ce cycle, les esprits à cet avènement.
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La Salle des Fastes 
 
Les cinq salles du Musée se partageaient ainsi :

- La première salle : la salle des musées, expliquait le règne intellectuel du Christ-Hostie ;
- La deuxième salle : la salle des miracles, exposait les cartes et les tableaux sur les miracles eucharistiques ;
- La troisième salle : la salle des Pactes, rassemblait tous les pactes des nations chrétiennes et leurs drapeaux portant le signe christique ;
- La quatrième salle : la salle des Hommages, présentait les hommages-liges rendus au Christ-Roi par les chefs d'État, la féodalité, les ordres chevaleresques, les corporations communales et familiales ;
- La cinquième salle : la salle de réunion des membres, était la salle centrale dite « Aula fastorum » ou salle des Fastes, de forme octogonale. On y trouvait résumée la synthèse symbolique des travaux analytiques des quatre autres salles.

     Une équipe de chercheurs et de spécialistes (archéologues, philosophes, historiens, linguistes, ingénieurs, théologiens), aussi bien clercs que laïcs, y travailla 33 ans (de 1883 à 1916).
     « L'heure semble arrivée où les sociétés chrétiennes, sous peine de périr, devront reconnaître de nouveau, en droit et en fait, la suprématie sociale du Christ, et les peuples revenir aux sources de la vie, lesquelles sont au divin Sacrement », affirme le Hiéron.
     Le règne de Jésus-Christ, revue illustrée du musée et de la bibliothèque du Hiéron, se présente comme « désireuse de contribuer à indiquer la voie du Salut qui vient à cette heure acclamer le Seigneur au Saint-Sacrement comme Roi des peuples, Chef des États et souverain des sociétés libres ».
     Ce Règne du Christ-roi fut de tout temps annoncé. Le Hiéron s'est employé à l'expliciter en ces trente-trois années de labeur méconnu et enfoui sous l'indifférence du clergé et des fidèles. Ces derniers sont malheureusement très mal informés de ces vérités, puisqu'il est de bon ton, depuis que la France est devenue une république, d'affirmer, du point de vue théologique, que le Royaume du Christ n'étant pas « de ce monde », comme le Sauveur l'affirme Lui-Même, son Règne ne saurait concerner les nations chrétiennes et encore moins le monde entier. Sophisme aisément réfutable, car la confusion porte sur les mots « règne » et « royaume », mais confusion soigneusement entretenue. Le flou demeure donc toujours sur cette question : le Christ doit-Il régner ? La réponse du Hiéron fut celle qu’avait soutenue, trois siècles plus tôt, dans le secret et l'abnégation totale, la Compagnie du Saint-Sacrement : l'avènement du Règne du Sacré-Cœur que Lui-Même est venu annoncer à la France (avant Marguerite-Marie Alacoque) à Marie des Vallées.
 C'est cela que se sont employées à réaliser, à l’époque moderne, ces deux sociétés « discrètes », au milieu du foisonnement des loges secrètes dont le but était d'entraver la tâche des « Apôtres des derniers Temps ».
     Le Hiéron sera plus connu sous le nom de « Société du Règne social de Jésus-Christ », et deviendra en 1927, la « Ligue universelle du Christ-Roi », par un bref de Pie XI, élevé à la dignité d'archiconfrérie « Prima primaria », avec le pouvoir d'agréger toutes les associations apostoliques ayant même but et même nom.
     Cependant, la mission n'était pas encore achevée. La dévouée secrétaire de l'Œuvre, Jeanne Lépine-Authelain bat le rappel : « Ce but atteint – l'institution de la fête du Christ-Roi – il reste l'énorme tâche de combattre les erreurs scientifiques, philosophiques et littéraires dont les siècles précédents nous ont enténébrés (…) Si tous ces foyers qui s'allument viennent à se grouper et à se réunir, ce sera l'embrasement, le triomphe annoncé, accordé plus vite que nous n'osions l'espérer ! ». Ces paroles, écrites le 29 septembre 1925, peuvent nous laisser perplexe… 83 ans plus tard ! Ou, au contraire, nous inciter à y reconnaître la permanence surnaturelle de l'attente de Dieu au cœur de l'Humanité.
     Les membres du Hiéron se considéraient comme les « Apôtres des derniers Temps », démontrant par là leur affiliation à saint Louis-Marie Grignon de Montfort, missionnaire de la France paganisée du XVIIe siècle, lui-même héritier des révélations du Christ à Marie des Vallées qui inaugura la « Fin des Temps », mystique auprès de qui bien des frères de la Compagnie du Saint-Sacrement furent en relations suivies. Il se pourrait d'ailleurs que certains membres du Hiéron aient connu l'activité de la Compagnie et se soient voulus les continuateurs de cette Œuvre, aujourd'hui toujours méconnue, bien que des recherches historiques récentes tendent à redécouvrir l'ampleur de l'influence qu'elle exerça sur la société du XVIIe siècle, à la veille des grands troubles idéologiques de la révolution française.
     On peut considérer l'Œuvre du Hiéron comme une tentative de revivification de l'esprit de cette Compagnie, travaillant à réactiver le ferment chrétien dans le peuple autour de la dévotion à l'Eucharistie et de la proclamation du Règne proche du Christ-Roi, tout juste annoncé au XVIIe siècle.
     Que reste-t-il de tant de peines prises pour le Royaume ?…
     Peu de choses semble-t-il… L'on sait que la bibliothèque fut vendue au monastère jésuite de Louvain et éparpillée depuis, ceci afin de rassembler des fonds pour réparer le toit du Musée !
     Les pièces de collection subirent le même sort que le précieux fonds de bibliothèque. Certaines seraient conservées au Vatican, en quelque coin perdu – ou préservé ?
     On peut regretter que cette somme de travail, destinée à récapituler la mystique, l’archéologie, l’histoire, la linguistique, la théologie et l’ecclésiologie, sous le seul Chef divin, par l'hommage eucharistique, ne soit approfondie, réactualisée et continuée, non pas « sous le manteau », mais sous le plein soleil de Dieu, sans crainte des incompréhensions inévitables, des vexations et persécutions diverses. Et si l'audience est limitée, qu'importe ! Elle y gagnera en profondeur. Car cette génération semble bel et bien perdue si son Sauveur ne lui est pas rendu publiquement, officiellement, universellement.
     L'hommage eucharistique, comme accès privilégié à la rénovation sociale par la Connaissance et l'Amour, voilà l'intuition du Hiéron pour le XXe siècle et les Temps de la Fin.
     Cette convergence des Sciences traditionnelles, héritées de l'Antiquité, ordonnées à la révélation chrétienne comme à leur centre ; cette allégeance de la sagesse et des initiations antiques à la Sagesse incarnée et à l'initiation baptismale catholique, réalisent cet accomplissement exprimé par le Christ : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ».
     Ce projet, trop vaste pour une seule génération de collaborateurs, ne fut pas soutenu par les évêques de son temps. Loin de nous l'idée de nous en scandaliser. Le XXe siècle a rassemblé toutes les forces les plus hostiles au Christianisme pour tenter d'éteindre le Soleil eucharistique, aussi bien parmi les baptisés en voie de paganisation que parmi les authentiques Chrétiens, laissés dans l'ignorance des merveilles de leur Histoire et de la beauté surnaturelle des dogmes catholique.
     « Comprenez-vous le jeu de Satan ? Envahir d'abord la diplomatie, et de la diplomatie se glisser dans la doctrine (…) C'est la tactique de Satan de jeter de la sorte, surtout à Paris, comme à Lourdes et à Paray, le trouble dans les aspirations du peuple et des élites vers l'organisation d'un meilleur état social et politique. » ( Le Politicon, collège historique du Hiéron, préface aux instructeurs du nouveau Quadrivium, 8 décembre1896).
     Le Hiéron aurait décelé des phénomènes lucifériens qui toucheraient certaines régions marquées du sceau de l'Éternel en France. Phénomènes subtils, équivoques, exerçant une attraction mal définie, mais combien efficace pour le dérèglement des esprits !
     À la mort d'Alexis de Sarachaga, est désigné, selon sa volonté, pour successeur à la direction de l'Œuvre, M. de Noaillat, assisté de son épouse, Marthe, qui sera la principale promotrice de la fête du Christ-Roi, instituée par le Pape Pie XI, le 11 décembre 1925.
      La mission publique du Hiéron s'achève. L'Œuvre ne survivra que de peu à la mort de son fondateur. D'autant plus que les deux dernières survivantes, Marthe Noaillat et Jeanne Lépine-Authelain mourront accidentellement, en 1926.
     Cette dernière disait de son fondateur :  « M. de Sarachaga communiquait à ses fidèles ce sixième sens, appelé par Raymond Lulle l'Affatus, et que plus simplement notre maître vénéré nommait le sensum Christi. »
     Elle définit la petite assemblée des pèlerins solitaires du Hiéron de « groupe qui marche d'un pas sûr à la clarté éblouissante de l'Évangile et de la tradition. » (lettre à Paul Le Cour, du 29 octobre 1925, à Paray-le-Monial)
     Il reste encore sur notre sol, béni du Christ et de la Vierge, des lieux baignés de ces effluves spirituelles où demeurent ces espaces sacrés, les Hiérons indestructibles que le feu élémentaire ne peut atteindre, réceptacle du Feu de l'Esprit-Saint qui, déjà, rassemble les siens pour une nouvelle Pentecôte.
     Et tous les chercheurs solitaires, voués au Cœur blessé et glorieux du Rédempteur universel, sortiront un jour de leur « salle de travail » pour retrouver spontanément le chemin de la « Salle des Fastes » et s'y réunir à nouveau.

dimanche, 11 mars 2007

XAVIER FÀBREGAS (1931-1985)

 
DE LA BEAUTÉ D’UNE COURBE ELLIPTIQUE

par Maryse Badiou
 

medium_XAVIER_FABREGAS.3.jpgHistorien du théâtre, critique dramatique, essayiste, anthropologue, directeur de la Bibliothèque et du Musée de l’Institut du Théâtre de Barcelone, responsable du Centre de Documentation et de diffusion de ce même organisme, Xavier Fàbregas (Montcada i Reixach 1931- Palerme 1985) fut un homme de vaste culture, qualifié bien souvent d’homme de la Renaissance pour son érudition et sa sensibilité toute particulière d’être avec son temps. Intellectuel engagé dans l’Espagne franquiste et postfranquiste, il a été à bien des égards, et jusqu’à sa mort, un homme-orchestre dans la Catalogne espagnole. Maryse Badiou, son épouse et collaboratrice, évoque pour nous cette noble figure d'un humanisme intégral et contrelittéraire.

          Esprit cosmopolite, polyglotte, reconnu internationalement (1) ainsi que dans son pays (2), Xavier Fàbregas a laissé une œuvre importante d’une grande richesse conceptuelle (3.000 articles environ, une collection de carnets rassemblant un total de 6117 pages, plus de 50 livres, des adaptations, des éditions, des prologues…, auxquels il convient d’ajouter 6871 fiches d’archives complétées par une centaine de dossiers).

          L’œuvre de Fàbregas est rebelle à toute systématisation. Pluridisciplinaire, entre le respect de la théorie et les plus audacieuses intuitions, son raisonnement à la fois déductif et inductif déborde rapidement ceux qui essaient de l’inscrire dans des paramètres préconçus. Dans la dernière période de sa vie, cependant, l’auteur avait sur son travail une perspective suffisante pour écrire : « Notre itinéraire n’est pas en ligne droite mais en ellipse ».  

          Xavier Fàbregas se décrit lui-même tel un promeneur qui observe et explore la réalité, de près, de loin et selon différents points de vue. À l’instar du biologiste dans le laboratoire de la vie, il élabore une pensée issue de la recherche et de l’expérimentation.

          Chercheur par vocation, la démarche de Xavier Fàbregas s’inscrit dans une méthodologie à travers laquelle nous pouvons distinguer trois étapes. La première prend racine dans une analyse sociopolitique du théâtre, la seconde interroge l’analyse structuraliste et sémiologique, la troisième trouve son orientation dans l’anthropologie culturelle que certains théoriciens considèrent aujourd’hui encore en processus d’élaboration.
 
          Méfiant à l’égard des cloisonnements, des frontières entre les genres dramatiques, il s’intéresse aussi bien aux formes d’expressions artistiques cultes comme aux traditions populaires considérées le plus souvent comme art minoritaire. Parmi ces dernières, il découvre de manière moins frelatée les mécanismes de la pensée humaine grâce précisément à leur marginalisation séculaire. Le phénomène théâtral pris au sens large de spectacle, de communication, de rituel en tant qu’action du mythe, devient la matière essentielle de son étude : parathéâtre, cérémonies religieuses, fêtes saisonnières, patronales, issus du vieux fond néolithique, ont fait l’objet d’une analyse passionnée.
 
          Focalisant sa recherche à la frontière des genres, là où le syncrétisme s’exprime sans retenu, dans ces espaces indéfinies où l’instable prend une entité signifiante,  Xavier Fàbregas a créé une œuvre en forme de courbe elliptique : un itinéraire qui pourrait être qualifié d’initiatique et dont la dimension reste à découvrir.  

 

 

Notes :

(1)    « Au XX° siècle, Xavier Fàbregas me paraît être l’un des hommes de théâtre mais aussi l’un des écrivains, l’un des critiques les plus importants, non seulement pour son pays, mais pour la France, pour l’Europe et le monde. » Marie-Claire Zimmermann (Professeur à l’Université de Paris IV-Sorbonne, Directrice du Centre d’Études Catalanes, Paris), dans une lettre personnelle adressée, en 1999, aux autorités universitaires et politiques catalanes.  
 
(2)    «Dans la perspective de la théorie de la communication, il me paraît que l’œuvre de Xavier Fàbregas (…) dans les années qui entourent sa mort, était une des plus consistantes que l’on pouvait trouver non seulement dans la sphère de sa propre culture mais du monde. » Sebastia Serrano (Professeur et sémiologue à l’Universté de Barcelone), dans Sémiologie du jeu et de l’esprit, Publications de l’Abadia de Montserrat, Barcelone, 1990, pg. 155.  
 
 
Consultez le site dédié à l'oeuvre de Xavier Fàbregas

 


vendredi, 23 février 2007

Contrelittérature et autogestion

           Yvon BOURDET
           (1920- 2005)


     Le sociologue Yvon Bourdet fut le premier à conceptualiser "la talvera" de Jean Boudou ; cette notice bio-bibliographique, établie par François Pic, voudrait lui rendre hommage.



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     Ni la Revue française de sociologie, ni les Cahiers internationaux de sociologie, ni L’Homme et la Société, aucune revue française n’a consacré à ce jour la moindre ligne au sociologue Yvon Bourdet, mort à Paris le 11 mars 2005 à l’âge de 85 ans.
     Seul le quotidien Le Monde a publié, par la plume d’Olivier Corpet, un de ses disciples puis collègue – auteur en 1982 d’une thèse de troisième cycle intitulée Matériaux pour une sociologie de l’autogestion, actuellement directeur de l’IMEC, Institut Mémoires de l’édition contemporaine – une courte notice dans son “ Carnet Disparitions ” du jeudi 17 mars 2005, page 12.
     Toutes autres archives, à commencer par celles du Comité pour l’histoire du CNRS, sont également muettes…
    Le silence des grandes revues de sociologie trouve son explication première dans un ouvrage d’Yvon Bourdet : Éloge du patois ou l’itinéraire d’un occitan. Cet ouvrage, hapax dans la bibliographie de son auteur, est source de du black-out et de l’ostracisme opposés, dès parution, à Yvon Bourdet. Vous n’y pensez pas ! Prendre le “ patois ” pour objet sociologique ? Qui plus est pour en faire l’éloge ? Voilà presque un affront à la Recherche française ! À tout le moins, un bâton pour se fourvoyer et s’exclure d’une intelligentsia inexorablement hexagonalisée. En dépit de quoi, comme cela s’était produit quatre ans auparavant lors de la parution de Parler croquant (Paris, Stock 2, 1973, coll. Dire), ouvrage de son “ congénère ” limousin de Corrèze Claude Duneton, le public et le succès sont au rendez-vous !
     “ Je suis né, en 1920, dans un hameau (le Bros-haut) de la commune d’Albussac, en Corrèze. Mes parents étaient de petites exploitants agricoles (sept à huit bêtes à cornes). ” résume-t-il dans un article lumineux (Matériau…, 1982). Puis, dès les premières lignes de son Éloge du patois : “ À l’âge de cinq ans, j’ai été brusquement transplanté –huit heures par jour– dans une école de la République française, en laquelle ma langue maternelle (la seule dont j’eusse l’usage) non seulement ne se parlait pas mais était interdite. Le reste de la journée et dans la cour même de récréation de l’école,  je continuais à parler ce patois corrézien ”.
     Il ne saurait être question de pratiquer, à notre tour, le même mépris, d’effacer, à la faveur de ces/ses seules sensibilité et compétence sociolinguistiques, les multiples champs et compétences d’Yvon Bourdet. Celui-ci dut d’ailleurs, dès les premiers mots de son livre suivant, L’espace de l’autogestion (1978), faire – à l’intention de ceux qui se désolaient de le voir abandonner de vrais sujets à la faveur d’un non-sujet – la mise au point que voici, page 11 : “ La parution de l’Éloge du patois (ou l’itinéraire d’un occitan) a été interprétée, notamment par ceux qui s’en tenaient au titre, comme l’ouverture d’un nouveau champ d’investigation et donc l’abandon des recherches sur l’autogestion et sur l’austromarxisme. Si ces observateurs pressés avaient seulement pris la peine de parcourir la seconde partie du livre, ils y auraient pu voir la reprise de thèses d’Otto Bauer, par exemple, … ” poursuivant, avec une ironie certaine, quelques lignes plus loin : “ Cet égarement [celui d’Y. Bourdet s’intéressant au patois !] hors des chemins balisés de la recherche “ scientifique ” a pu produire la surprise, la pitié ou la Schadenfreude selon les degrés des relations personnelles, de l’amitié à la concurrence … ”
     Les principaux chantiers de recherche d’Yvon Bourdet –qui fondèrent sa réputation internationale– sont bien l’Autogestion, l’Austro-marxisme, la question des minorités nationales – et plus particulièrement la revendication occitane.  
     Après des études de théologie, une licence de lettres, une agrégation de philosophie, enfin une thèse, Yvon Bourdet entre au CNRS où il achève sa carrière comme maître de recherche, section Sociologie. Encouragé par Raymond Aron à introduire en France les travaux des théoriciens de l’austro-marxisme (Rudolf Hilferding, Max Adler, Otto Bauer), il collabore aux revues Socialisme ou Barbarie et Arguments, avant de devenir, en 1966, l’animateur de la revue Autogestion, créée par le sociologue Georges Gurvitch (devenue Autogestion et Socialisme, puis Autogestions en 1980, avant de, selon O. Corpet, “ s’arrêter en 1986, lasse de courir après toutes les récupérations idéologiques de ce vocable vite dénaturé ”.
    La contrelittérature gardera la mémoire d'Yvon Bourdet, “honnête-chercheur”, historien et théoricien de l’autogestion, penseur lucide et critique des espaces de la différence.


Bibliographie succincte

* Communisme et marxisme. Éd. Michel Brient, 1963.
* Traduction, introduction et notes de : Démocratie et conseils ouvriers de Max Adler. Paris, Maspéro, 1967.
* Otto Bauer et la Révolution. Textes choisis, présentés et annotés. S. l., E.D.I., 1968.
* Introduction à : Le Capital financier de Rudolf Hilferding. Parias, Éd. de Minuit, 1970.
* La délivrance de Prométhée. Pour une théorie politique de l’autogestion. Paris, Anthropos, 1970.
* Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international. I : L’Autriche (en collaboration avec F. Kreissler, G. Haupt et H. Steiner). Paris, Les Éditions ouvrières, 1971.
* Introduction à : Démocratie politique et démocratie sociale de Max Adler. Paris, Anthropos.
* Figures de Lukács. Paris, Éd. Anthropos, 1972. 223 p. Contient le texte d’un entretien de l’auteur avec György Lukács, 16 avril 1971.
* Pour l’autogestion. Paris, Éd. Anthropos, 1974.
* En collaboration avec Alain Guillerm. Clefs pour l’autogestion. Paris, Seghers, 1975. 288 p. (Coll. Clefs).
* En collaboration. Que lire ? Bibliographie de la révolution. S. l., E.D.I., 1975.
* Éloge du patois ou l’itinéraire d’un occitan. Récit. Paris, Galilée, 1977. 181 p. (Coll. Coup pour coup).     
* En collaboration avec Olivier Corpet, Jean Duvignaud, Georges Gurvitch, Jacqueline Pluet. Qui a peur de l’autogestion ? Liberté ou terreur. Paris, Union générale d’éditions 10/18, 1978. X-430 p. (Coll. Cause commune).
* L’espace de l’autogestion. Paris, Galilée, 1978. 101 p. (Coll. Débats).
 
( Cette notice bio-bibliographique de François Pic est parue
dans Contrelittérature N°17, Hiver 2006, p. 5 ) 

dimanche, 31 décembre 2006

Louis Charbonneau-Lassay

     La contrelittérature entend « catholique » en son sens pleinement métaphysique et non strictement confessionnel, même si ce dernier sens participe justement de ce catholicisme intégral, de cette « Grande Église » des âmes libres, selon la belle expression de Marguerite Porete, dont Louis Charbonneau-Lassay fut l’un des derniers et plus nobles témoins.
      À l’occasion de la récente réédition du Bestiaire du Christ, aux éditions Albin Michel, notre collaborateur Daniel Facérias a écrit, dans le dernier numéro de Contrelittérature, l’article que nous reproduisons ci-dessous.



 

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 CHARBONNEAU-LASSAY : LE VISIBLE ET L'APPARENT

 

par Daniel Facérias

 

 

     L’Enfouissement
 

     En 70 (1),  le second Temple de Jérusalem est définitivement détruit, emportant  la structure même de la tradition hébraïque centrée sur lui. Cette destruction définitive est concordante avec la première destruction des Tables de la Loi par Moïse – qui inaugure les 40 années de désert – dont les débris se trouvaient dans l’Arche. La Mishna (2), qui rapporte les événements de la destruction et de la fuite des Sages (rabbis) à Babylone, dit que l’Arche et les pierres taillées s’enfoncèrent dans le sol pour ne plus être visible des hommes, après la destruction du premier Temple. Cette disparition (3) mériterait à elle seule un développement signifiant pour la période que nous vivons. Cette disparition est en fait  un enfouissement, un creuset.
     L’enfouissement n’est pas une coupure ou un enlèvement, c’est plutôt comme l’étymologie latine du mot nous l’indique (fodere, creuser) un creusement intérieur. Le creusement intérieur met une distance entre le visible et l’apparent. Le visible est ce que l’œil du cœur perçoit ou, en d’autres termes, ce que l’intus voit et lit (4), c’est le lieu du Verbe dans le sens chrétien du logos, la Tente de la rencontre (5). Cet enfouissement s’accompagne, dans la Mishna, de la voix de la Shekinah qui annonce au Grand Prêtre : « Nous partons ». Il ne s’agit pas, là non plus, de l’effondrement de la Tradition mais du retrait de l’apparence. L’apparent est ce qui est manifestement lisible sur tous les plans corps, âme et esprit ou, autrement dit,  le Temple est le lien social, le lien de l’âme et le lieu de la présence spirituelle. Le monde juif est réduit à l’exil, à l’éparpillement, contraint à la quête du Temple intérieur (6) .

 

Le Creuset
 
     Ce préambule est une manière de présenter la fonction particulière et inclassable de Charbonneau-Lassay. Comme le vieux Tobie (7)  qui reçut une tâche à accomplir, Charbonneau-Lassay  a eu pour fonction d’enfouir l’apparent dans le visible, de procéder au creusement de l’aspect esôterikos (8) de la  tradition chrétienne afin de la préserver et de la transmettre.
      Le Bestiaire du Christ recueille, avant dispersion, les signes et les traces d’un enseignement désormais tu, retranché de l’apparent. Comme les pierres taillées du Temple, les « supports » rassemblés, même s’ils comportent une influence spirituelle, n’étaient que les nœuds mémo-techniques, pourrions-nous dire, d’une tradition orale, le creuset d’un enseignement « cœur à cœur  » (9) qui désormais est devenu silencieux, mais qui ne s’est pas éteint, il est une braise(10)  que l’ange de Dieu peut raviver à tout instant.
     Le corpus christianorium, à partir du Quatorzième siècle, comme l’indique Dante dans la Divine Comédie (11), se « clôt  » (12) dans sa partie médullaire, n’irriguant plus les confréries, les écoles, les corporations et autres organisations qui structuraient la vie sociale. La chute de l’Ordre du Temple en 1314 peut être perçue comme une résonance mutatis mutandis de la destruction du Temple de Jérusalem (13). Cette analogie est excessive si nous la  limitons à l’apparent, elle est majeure si nous en considérons le visible. En effet, la Shekinah en quittant le Temple de Jérusalem  n’abandonne qu’un tas de pierres, une carcasse vide laissant aux archéologues une poussière vaine. L’apparent se résorbe mais reste désormais visible dans l’intus. La fonction de Louis Charbonneau-Lassay a consisté à répertorier la clôture, à l’identifier afin qu’elle s’enflamme aux premiers  souffles du relèvement. : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront  » (14).

 

La Bonne Lumière
    
     L’enfouissement est en fait la construction d’une arche (15). Progressivement, l’arche « chrétienne », dissimulée derrière la légende du Saint Graal, dans le trobar clus des troubadours ou dans d’autres dits qui ne s’entendent que par l’intus, a disparu même de la visibilité des cherchants les plus avisés.
     Les organisations dont Louis Charbonneau-Lassay fait état (16) ont subi la corrosion des temps et la dispersion. Cet enfouissement plus opaque ne signifie pas pour autant disparition car, l’Évangile l’affirme : « Cherchez et vous trouverez ». La difficulté réside dans la manière d’entreprendre la recherche, comme Louis Charbonneau-Lassay l’écrit : « la mémoire des hommes a laissé tomber en oubli de très anciens signes symboliques, aucun pourtant, n’est mort de cette chute, et quand une main les relève et présente en bonne lumière, leurs sens oubliés, ils se révèlent pleins de sève pour offrir aux âmes une nourriture qui parfois semble vraiment s’être enrichie de valeur en se condensant dans le silence des siècles, ainsi qu’il advient de ces vieux élixirs que de très longues années de repos ont dotés dans l’ombre de nos caves, d’une incomparable vertu.  » (17)
     La « bonne lumière » est l’Esprit qui, dans une démarche spirituelle authentique, éclaire l’œil du cœur. La tentation « universitaire » qui consiste à rendre « scientifique » (18) ce qui ne l’est pas, détourne, de facto, le champ de l’investigation et ne trouve que poudre excrémentielle et charbon (19). Saint Bernard exprime la quête authentique comme une marche de « clarté en clarté » et la connaissance comme l’éveil et la garde du cœur. L’intelligence des choses ne procède pas du savoir livresque ou mental mais de l’état de l’être. La « main qui relève » est la main que le Souffle inspire, que, pour reprendre une expression médiévale, « le fond noble » de l’homme anime avec justice et vérité.

 

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La Main et le Souffle
 
     La main et le Souffle sont, d’une certaine manière, les deux mouvements du cœur (20). Ce qui n’est pas sans rapport avec « la main de justice et la main bénissante » (21), la rigueur et la miséricorde, la droite et la gauche. Louis Charbonneau-Lassay nous donne à entendre et à lire intérieurement le sens apparemment caché que nous ne pourrons saisir qui si nous faisons une démarche « ontologique ».
     Cette démarche ontologique, liée à une initiation - au sens étymologique du terme, est reçue dans la perspective que « ce n’est pas dans la connaissance qu’est le fruit mais dans l’acte de saisir » (22). Le Sens est reçu, comme la Grâce. L’acte de saisir ( la main ) est inspiré ( inspirare, "dans le souffle" ). La chevalerie médiévale, par le maniement de l’épée, illustre parfaitement ce dont il s’agit. Le Verbe est « une épée à deux tranchants » (23) qu’il faut manier, c’est à dire traduire en acte et, plus fondamentalement, réaliser par une configuration de son être au Christ, Verbe fait chair (24).
     Par ailleurs, dans le même ordre d’idée « la simple vulgarisation » dont parle Charbonneau-Lassay dans le suite de son introduction citée est à mettre en lien avec le Traité de l’Eloquence Vulgaire de Dante et non pas avec la mise en ligne d’une connaissance quelconque : il s’agit d’une intégration ontologique du signe ou du symbole. La récente publication et la diffusion importante du  Bestiaire  le protège finalement et place le dépôt qu’il contient sous la meilleure des gardes celle du peuple, au sens d’ "ecclesia" : vox populi vox Dei.
     Nous sommes bien au-delà de l’apparent car le savant de Loudun est un savant sans chaire, un Sage sans toge qui a rassemblé ce qui est épars, qui a scellé le coffre de l’Arche et qui l’a enfouie dans le cœur d’une transmission qu’une main juste peut révéler à nouveau.

 

Au Fil de l’Épée
    
     Les lois divines et les décrets divins ayant été relégués eux aussi au musée, dans un silence qui en dit plus qu’il ne paraît, Louis Charbonneau-Lassay est un guide de la quête « contrelittéraire » qui nous retient et nous pousse à recouvrer au fond de nous-même les chérubins de l’Arche perdue. 
     L’imaginaire qui peuple les signes contenus dans l’Arche hante notre mémoire. Les artistes qui ont tracé de leur main « domptée » les signes et les symboles ont puisé dans leur imagination purifiée par la pratique insistante du Verbe de Dieu. Cette Parole manduquée, sans cesse apprise « par cœur » s’est imprimée de façon indélébile dans leur être même et ainsi le symbole a pris chair comme le fruit, confirmant ce que disait Jorge Luis Borges : l’imagination est un acte créateur de mémoire. 
   L’impression du Verbe dans l’âme tisse le fil d’Ariane, le fil de l’épée qui peut permettre de retrouver la « bonne lumière » et qui peut rendre apparent le visible. Approcher l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay nécessite une mise en demeure, une mise en règle. Il convient de s’amender de tout orgueil d’esprit et de se mettre à genoux devant le Sens qu’elle contient.  
  Il y a peut être dans l’air du temps, aujourd’hui, une possibilité de sortir du labyrinthe et de « nourrir les âmes » en redonnant aux mains qui se tendent le Souffle nécessaire à la saisie de l’Être. La crise institutionnelle de l’Église a permis paradoxalement un certain « recentrage » et une recherche des origines qui rendent possibles certaines choses. 
     Les formes anciennes illuminent ceux qui les approchent et les sources lointaines vivifient ceux qui s’y désaltèrent. De manière certes sporadique émergent, par le biais d’ouvrages ou de revues, des possibilités de recouvrance. Le fil est ténu mais pas rompu, que celui qui a des oreilles l’entende.



Notes :

1.    Ce nombre est, dans la tradition hébraïque, le nombre de l’universalité humaine, le terme d’un cycle de civilisation. Noé, qui ouvre un nouveau cycle, a 70 descendants : les 70 nations que l’on retrouve dans la fête du Shavouot chrétien (la Pentecôte) où les apôtres s’expriment dans 70 langues, de même que le Christ envoie 70 disciples (72 exactement car 2 sont destinés aux juifs éloignés)
2.    Talmud de Babylone, Sanhedrin 97, 98 b.
3.    La recherche de l’Arche est une des quêtes majeures imprimées dans l’imaginaire du monde occidental.
4.    Sens véritable du mot intelligence : intus legere, « lire à l’intérieur ».
5.    Image biblique de la visibilité de Dieu (cf. Exode, 24)
6.    Il est intéressant de souligner que c’est à ce moment là que l’on va fixer par écrit les commentaires oraux de la Torah.
7.    Contre la loi assyrienne,Tobie enterrait les juifs morts déportés comme lui à Ninive. L’ensevelissement n’est pas sans rapport avec l’enfouissement car l’homme juif a un corps qui a contenu la Torah.
8.    Ce terme est galvaudé, il signifie simplement l’intelligence intérieure du cœur opposé à la compréhension « mentale ».
9.    Ce qui correspond à ce que l’on appelait, au temps du Christ, l’enseignement des grottes ( Le Christ enseignait à 3 degrés : public, disciples et, dans les grottes, aux 12 ). Cette pratique s’est perpétuée dans le christianisme occidental comme à la Sainte Baume par exemple.
10.    «  L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise entre ses pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche » (Esaïe 6,3).
11.     La Divine comédie est déjà un premier enfouissement.
12.    Du latin claudere, fermer.
13.    Au terme d’un cycle annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament.
14.     Ézéchiel 37, 9.
15.     Les débris de la Table d’Émeraude brisée par Moïse sont rangés dans le coffre sacré.
16.    En particulier L’Estoile Internelle.
17.    Introduction au Bestiaire du Christ.
18.    Dans l’acception moderne du terme.
19.    Nous souhaiterions nuancer fortement cette prise de position. À notre sens, l ‘apport de certains travaux universitaires, tels ceux de PierLuigi Zoccatelli tout spécialement, sont d’une qualité indéniable et au dessus de tout soupçon (Ndlr).
20.     Figure XV, in Bestiaire du Christ : La main au cœur de la croix.
21.    In Bestiaire du Christ, chapitres 12 et 13.
22.     Saint Bernard, Traité de la Considération, p. 105.
23.    Psaume 149.
24.    Il convient sur cette question de lire l’Éloge à la nouvelle chevalerie de Saint Bernard.




 

mercredi, 05 avril 2006

Hommage à Jean-Marc Tisserant

Jean-Marc Tisserant nous a quittés le samedi 1er avril 2006. Né en 1942, après un cycle d’études à l’école Boulle, il mena une activité professionnelle dans divers cabinets d’architectes et publia une dizaine d’ouvrages. On retiendra plus particulièrement : La nuit du peyolt (1980), La Constellation du chien (1984), Le Charme d'Éden (1986), Le Rêve d'Odilon (1987), Le Dernier Ego à Paris (1989), Trois Fantômes (1990) et Terre noire (1994), ouvrages parus aux éditions de la Différence comme son tout récent dernier roman, Les Fils de la Veuve, dans lequel Patrick Besson (in Marianne du 02/09/2005), avait intuitivement reconnu un chef-d’œuvre. Il était un des tous derniers grands stylistes de la langue française. Son œuvre accompagne tragiquement la longue marche à rebours de la littérature, dans le dévoilement d’une écriture superbe qui est comme une théurgie secrète. Il fut un compagnon de route de Contrelittérature. En hommage à sa mémoire, nous publions un de ses articles parmi les plus clairvoyants, paru dans le n°15 de notre revue, qu'on lira rétrospectivement comme une dernière mise en demeure, un ultime testament.


LIGATURES
par Jean-Marc Tisserant


"Il voyait trop — Et voir est un aveuglement".
Tristan CORBIÈRE, Les Amours jaunes


Selon les doctrines traditionnelles, dont la conception du temps est cyclique, il est dit que le Kali-Yuga est le « Dernier Âge (1) ». Il se confond avec une crise profonde et généralisée des valeurs, une déshumanisation des individus, un affaiblissement des élites spirituelles, une destitution progressive du supra-monde, synonyme de libération des forces infernales. Comme si l'involution de nos temps paraplégiques, finissants et déjà révolus, devait aboutir à une rupture de ces digues protectrices évoquées par divers textes traditionnels, tel le rempart édifié, selon une légende musulmane, par Alexandre le Grand, lequel préserve le monde des hommes des hordes démoniaques de Gog et de Magog. Dans la Tradition scandinave, le loup géant Fenrir est « enchaîné » par les dieux. Chez saint Paul(2), il est aussi question d'un « lien », passablement mystérieux, qui protège de l'Homme impie, de l'Être perdu, de l'Adversaire. C'est la rupture de ce lien qui entraîne la déchéance du cycle.
À l'heure serpentiforme du Kali-Yuga, les sociétés modernes, déliquescentes, conformistes, frileuses, se veulent à égale distance des effusions du corps et des aventures de l'Esprit : dans l'entre-deux, à l'abri des remous, au chaud dans la Matrice. Elles n'offrent plus d'appui, à l'inverse des sociétés traditionnelles, lesquelles préservaient les voies d'accès au monde céleste. Le nihilisme décadentiste et moderne est hostile à toute forme de « saut éveillé par-dessus le Vide ». ( Que l'on songe, par « saut éveillé », au bond libérateur du singe Hanumân, le fidèle d'entre les fidèles, dans le Râmâyana.)
Les puissances infernales qui travaillent en nos temps périclitants n'ont de cesse d'engendrer des courants, des barrières, des manières de penser et des modes propres à emprisonner l'esprit des hommes afin d'empêcher le saut libérateur dans la profonde vastitude de la Vacuité divine. Une subversion contre-traditionnelle fabrique, à doses continues, des idées et des illusions désagrégatrices ; ainsi se conjugent au quotidien les formes cliniques du désespoir, les plus basses et les plus répandues, celles-là mêmes que dénonce Sœren Kierkegaard dans sa quête désespérée et désespérante ( l'homme inconscient de son moi, de son destin spirituel, de sa part d'éternité ).
Les sociétés modernes, dans leur bruissement de ruches industrieuses, sont avides d'identité, ce patch pour sujets décérébrés, et d'accomplissement personnel, cette parodie idyllique d'un retour au « pays natal » ; en réalité, ce qui est stigmatisé, ce n'est pas la recherche ou le maintien du «lien», du religere qui est aspiration à l'incorruptible, à l'irremplaçable, c'est l'ici, le maintenant, le temporel, l'éphémère. Nonobstant ces assommoirs, l'aspirant au Retour doit tourner le dos aux ligatures du monde. Mais le religere, qui éclot dans le non-vouloir transcendant, est-il seulement possible quand le fondement, qui autorise la prestance ou l'enracinement, fait défaut ? Il incombe à l'aspirant belluaire, ce dompteur de monstres, d'opérer, seul, son «revirement», qui est risque ou pari. Il doit sauter dans l'abîme afin d'y trouver le lien qui le délivrera des ligatures du monde. Ce lien entre le sensible et l'intelligible dépouillé de ses hypostases conchylifères passe par une « expérience intérieure », un vibrato métaphysique synonyme d'attention et d'intensité. Cela ressemble à une «guerre sainte», un âpre combat de tous les instants. Car non seulement les démons du dedans sont à l'affût, mais aussi ceux du dehors. Et ils sont légions les contrôleurs qui planifient les êtres et les choses, qui séparent criminellement ce monde-ci de la sacralité vivante et fondationnelle du religere, qui galvaudent toute hiérarchie sacrée, tout plongeon dans les « Hauteurs béantes ». Les élans, aspirations ou velléités qui veulent s'arracher aux boues de l'oubli sont sournoisement encadrés sinon réprimés. L'homme n'est plus qu'une ombre, un individu quelconque, banal, imbécile. Il a oublié l'avertissement de Walter Rathenau : « Ce n'est jamais d'agir qui déshonore, c'est de subir ». D'une certaine façon, le mortel est en « liberté surveillée ». Comme dans le monde de Kafka, il n'y a pas de vide où il puisse se réfugier. Les surveillants et les pharisiens, conscients ou inconscients, sont partout ; ils veillent à l'exécution de votre peine, entretiennent soigneusement tout sentiment de culpabilité. L'expérience de Thomas Bernhard dans le sanatorium de Grafenhof en témoigne(3).
L'homme actuel vit dans l'ignorance de lui-même, dans la continuité intérieure du mal ; il se satisfait d'illusions, de faux-semblants, d'expédients. Un narcissisme de pacotille, à l'opposé de l'amour de soi, le pousse dans un divertissement proche de l'abrutissement ; une conscience insulaire, fluctuante, lui tient lieu de labarum ; il s'adapte à une multiplicité de combinaisons, se prête à des leurres compulsionnels et puérils ; il se perd, de strate en strate ; il se momifie, de bandelette en bandelette.
Les lendemains radieux de la révolution et du progrès se sont dissous dans la traîne du siècle ; dans ce vide, s'ébroue une néo-démocratie molle sans principe d'autorité ni instance de pouvoir ; elle se veut sans histoire ni mémoire ; des machines décervelantes se chargent d'administrés et d'électeurs apathiques ; les extrêmes et les parias sont idéalisés par les instances bien-pensantes de la démocratie marchande ; mais en tant qu'individus vivants et souffrants, ils sont niés, car trop divers, trop multiples. Comme le démontre Ionesco, les cadavres sont toujours trop encombrants.
Dans les sociétés traditionnelles il y a correspondance entre l'ordre cosmique, l'ordre social et l'ordre à l'intérieur de chaque homme ; les membres de ces sociétés partagent une même vision du monde ; une même spiritualité les anime et les relie au monde céleste. Quand le lien n'est pas rompu, le monde céleste se dévoile et se décrypte dans le jeu des correspondances. L'ordre totalitaire, qu'il soit dur ou doux, est allergique aux rhizomes de l'amour et de l'espérance ; ainsi, par coupes et ligatures, s'étendent le décervelage, la contrainte et l'intimidation.
Les mass media, qui ont remplacé le pontifex et le sacrificateur, ces intermédiaires entre le Très-Haut et l'Ici-Bas, ne se veulent pas responsables : les médiateurs cultivent allègrement l'irresponsabilité, le brouet des petits sentiments desséchés. Rajas (la passion) et tamas (l'ignorance) sont exaltés, sattva (la pureté) cloué au pilori. Les rétrécissements spirituels sans nom de la nouvelle religion cathodique favorisent le duel et le dualisme, le binaire et le répétitif, l'amnésie et l'insignifiance. Nous vivons ainsi dans un « monde-monstre » qui est le jouet de ces « terribles simplificateurs » dont Jacob Burckhardt annonçait, à la fin du XIXè siècle, la prochaine venue. Vampirisé, soumis à l'effacement et la démolition, l'homme post-moderne (et pré-barbare ?) interroge vainement le fond de son cœur ; horreur, il est « creux et plein d'ordure »(4).
Ainsi que le stipule le Bhâgavata Purâna, «Kali (l'âge sombre) est couché». Tout va, en effet, dans le sens de l'aplatissement, de la résignation horizontale. Les forces obscurcissantes rejettent l'intériorité ( et son élan transcendantal, vertical, vers les hauteurs salvatrices ) ; elles veulent réduire le spirituel au temporel, et le qualitatif au quantitatif. Il ne reste plus à l'homme en perdition qu'à rechercher son « soleil de minuit », son « soleil intelligible », son « soleil du nord » en tâtonnant dans les ténèbres.
Il est probable que le réveil sera terrible. Non, ce n'est pas vers la fin de l'histoire que nous voguons ; l'unification planétaire, cet horizon béat de la mondialisation, n'aura pas lieu. Nous serons, au contraire, les témoins épouvantés de régressions foisonnantes, de passages au noir, d'intolérances haineuses, de conflits ethno-culturels colossaux qui iront en s'amplifiant, du fait du poids démographique, de l'inculture et de l'appétit des néo-barbares. En attendant les craquements du futur, dans le cliquetis des sous-présences et des réverbérations occultes, la contrefaçon et la parodie prolifèrent en nos temps désormais antéchristiques. La contrefaçon entretient le leurre et la tromperie, apanages du diable. L'Antéchrist est une imitation de l'Oint, son reflet parodique. Il a pouvoir d'accomplir des prodiges et de tromper les hommes ; mais il est écrit que l'Antéchrist « n'a pas pouvoir sur l'âme » (5). Il est donc limité à la matière et à la forme et ne peut accéder à « la vraie génération de la divinité » (6). Multiples sont les exemples de ses singeries dans la société post-moderne ; ( de quelque façon, le diable ne peut s'empêcher de laisser l'empreinte de ses pieds fourchus partout où il passe. ) Cependant, les artifices de la contrefaçon diffèrent des palinodies du grotesque. C'est pourquoi, en nos temps de falsifications polymorphes, si le grotesque se laisse entrevoir dans la sciure des jours, comme en filigrane, un discret avertissement à l'attention des initiés, il n'en va pas de même pour les formes supérieures de la contrefaçon s'exerçant en marge des apparences. Ceux qui manigancent en catimini ( accapareurs de richesses, ponctionneurs d'énergies, cols blancs de la haute finance prônant la globalisation pour les autres et l'exception pour eux-mêmes, etc. ) préfèrent les ombres des cintres aux lumières de la scène. De même Lucifer, jadis l'Ange de la splendeur, se cache derrière un pilier, un cutter à la main, dans le parking d'un sous-sol. Sa géhène, sa rage et sa colère, est de contrefaire la lumière, de passer pour ce qu'il n'est pas. Marionnettiste à l'envers, il tire les ficelles vers le haut, sa patrie d'origine. En quoi nos temps déliquescents, et leur culture de la fraude et du détournement à grande échelle, s'illustrent comme de fantastiques machines à effacer. Ils s'exercent dans la promiscuité de tous les signes et de toutes les valeurs. Lors, dans les engrenages d'une société globalisante et matricielle, s'activent les surrenchères et les outrances : comme dans les spots publicitaires, le vrai s'efface dans le plus vrai que vrai, dans le trop vrai pour être vrai.
La ruse de l'Antéchrist, cet expert en illusions, est de masquer le mal dans le bien, de les confondre, de les rendre indistincts. Il nous faut croire que l'on s'occupe de notre bien-être, que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ». La modernité veut notre « libération », notre aise sous toutes ses formes. Mais cet accomplissement est aussi un achèvement de notre liberté : « Tout le mouvement de la modernité, son destin négatif s'inscrit dans le fait de transcrire tout ce qui relevait de l'imaginaire, du rêve, de l'idéal, de l'utopie, de transcrire tout cela dans la réalité technique et opérationnelle. Désaliénation radicale donc que cette hyperréalisation de toutes les possibilités. Accomplissement inconditionnel, plus d'arrière-monde, plus d'impossible, plus de transcendance où se réfugier. Plus d'homme aliéné : un individu comblé, virtuellement bien sûr » (7).
Le Mal post-moderne se glisse sous le bien. Cette misère chthonienne d'une époque en devenir perpétuel, cette confiscation de la lumière, ou plutôt sa surexposition dans notre galerie des glaces, Nicolas Berdiaev le pressentait, avant l'embrasement de l'Europe, comme horizon des totalitarismes à venir : « L'apparente humanité, liberté et unité des hommes cache le mal du futur, un mal complexe et définitif, mais non moins visible. Ce mal final, le plus séduisant, prend l'apparence du bien » (8).


1. Vishnou-Purâna, I,1.
2. IIème épitre aux Thessaloniciens, 6-8.
3. « La vie n'est rien que l'exécution d'une peine, me dis-je en moi-même, il faut que tu supportes l'exécution de cette peine. À perpétuité. La vie est un établissement pénitentiaire avec très peu de liberté de mouvement. Les espérances se révèlent un faux raisonnement. Si tu es libéré, au même instant, tu entres de nouveau dans le même établissement pénitentiaire. Tu es un détenu et rien d'autre. Si l'on te met dans la tête que ce n'est pas vrai, écoute et tais-toi. Considère qu'à ta naissance tu as été condamné à la détention criminelle à perpétuité et que la faute en revient à tes parents. Mais ne leur fais pas de reproches faciles. Que tu le veuilles ou non, tu as à suivre à la lettre les règlements qui règnent dans cet établissement pénitentiaire. Si tu ne les suis pas, ta détention criminelle sera aggravée. Partage ta détention criminelle avec tes codétenus mais ne te ligue jamais avec les surveillants ». (Thomas Bernhard, Le Froid, Gallimard, 1984, p. 41).
4. Pascal, Pensées, 138. Editions du Seuil, 1962.
5. Apocalypse d'Elie, II. Dans La Bible, écrits testamentaires, Gallimard, La Pléïade, 1987.
6. Jacob Boehme, L'Aurore naissante, XIII, 89. Archè, 1977.
7. Jean Baudrillard, Le Paroxyste indifférent, Le Livre de Poche, Biblio essais, 1997, p. 86.
8. Cité par Juan Asensio, Contrelittérature n°14, Été 2004, La Légende du Grand Inquisiteur.


vendredi, 24 mars 2006

Grasset d'Orcet (1828-1900)

Avec l’Histoire du cheval à travers les âges (2005),  les éditions e-dite poursuivent la publication des œuvres complètes de Grasset d’Orcet. Notre revue avait été une des premières à saluer cette initiative due à Jean-Pierre Deloux et Michel Aulonne. Il n’est peut-être pas inintéressant de faire remarquer l’importance qu’Alexandre Douguine (auquel nous avons consacré une étude dans le n° 16 de notre revue), chef de file de l’idéologie néo-eurasienne, accorde à l’œuvre de Grasset d’Orcet. On lira ci-dessous l’entretien que nous avait  accordé Jean-Claude Drouin (Contrelittérature n°4, automne 2000).


GRASSET D'ORCET : UNE RELECTURE ÉSOTÉRIQUE DE L’HISTOIRE

Claude Sosthène Grasset d’Orcet (1828-1900) est une figure fort méconnue de la littérature du XIXème siècle. Son œuvre, très originale, reste encore presque entièrement à découvrir. Paul Vuillaud, Fulcanelli et Eugène Canseliet furent les seuls à l’avoir très rapidement cité. Jusqu’à aujourd’hui, le lecteur n’avait à sa disposition que quelques articles publiés en 1976 sous le titre de Matériaux Cryptographiques (recueillis et assemblés en deux tomes par B.Allieu et A.Barthélémy : deux éditions s.l.n.d, la première édition datant de 1976, la seconde de1983.) C’est pourquoi la parution des œuvres complètes de Grasset d’Orcet, pour le centenaire de sa mort, par les éditions e-Dite, est un grand événement littéraire auquel nous avons voulu rendre hommage en nous entretenant avec le professeur Jean-Claude Drouin de l’Université de Bordeaux III. C’est lui en effet qui, le premier, a introduit Grasset d’Orcet dans les milieux universitaires. Ses principaux travaux sont parus sous forme d’articles : "L’Imaginaire de la nation chez l’ésotériste Grasset d’Orcet" et "Une interprétation de l’histoire de la Révolution française chez Grasset d’Orcet".
Le professeur Jean-Claude Drouin  a aussi dirigé l’excellent mémoire de maîtrise universitaire de Mademoiselle Valérie Gentil, Grasset d'Orcet, Docteur en Grimoire, présenté à l'Université de Bordeaux en 1993.
 

Qui était Claude Sosthène Grasset d’Orcet ?
 
L’essentiel de ce que nous savons de lui vient de la notice biographique que La Revue Britannique lui a consacrée au moment de sa mort. Claude Sosthène Grasset d’Orcet est né le 6 juin 1828 à Aurillac ; son père, un notable local, était maire et conseiller général de Mauriac. Il fit ses études au petit séminaire de Clermont et au collège de Juilly. Licencié en droit à Paris, il se lie d’amitié avec Amédée Pichot, rédacteur en chef à partir de 1843 de la Revue Britannique. Sculpteur dans l’atelier d’Elias Robert, il voyagea ensuite dans la Méditerranée, fit des séjours à Chypre où il fut un moment agent consulaire à Famagouste. Ruiné, il rentra en France vers 1868 et vécut du journalisme et de la littérature. Il collabora, avant 1870, à La Cloche, au Figaro, fit du reportage pour l’agence Havas sous la Commune et publia ensuite des études sur l’art, la politique, des nouvelles, des notes de voyage dans les journaux et revues de l’époque : La France, Le Gaulois, Le Soleil, L’Orient, Le Monde illustré. Érudit, philologue, historien, littérateur, il fournit à La revue Britannique plus de 160 articles de 1873 à 1900. Il donna aussi des articles à La Nouvelle Revue à partir de 1883. D’après les témoignages de son biographe anonyme, Grasset d’Orcet n’a jamais eu d’ambitions personnelles dans le milieu littéraire et prêta souvent sa plume de rédacteur à autrui, il aurait même été plagié par Joséphin Péladan. Pour la méthode de cabale phonétique, à laquelle fait notamment allusion Fulcanelli, Grasset d’Orcet serait proche d’un certain P.L de Gourcy, auteur des Lettres philosophiques publiées à Metz en 1806. Enfin Grasset d’Orcet avait la réputation d’être solidement attaché aux principes conservateurs et serait mort « en chrétien », à Cusset, dans l’Allier, le 2 décembre 1900. On sait aussi qu’il prit le pseudonyme d’Hiram Hull pour publier sa nouvelle La Comtesse Schylock, chez Plon. La liste de ses articles montre l’éclectisme de ses préoccupations, mais plus que les problèmes de politique et de diplomatie sur Chypre ou la route des Indes, il faut retenir que Grasset d’Orcet a été un des théoriciens et un des praticiens de la langue des Dieux, autrement dite la « langue des oiseaux ».
 
Où en sont aujourd’hui les recherches sur Grasset d’Orcet ?
 
L’homme est difficile à suivre dans les étapes de sa biographie extérieure : il s’est volontairement caché derrière des pseudonymes et des personnages de fiction. Arrivera-t-on un jour à percer ses secrets, à décrypter ses messages codés ? On peut l’espérer mais le travail sera long et pénible : il sera le résultat de recherches pluridisciplinaires et convergentes. Historiens, hellénistes, philologues, héraldistes, archéologues, alchimistes, poètes doivent collaborer. Depuis quelques décennies, venus d’horizons variés, des chercheurs se sont mis à découvrir les articles épars de La Revue Britannique ou de La Nouvelle Revue mais, vingt ans après, j’avoue être toujours dans l’ignorance sur des points essentiels et « incontournables ». Pas une biographie classique dans le domaine de l’histoire des idées : quelles sont les influences subies ? Les sources utilisées ? L’audience exercée ? Les réseaux fréquentés ? Loin de l’histoire officielle enseignée dans les collèges, les lycées et les universités de la République, loin aussi de l’histoire pratiquée dans les séminaires catholiques et les académies, Grasset d’Orcet a construit son propre système de références, en apparence prolem sine matre creatam. À mon avis, la question essentielle est de retrouver dans la production littéraire du XIXe siècle d’autres témoignages permettant d’affirmer l’existence d’un large courant ésotérique, héritier lui-même des siècles précédents. Mais la difficulté majeure vient du fait que la Révolution française aurait, selon Grasset d’Orcet lui-même, détruit volontairement toutes traces de la tradition antérieure. En un mot, le problème des sources utilisées par Grasset d’Orcet peut et doit mobiliser les énergies de la recherche future. Il faudrait un énorme livre rempli de gloses, de commentaires et d’interprétations pour rendre compte des très nombreux articles de Grasset d’Orcet. Déjà en 1997, « Limousin Espalier » ( in L’Art Royal, trahison des clercs. Les Brisées de Grasset d’Orcet ) y a consacré 299 pages avec 831 notes infra-marginales érudites : c’est un bon début. D’autres étudient les collaborateurs et le contenu des revues où écrivait Grasset d’Orcet ; quelles furent les relations entre ces revues et les autres grandes revues de la vie intellectuelle parisienne : La Revue historique, La Revue des Questions historiques, La Revue des Deux Mondes, etc. ? Voilà de nouvelles perspectives d’études.
 
Vous parliez de la « Révolution française », précisément l’originalité de vos travaux sur Grasset d’Orcet réside dans votre tentative de mettre en ordre son système de pensée, en examinant notamment son interprétation très particulière de la révolution française.
 
Il  serait trop long et fastidieux de reconstituer toute l’histoire de France selon la conception de Grasset d’Orcet. À partir d’articles dispersés dans de nombreuses revues, j’ai tenté de montrer que, pour ce spécialiste de grimoires, la révolution française de 1789 fut l’aboutissement normal de trois courants qui ont convergé. Grasset insiste à la fois sur les origines économiques, politiques et idéologiques de la révolution ; mais, en outre, il l’interprète dans un schéma plus large de lutte quasi-philosophique, celle de deux principes antinomiques qui auraient eu besoin l’un de l’autre pour subsister.  Selon lui, la révolution fut à la fois le résultat immédiat d’une réaction du peuple contre le pacte de famine : en effet, jusqu’en 1789 la noblesse était formée des habitants des Tours (torricoles) où était entreposé le grain. Selon le pacte de famine les nobles s’entendaient entre eux pour spéculer et affamer le paysan et le bourgeois. Ces Engastromythes, comme les nomme  Rabelais, tenaient ainsi le peuple par la famine. Les rois capétiens de Bourbons auraient contracté avec l’Église catholique un pacte secret, le pacte de Saint-Rémi, héritier d’un pacte coutumier druidique. Mais les derniers rois violèrent leur serment et n’accordèrent pas aux paysans le défrichement des forêts et des terres banales. C’est pour cela qu’ils furent condamnés à mort et exécutés. Le pacte de famine, spéculation sur les grains, fut encouragé par la Cour qui se rapprocha alors des banquiers protestants et d’un parti appelé la « Franc-maçonnerie lunaire ». Louis XVI aurait été condamné à mort dès 1786 dans une assemblée d’Illuminés présidés par le duc de Brunswick. Le roi de France se savait condamné, il n’ignorait pas, toujours selon Grasset d’Orcet, que les Illuminés qui avaient prononcé cette condamnation, n’étaient eux-mêmes que des instruments, en partie inconscients, sauf l’Allemand Adam Weishaupt, et le duc de Brunswick, chef du parti guelfe par naissance. C’est le parti guelfe qui a condamné et exécuté Louis XVI. En fait, la franc-maçonnerie se divisait en deux branches qui, tout en gardant le secret maçonnique, ne demandaient qu’à s’exterminer réciproquement. Celle qui fit les massacres de septembre et guillotina le roi était le rite écossais ou solaire associé au rite des Templiers du Grand Orient également solaire ; celle qui fut massacrée était le rite lunaire. La maçonnerie aurait donc succédé à l’ancienne basoche et servait de masque à deux sectes ennemies liées réciproquement par le secret maçonnique. Les deux sectes visaient à la sécularisation des biens de l’Église, l’une voulait en enrichir la cour et l’autre le peuple. L’une ne voulait se débarrasser du catholicisme que pour compléter l’absolutisme royal par les doctrines de Luther et Calvin, l’autre voulait au contraire le raffermir comme étant la base la plus solide des libertés populaires. Économiquement, la haute banque protestante reprit, avec l’aide de Mme de Pompadour, la politique d’accaparement de tous les blés du royaume. Louis XVI fut exécuté pour avoir violé son serment du sacre et voulu revenir aux tendances lunaires. Ainsi l’hypothèse de Grasset d’Orcet est hardie puisqu’il voit finalement dans la révolution française une réaction contre les deux dernière dynasties afin de revenir à l’époque mérovingienne considérée comme l’ère du principe féminin, de la « chatte blanche », l’ère de la liberté.
 
Il semble que votre perception de l’œuvre de Grasset d’Orcet soit assez ambivalente. Alors, était-ce un génie ou « fou littéraire » ?
 
Ce que vous dites est l’expression même de l’ambivalence de mon esprit. D’un côté, mon aspect rationnel et positif (sinon positiviste) refuse totalement la méthode et les interprétations de Grasset d’Orcet. Je le placerais volontiers dans la longue liste des « fous littéraires », des excentriques. Il serait en bonne compagnie avec Cyrano de Bergerac , Jean Reynaud ou Gérard de Nerval. Toute œuvre n’est-elle pas à la fois mystification et mythification ? Grasset d’Orcet n’a-t-il pas mené d’une façon consciente une extraordinaire entreprise de mystification en créant une histoire totalement imaginaire, une méta-histoire extravagante ? Et, en même temps, il a contribué à fonder et à développer des mythes moteurs, enveloppant les principaux « nœuds » de l’histoire de France  - comme ceux de Jeanne d’Arc ou de la Révolution française par exemple. Dans La Nouvelle Revue fondée par Juliette Lamber (qui allait devenir la célèbre madame Adam), Grasset d’Orcet  joua-t-il le rôle d’un des artisans  occultes de la IIIe République et du nationalisme français, en face de l’Europe monarchique et des autres nationalismes  anglais, allemand, russe ?
D’un autre côté, mon aspect « mystique » me pousse à considérer avec une certaine sympathie les thèses et les hypothèses de Grasset. On trouve dans son œuvre des vues stimulantes, aussi bien sur les artistes de la Renaissance que sur les acteurs de la révolution. Grasset d’Orcet m’apparaît comme un des derniers hérauts d’une certaine tradition occidentale, propre à la monarchie française, et qui se serait sabordée volontairement à la fin du XVIIIe siècle.  Après lui, il est difficile de suivre cette filiation qui a sans doute malgré tout perduré…
Voilà, entre ces deux pôles extrêmes mon oscillation est permanente. C’est pourquoi j’ai choisi le silence dont je n’ai consenti à sortir que par sympathie pour votre revue.
 
Pensez-vous que l’édition complète de l’œuvre de Grasset d’Orcet par les éditions e-dite pourrait contribuer à renouveler certaines recherches ?
 
Très certainement. Pour un chercheur une telle édition est d’une extrême importance, c’est une initiative enthousiasmante. Bien sûr le lecteur devra s’astreindre à un examen minutieux de toutes les affirmations, trop souvent catégoriques et sans références précises. Le tri peut s’avérer difficile. C’est peut-être dans le domaine de l’art et de la littérature que la moisson sera la plus riche, mais là aussi une grande prudence s’impose. Il reste que pour l’histoire des idées, Grasset d’Orcet est  l’illustration extraordinaire d’un cas unique. Au dessus de la mêlée de son temps, cet homme a réussi à construire un univers complet où la politique, la religion, l’art et la littérature forment une totalité cohérente, grâce à des forces occultes et opposées qui maintiennent l’ensemble en équilibre et en transformation permanente.
 
Voilà  une très bonne définition de l’œuvre contrelittéraire… Comment expliquez-vous que les thèses de Grasset n’aient pas suscité plus d’intérêt jusqu’ici ?
 
On peut expliquer ce silence général par le fait que les revues où il écrivait n’étaient pas de très grande diffusion. Mais plus profondément, les hypothèses et les soi-disant révélations de l’auteur pouvaient gêner à la fois les francs-maçons aussi bien que les monarchistes conservateurs et les cléricaux. Cent ans après comment considérer son système? Ou bien Grasset d’Orcet a totalement inventé - en interprétant abusivement l’iconographie du Songe de Poliphile et des dessins grotesques de l’ancien régime  -  ou bien il a raison, en totalité ou en partie, et dans ce cas il propose une « lecture » tout à fait nouvelle et fantastique de l’histoire de l’ancien régime.
Dans le premier cas, il doit nous intéresser en tant que créateur de système utopique et même chimérique mais il ne peut avoir de véritables disciples et continuateurs. Il apparaît d’une très grande originalité mais à la limite du délire. En outre, son système ne repose pas sur des bases indiscutables d’interprétation. Sa méthode de cabale phonétique est d’une très grande complexité et rarement convaincante -  reconnaissons toutefois que nous avons perdu le sens des rebus et des calembours, l’art du blason, les arcanes de la grande rhétorique qui faisaient les délices de nos ancêtres.
Dans la seconde hypothèse, - celle où les clés fournies par Grasset d’Orcet sont opérationnelles - il faudrait à sa suite proposer une série de « lectures » tout à fait novatrices de l’évolution de l’histoire française et même de l’Europe occidentale. Si les textes analysés (surtout le Songe de Poliphile et les œuvres de Rabelais) sont bien des ouvrages codés qui décrivent des luttes idéologiques, religieuses et politiques, il nous faut réviser beaucoup de jugement appris et répétés et ne pas hésiter à nous « lancer » dans les œuvres de grands auteurs (Rabelais, Cervantès, Molière), dans les caricatures, estampes et même tableaux pour retrouver les alternances entre les « guelfes » et les « gibelins ». Car pour Grasset d’Orcet, « la France est naturellement guelfe mais l’art, lui, a été et sera toujours gibelin. » Ainsi, plus qu’au devenir historique, c’est aux domaines de l’art et de la littérature que les clés données devront être appliquées.
 
( Propos recueillis par Alain Santacreu)