samedi, 07 juillet 2007
WAGNER, UN AVENIR AU PRÉSENT ?
« Il ne reste de Wagner qu’un grand musicien », décrétait, en 1909, Maurice Ravel qui ne fut jamais wagnérien, contrairement à Debussy qui le fut dans sa jeunesse. L’idéologie wagnérienne, fatras bon à remiser au grenier des vieilleries poussiéreuses ? Encore heureux qu’on garde la musique ! D’aucuns ont voulu lui faire subir le même sort. Le néoclassicisme et la guerre de 1914 sont passés par là, avec comme porte-parole l’irrévérencieux Cocteau :
« Toute musique à écouter dans les mains est suspecte. Wagner, c’est le type de la musique qui s’écoute dans les mains » (1).
Exit le romantisme ; à bas l’Allemagne de Wagner, vive la France de Descartes et Rameau !
Trente ans et une nouvelle guerre plus tard, Wagner rentre en grâce en remisant sa défroque romantique pour revêtir celle du « moderne ». Par Schönberg interposé, Tristan devient, en 1950, l’une des rares cautions historiques que les avant-gardistes conservent d’un passé dont, par ailleurs, ils font table rase. Dans les troubles harmonies sur lesquelles les amants mythiques chantent leur pathétique et impossible amour, ils croient trouver la justification de leurs iconoclastes élucubrations. En réalité, Wagner et son ami Liszt – son confrère en « musique d’avenir » face au « conservateur » Brahms – ont projeté dans un futur rêvé leur présent romantique. Les prospectives, on le sait, sont rarement confirmées lorsque le futur devient présent.
La modernité de l’an 2000 n’est plus celle de 1950. Le vent a tourné, les optiques ont changé. Plutôt que de modernité, on parle maintenant de postmodernité, sans savoir toujours en quel sens comprendre ce terme ; et de « société postmoderne », avec quelques sous-entendus vaguement écologiques. Certains musiciens cultivent l’ambiguïté. Se rendant compte, par-devers eux, que leur modernité a du plomb dans l’aile, ils tentent de sauver les apparences en subvertissant des emprunts au passé : leur postmodernité de récupération est une modernité déguisée. Mieux vaut le « néo-romantisme » : il restitue ses droits à la sensibilité, dénigrée par Stravinsky (« je considère la musique, par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit ») et par les avant-gardistes. Il y a aussi, surtout, le « minimalisme » : économie de moyens, nouvelle simplicité. « Tel est le drame de la musique contemporaine – constatait naguère le chef d’orchestre Ernest Ansermet – qu’elle a rompu toute attache avec la musique populaire, ou plus exactement qu’elle n’implique plus aucune possibilité de se faire simple ». Ignorer ou mépriser la simplicité, c’est réduire l’artistique à l’artificiel ; et séparer l’art de la vie.
Alors, Wagner, romantique, moderne, postmoderne ? Essayons d’y voir clair.
Exorde de l’immense Tétralogie, prologue du prologue, le prélude de L’Or du Rhin crée un monde en construisant une harmonie. Ou plutôt, l’harmonie par excellence : accord parfait majeur, directement issu des « sons harmoniques ». Il se prolonge pendant quelque quatre minutes, engendrant mélodies et rythmes. Ici résonne, à l’état pur, l’Harmonie, consonance, euphonie, materia prima acoustique, reflet sonore de l’ordre naturel manifesté par les sons. L’être humain « s’entretient avec la nature, et elle lui répond », a écrit Wagner dans Opéra et drame (2). C’est l’une de ces wagnériennes « passes hypnotiques » qui irritait Nietzsche (Le Cas Wagner). Hypnose, en effet : mettre l’auditeur-spectateur en état modifié de conscience pour le rendre réceptif aux suggestions du mythe. Le son primordial – la tonique – est matrice du motif primordial, et celui-ci matrice d’innombrables autres leitmotive, musicalement et sémantiquement apparentés à lui, dans le Ring et ailleurs. Wagner se plaît à imaginer le musicien primitif découvrant l’harmonie par instinct. En soi, elle « n’appartient ni au temps ni à l’espace ». Au compositeur de l’incorporer dans un rythme pour la transformer en geste acoustique, lui conférer une plasticité, un mouvement.
En ce matin du monde, l’être humain s’intègre à la nature, vit en communion avec elle. De même que la mélodie nage métaphoriquement sur l’harmonie, de même, au lever du rideau, trois ondines, Filles du Rhin, nagent avec grâce dans le fleuve. Et chantent : naissance du chant, de la mélodie, de la parole, encore confondues.
L’harmonie est la base, la clé ou le code du « langage des sons » wagnérien, Tonsprache. Pour Wagner, la musique est, ainsi qu’aux origines, une dimension de la poésie. Le langage des sons complète, au niveau de la sensibilité, celui des mots, Wortsprache. Consonance/dissonance, harmonie/disharmonie : les tensions et détentes de la syntaxe musicale reflètent la vie, ses hauts et ses bas. Les poignantes dissonances de Tristan et Isolde disent le douloureux désir des amants, jusqu’à la transcendantale résolution conclusive, sur une consonance qui n’aura jamais été plus sublimement « accord parfait ».
Le poète musicien, Tondichter, ne se laisse pas griser par les ressources d’une syntaxe harmonique parvenue à son stade ultime d’évolution, au point d’oublier la simplicité primitive, « patriarcale » comme Wagner la dénomme. Elle reste incluse dans sa palette. Il en cite un superbe exemple, familier à toutes les oreilles : le beethovénien « Hymne à la Joie » de la Neuvième symphonie. Rien, dans la mélodie de cet hymne, ne révèle qu’elle a été composée au début du XIXe siècle. La joie, la sérénité, le calme bonheur sont consonance : les subtilités syntaxiques n’y ont point part.
Le langage wagnérien des sons pourrait se comparer à une tour. Le tellurique, ou océanique, accord majeur du prélude de L’Or du Rhin est son soubassement et supporte, de proche en proche, les divers degrés de consonance et dissonance, diatonisme et chromatisme, jusqu’aux distorsions de Tristan, pointe de l’édifice. L’accord mineur est une altération « sombre » de l’accord majeur « lumineux ». Si l’on enlève la fondation, la tour s’écroule ! Schönberg et ses suiveurs s’y sont inconsidérément risqués : avec eux, la noble et symbolique expressivité wagnérienne se dénature en un morbide expressionnisme. Rien d’étonnant donc si leurs élucubrations sophistiquées, coupées des bases naturelles de la musique, n’ont pas réussi, après un siècle, à conquérir l’audience d’un large public. On persiste, néanmoins, à les appeler « musique contemporaine ». Pour combien de temps encore ?
Wagner aspire à transcender les contingences de l’espace et du temps. Selon lui l’Harmonie en soi, on l’a vu, leur échappe. L’art de même, plus généralement ; tout au moins « l’œuvre d’art la plus noble », susceptible de procurer à l’âme un « ravissement » en la conduisant vers un « quelque part » :
« et celui-ci, échappant au temps et à l’espace, ne serait rempli que d’amour, de foi et d’espérance. » (3)
Quant à la musique, celle du vieux Palestrina procure « une image presque hors de l’espace et du temps, une révélation purement spirituelle », exprimant « l’essence intérieure de la religion libérée de toute fiction conceptuelle dogmatique » (4). Une « autre réalité » se pressent au-delà des apparences ; sur elle le rituel du Graal lève le voile. Le chevalier Gurnemanz explique au jeune héros, encore novice, la sacralité du lieu où il l’emmène :
« Tu vois, mon fils, le temps, ici, devient espace. »
C’est aussi à un outre-monde qu’accèdent Tristan et Isolde à travers leur extase d’amour et de mort. « Voici que je suis moi-même le monde », chantent-ils ensemble lors de leur longue étreinte du second acte, et Isolde mourante s’engloutira « dans le souffle immense du Tout ». Les romantiques et Wagner postulent une réalité du rêve, et érigent l’imagination en organe de connaissance intuitive, au-delà ou au-dessus des conditionnements spatio-temporels. À l’intérieur de l’âme, « temps et espace, formes de la connaissance extérieure, s’abolissent » (5) . Même doctrine dans le Journal de Cosima :
« Tout ce qui a existé de bon est encore là, il faut s’abstraire du temps et de l’espace pour savoir que chaque instant contient l’éternité. » (10. 11. 1872)
« …il [Richard] parle ensuite longuement des manifestations du divin, complètement détaché du temps et de l’espace, comparable à l’électricité. » (1. 11. 1878)
Qu’y a-t-il à quérir, au-delà de l’espace-temps ? Revenons au prélude cosmogonique de L’Or du Rhin. Jardin d’Eden, paradis terrestre, règne de l’Amour : Âge d’Or ! C’est d’Or, précisément, qu’il s’agit. Trésor symbolique, le précieux métal « sommeille » au fond du fleuve, et les ondines veillent sur lui. Bientôt il brillera quand « une lumière féerique et dorée » irradiera les flots. Lumière solaire de l’or au fond du fleuve : unité primordiale de l’eau et du feu, du féminin et du masculin, de l’inconscient et du conscient. Ce n’est qu’un point de départ, car il ne saurait y avoir d’histoire ou de drame sans dualités, affrontements. Le drame s’amorce quand arrive le gnome forgeron Alberich, dont l’or irradiant excite la cupide convoitise Un instant auparavant, il taquinait les désirables ondines, et Flosshilde avertissait ses deux « espiègles » sœurs :
« Vous gardez mal l’or qui dort. »
Illico, le charme de l’harmonie originelle se rompt. Premier changement de tonalité, premier accord et ton mineurs, première dissonance. Et premier conflit : péché originel ! La mécanique dramatique se déclenche, et l’histoire du monde – la vie et ses vicissitudes – se met en branle. L’Âge de Fer succède à l’Âge d’Or…
À l’autre bout du cycle dramatique, une quinzaine d’heures plus tard, un monde finira, un autre commencera : « crépuscule des dieux », Ragnarök de la mythologie scandinave. Les dieux meurent mais l’Homme vit, libre et aimant. Les dieux, c’est-à-dire le majestueux Wotan, qui a aliéné sa volonté en la soumettant au contraignants Traités pour s’arroger le pouvoir spirituel et temporel ; son épouse Fricka ; Erda, Sagesse de la Terre (Erde), et avec eux tout le germanique panthéon ; et aussi, sous terre, le hideux gnome Alberich, roi des nains forgerons qui a maudit l’Amour par amour des richesses matérielles. En ce dénouement cosmique, tandis que l’Or retourne aux ondines et aux protectrices profondeurs du Rhin, un feu purificateur fait place nette. Alors pourra resplendir, au terme de la mystagogie wagnérienne, la rédemptrice lumière du Graal : amour, foi, espérance. Wagner lui-même, commentant le prélude de Parsifal, a expliqué au roi Louis II que le Sang christique contenu dans le saint calice s’identifie aux trois vertus théologales(6).
Ce divin Sang, n’allons pas le polluer en y voyant quelque nauséeux et raciste « sang pur », à l’instar de tels spécialistes fermés à toute symbolique ! De racisme antisémite, les drames de Wagner sont exempts ; et dans sa pensée, il ne revêt pas l’importance que d’aucuns lui attribuent. Rien à voir avec la mystique de l’amour, de la rédemption et du détachement (schopenhauérien). Cet axe central de l’idéologie wagnérienne réduit l’antisémitisme à la dimension d’un négligeable, et regrettable, épiphénomène.
Exégète avisé, Paul Legardien a compris que l’œuvre entier de Wagner est une quête du Graal, initiatique donc. L’apparence du Trésor varie selon les aspirations de qui le convoite, matérielles pour les uns, spirituelles pour les autres (7). « Notion incommunicable », point de mire au confluent de la poésie et de la musique : Amour, Vérité, Parole perdue, Saint-Graal (8). Reconquête de l’unité originelle. Résolution, au sens musical : « qu’ils soient un », comme la consonance qui harmonise – unifie, marie – les sons.
L’analogie symbolique du Trésor des Nibelungen et du Graal de Parsifal est suggérée par le compositeur philosophe, dans son texte sur « Les Wibelungen [sic], histoire universelle tirée de la légende » (9).
S’il y a une modernité dans le prélude de L’Or du Rhin, ce n’est certainement pas celle que veulent y voir, aveuglés par leurs a priori, les avant-gardistes pourfendeurs de traditions. Ne leur en déplaise, ce prélude annonce beaucoup moins Györgi Ligeti et les « spectraux » que les « minimalistes » américains, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass. Lesquels, depuis les années 1960, ont réaffirmé avec ostentation les caractères de la musique universelle bannis par l’avant-garde : tonalité (harmonie), consonance, pulsation rythmique, répétition. Exactement comme l’exorde de la Tétralogie ! Entre Wagner et eux, toutefois, une différence de taille : la musique wagnérienne est foncièrement expressive, celle des minimalistes, non. Ils renouent, eux, avec une objectivité médiévale et traditionnelle. La Passion selon saint Jean d’Arvo Pärt est tout à fait caractéristique à cet égard.
La postmodernité bouscule les repères chronologiques et rejette la vision historiquement linéaire, évolutive, où le présent remplace le passé au nom d’un chimérique progrès. Elle lui substitue un réseau ouvert de relations et interrelations entre le passé et le présent, de sorte que l’actuel ne s’identifie plus obligatoirement à l’inédit. Retour des traditions ? Oui, à condition de savoir que les traditions ne vivent qu’en se renouvelant, s’actualisant. Une tradition figée est « lettre morte ». Alors, y a-t-il dans l’œuvre wagnérien quelque projection dans le futur, ou cet œuvre se referme-t-il sur son propre présent devenu pour nous du passé, comme en un lieu clos ?
Après Tristan, paroxysme de la tension expressivement dualiste consonance/dissonance, Parsifal chante les lendemains d’une « mélodie patriarcale » où s’écoulent, toujours les mêmes et toujours autres, les eaux matricielles de l’éternelle Harmonie. Gardons-nous de la confondre avec la « tonalité classique », l’un de ses avatars, comme les avant-gardistes qui s’évertuent à évacuer toute forme de tonalité, donc d’harmonie. Cet insidieux contresens a trompé des foules de braves mélomanes, qui ne savent plus à quel saint se vouer et ne peuvent, quand même, s’empêcher de préférer Bach, Mozart, Louis Armstrong ou le gamelan javanais à Boulez.
Debussy et Stravinsky, contournant l’impasse où les eût menés une stérile imitation du maître de Bayreuth, ont inauguré une consonance globale qui, au lieu d’exclure les dissonances comme le non-consonant, et de s’y opposer, les intègre comme le moins-consonant, à l’image de l’échelonnement des sons harmoniques donné par la nature : le plus consonant se situe au grave, près du son fondamental (Unité génératrice), le moins consonant à l’aigu, plus loin d’elle : la procession des sons rend audible celle des nombres (10). Ce fondement de l’Harmonie, naturel, universel, inamovible, les premiers instants de la Tétralogie le donnent à entendre pour évoquer le Rhin avec son Or, et à travers lui le Cosmos régi par son Principe. Nulle musique ne saurait s’en déprendre sans cesser de mériter l’appellation « musique ». Ainsi les dissonances consonantes du stravinskyen Sacre du Printemps ont une tout autre nature que celles, irréductiblement anti-harmoniques, de Schönberg. Et la modernité d’une œuvre musicale ne se mesure plus à son coefficient de dissonances. Les « minimalistes », Arvo Pärt, John Tavener (11), ou Henryk Górecki dans sa fameuse Troisième symphonie, suivent ce même chemin, le seul qui ouvre de nouveaux horizons. Leur musique peut être à la fois très moderne et très consonante.
Écoutons, au premier acte de Parsifal, la processionnelle musique de transformation, marche vers le sanctuaire du Graal, vers le Centre, hors du monde, là où « le temps devient espace ». Transformation de l’agreste paysage en temple, et transformation de la musique : de douloureuses dissonances, à la Tristan, se résorbent en de sereines consonances. Six trombones claironnent triomphalement le thème christique « Cène », puis les quatre cloches du Montsalvat, « Mont du salut », château du Graal, sonnent et répètent un motif archétypique : do, sol, la, mi – do, sol, la, mi… La « tintinnabulation » de Pärt ne se profile-t-elle pas à l’horizon ? En tête du thème de la « Cène », il y a ces quatre mêmes notes : do, mi, sol, la ; l’accord parfait majeur amplifié de la sixte, soit les harmoniques quatre à sept de la série acoustique. Au Moyen Âge déjà, cette formule était porteuse de lumière et joie. Dans tous les drames wagnériens, depuis Le Vaisseau fantôme, elle signifie Rédemption, Lumière d’Amour. Lorsque retentissent les cloches de Parsifal, l’orchestre se tait. En un Silence cosmique la Voix de Dieu, Verbe qui était au commencement et sera au siècle des siècles, emplit l’espace d’une Parole, d’un Chant d’éternité…
Musical, le Graal wagnérien est réceptacle d’Harmonie, régénératrice et rédemptrice. Un éternel Trésor.
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mercredi, 31 janvier 2007
ARVO PÄRT
LA MUSIQUE AU SEUIL DU PARADIS
par David Gattegno
« Unir Dieu et les hommes à travers l’Incarnation, l’enseignement, la souffrance, la mort, l’ensevelissement et la Résurrection du Christ, c’est la plus haute preuve révélée et accomplie de l’amour de Dieu pour les hommes, le secret du renouveau et de la déification de la nature humaine. »
L’homme doit recouvrer l’esprit libérateur de la liturgie, le « service » de la vie éternelle, dont le catéchisme athéologique moderne l’a spolié. Pour ce faire, il y a nécessité pour lui de trouver à se désincarcérer des véhicules dans lesquels l’éducation laïque et obligatoire l’a claquemuré.
Voilà ce qu’entreprit de faire, exemplairement, le grand compositeur estonien sous les auspices duquel nous avons voulu nous placer ici.
Un pareil exercice de reconquête ne peut que laisser pantois ceux qui s’avisent du fait. Ainsi, en 1977, lorsque la partition de Tabula rasa fut posée sur leurs pupitres, les instrumentistes s’exclamèrent: « Mais où est la musique ? »… On raconte que, après l’exécution de la pièce, les interprètes déclarèrent avoir été convaincus par sa beauté et conquis par sa sérénité.
Sans doute est-ce cette anecdote qui a suggéré à un commentateur, Philipp Borg-Wheeler, cette réflexion sur la musique de Pärt :
« De manière typique, toutes ses œuvres semblent d’une simplicité désarmante sur le papier, tandis que leur exécution révèle une profondeur spirituelle authentique et pleine de dignité.” 1
De son côté, Arvo Pärt indique :
« Je travaille avec très peu d’éléments — une ou deux voix seulement. Je construis à partir d’un matériau primitif — avec l’accord parfait, avec une tonalité spécifique. Les trois notes d’un accord parfait sont comme des cloches. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé cette musique tintinnabuli.” 2
En dépit du fait qu’elle puisse paraître extrêmement rudimentaire à la musicologie, la technique tintinnabuli offre un champ d’investigation d’une richesse inouïe. Et la mise en culture de ce terroir par Arvo Pärt lui a permis de récolter la forme expressive à la poursuite de laquelle il s’était désespérément lancé durant vingt années, d’errance, tout d’abord, et de ressourcement, ensuite.
Il naît le 11 septembre 1935, dans la ville de Paide, en Estonie. Il deviendra donc assez rapidement citoyen « soviétique », puisque l’histoire de ce pays consiste en une succession ininterrompue d’invasions, de jougs, de dominations, et ce, pendant près d’un millénaire. Le dernier de ses avatars remonte au 17 juin 1940 : l’Union soviétique annexe le pays, qui devient ainsi la « République soviétique socialiste d’Estonie ». En 1991, avec d’autres de ces « républiques », l’Estonie sera débarrassée de ce joug, pour passer, peu après, sous celui de la Communauté européenne.
Outre les influences, principalement germaniques, en raison des diverses occupations teutones, et outre le protestantisme, qui en découla, la culture d’Estonie est finno-ougrienne. Pour le compositeur Velgo Tormis, les langues finnoise et estonienne ont la particularité d’utiliser la musique comme vecteur de la pensée… Cette considération veut faire remonter la culture en question aux traditions du chamanisme, traditions archaïques dans lesquelles le symbole est conçu aussi immédiatement qu’est déchiffrée l’orthographe chez nous. Or, le symbole linguistique est oral; son immédiateté exige donc qu’il soit perçu comme sonore, d’où cette revendication légitime d’une linguistique musicale.
Réalité réelle de cette « source musicale », n’en doutons pas, car, en ces contrées baltiques, le chant runique — qui est un composé de parole spirituelle, de souffle épique et de principes lyriques — avait pour fonction de susciter la transe, la fureur; c’est-à-dire qu’il était l’agent d’un transport par-delà les dimensions qui conditionnent l’existence humaine.
Le rapport entre les cloches, auxquelles se réfère formellement Arvo Pärt, et l’origine runique du chant estonien va nous être confirmé, de manière assez inattendue, par un poète américain, Edgar Poe, traduit dans notre langue par un poète français, Pierre Pascal3:
« D’accord, d’accord sonnant en rimes,
En rythme runique unanime,
Avec de sourds envols d’air qui tintinnabulent
Des cloches d’argent en conciliabules
Des cloches qui ferraillent
Du cliquetis, du tintamarre des sonnailles. »
Ainsi, donc, depuis les extases chamaniques primordiales jusqu’à la monodie du chant grégorien, introduite sur son territoire au XIIe siècle, l’Estonie en arrivera à accueillir les polyphonies médiévales. Sa musique s’est ainsi perpétuée, de manière essentiellement chorale, jusqu’au début du XXe siècle, demeurée à la croisée des antiques influences du chant runique et des formes du Moyen Âge et de la Renaissance.
Enfin, Heino Eller, élève d’Alexandre Glazounov, deviendra le « père de la musique moderne estonienne ». Arvo Pärt suivit son enseignement au conservatoire de Tallin. Parallèlement et, certainement, à des fins alimentaires, il compose pour le cinéma, à l’exemple de nombre de ses aînés soviétiques, et travaille en qualité d’ingénieur du son à la Radio estonienne.
« Au début, durant ma période dodécaphonique, j’ai vécu vraiment séparé des sources originelles. Et le tournant que j’ai pris a été comme une manière de réapprendre à marcher. Sans doute, la raison pour laquelle une telle métamorphose se produit chez certaines personnes et pas chez d’autres restera-t-elle toujours une énigme. Tout ce que je sais, c’est que lorsque j’ai entendu pour la première fois du chant grégorien, je devais être suffisamment mûr, d’une manière ou d’une autre, pour pouvoir apprécier une telle plénitude musicale. Soudain, je me sentais démuni et riche tout à la fois. Absolument nu, aussi. Je n’avais rien, je n’arrivais à rien. Je me sentais comme le fils prodigue qui rentre chez son père. Les moyens que j’utilisais auparavant ne m’avaient pas permis de dire ce que je voulais dire avec la musique. Et je n’en connaissais pas d’autres. […] J’étais fermement décidé : tout ce que j’avais fait jusque-là, je ne voulais plus jamais le faire. Auparavant, j’avais déjà fait, pendant plusieurs années, différentes tentatives en recourant à la technique du collage, principalement avec la musique de Bach. Mais tout cela était davantage une sorte de solution de compromis que quelque chose que j’aurais porté “dans ma chair”. Ensuite, cette rencontre avec le grégorien !… J’ai dû repartir complètement de zéro. Il m’a fallu sept, huit ans avant de me sentir un tant soit peu sûr — une période durant laquelle j’ai, bien entendu, écouté et étudié beaucoup de musique ancienne. Mais malgré tout, le futur me paraissait toujours aussi sombre… »
Il se donne alors tout entier à l’étude de la musique ancienne : après le grégorien et les troubadours, l’organum de Notre-Dame ( XIIe siècle ) qui voulait renouer avec l’Antiquité, dont les principales figures furent Maître Albert, Léonin et Pérotin, dit « le Grand », considéré en son temps comme le « meilleur déchanteur », c’est-à-dire le plus riche inventeur de contre-chants mélodiques; il explore également la tradition polyphonique représentée par les Guillaume de Machaut, Johannes Ockegem, Jacob Obrecht, Josquin des Près, Guillaume Dufay, Tomas Luis de Victoria, etc. Tout cela lui permettra d’avancer et de beaucoup apprendre sur ce que signifie « un millimètre sur une partition et quelle arme puissante cela peut devenir lorsque l’on sait en prendre la mesure ».
Il s’agit d’une quête des sources originelles, de ce qu’a pu véhiculer notre monde occidental lorsqu’il disposait encore d’un accès au surnaturel. De ce temps où, dans chaque activité, fût-elle laborieuse à certains égards, il existait, conjoint à l’exercice, un idéal de beauté et de spiritualité. Et, quoi qu’il en soit de l’impression de foisonnante richesse donnée par la masse considérable des matières à étudier dans ce prodigieux passé, il veut retrouver la possibilité de recevoir quelque chose d’essentiel – quelque chose qui soit authentiquement vital, et identifiable comme tel, en raison du fait que, pense-t-il, on ne se l’approprie que parce que l’on en a un besoin organique. Quoi qu’il en soit de cette richesse infinie, la possibilité du retour dépend de beaucoup moins que tout cela. Ainsi, son idéal – chimérique, au demeurant – est celui-ci :
« Pouvoir écrire une mélodie à une voix infinie, une musique qui soit comme un discours, comme un flux de pensée. » 5
N’est-ce pas un retour à cette source musicale évoquée par Velgo Tormis ? Bien entendu. Elle remonte bien au-delà toute l’histoire de la musique occidentale, elle remonte à cet Orient, qui est la direction cardinale du Paradis, là où se blottit le chevet de nos églises.
Alors:
« [À cette voix librement composée] vient se rattacher, suivant des règles précises, déterminées, très simples, mais très strictes, une autre voix, qui ne consiste qu’en les trois notes de l’accord d’un seul mode. Pendant que cette première ligne, qui évolue graduellement, passe par toutes les transformations possibles, la seconde demeure toujours constante, tout en étant très étroitement liée à la première. Cela génère une symbiose particulière, que je pourrais décrire ainsi: si l’on considère que la volonté humaine est une substance abîmée, indéfinie, que je compare avec mes mélodies, on peut dire que la seconde, résonance des trois notes de l’accord, crée une sorte de Terra Incognita, un terrain neutre sur lequel un brin d’herbe se voit conférer le statut d’une fleur. Finalement, ces deux lignes produisent l’effet d’une seule ligne. Il ne s’agit pas d’harmonie, mais pas non plus de polyphonie. C’est une sorte de “dualité” qui forme en même temps une unité. » 9
NOTES
1. « Arvo Pärt : Musique chorale », in Beatus, CD Virgin Classics, 1997.
2. Cité par Éric Michon, in Arvo Pärt : Misere et Cantus in memory of Benjamin Britten, IA-IPR éducation musicale, académie d’Orléans-Tours, s.d.
3. Edgar Poe, Poëmes, traduction en vers, et vers pour vers, de Pierre Pascal, Mercure de France, 1942.
4. Classica, 2000.
5. Entretien avec Jordi Savall, op. cit.
6.Ibid.
7. « Au seuil du Paradis », in Kanon pokajanen, CD ECM Records, 1998.
8.Entretien avec Jordi Savall, op. cit.
9. Ibid.
( article paru dans Contrelittérature, N° 17, Hiver 2006)
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