mercredi, 27 octobre 2010

Mensonge soviétique et vérité romanesque

par Falk van Gaver

 

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Véronique Hallereau, Soljenitsyne, une destin, L’Œuvre, 2010.

 

« Ne pas vivre dans le mensonge. » (Alexandre Soljenitsyne)

 

   Alors que les apprentis révolutionnaires et les boyscouts situationnistes préparaient le grand jeu de Mai 68, jouant à la clandestinité prolétarienne dans la France du Général et l’Europe de Papa, d’autres, de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du rideau, de l’autre côté du mur, jouaient leur honneur et leur peau. Les dissidents. Les géants. On connaît le mot de Bernard de Chartres (XIIe s.) : « Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants, etc.» Dont acte. C’est ce sentiment qui nous frappe tous quand nous sommes confrontés à la figure monumentale d’Alexandre Soljenitsyne. Et il a frappé, comme tant d’autres, Véronique Hallereau, dès sa jeunesse. Mais plutôt que de saluer de loin et en termes convenus le bronze gigantesque, la fresque héroïque  cette épopée d’un homme seul contre un système, cet homme qui a refusé d’être davantage un numéro de zek…  et est devenu un nom , Véronique Hallereau a approché l’homme – à travers l’œuvre d’abord : Soljenitsyne, un destin[1]. Portrait littéraire donc, ou biographie littéraire – tant l’œuvre et la vie sont liés, sont une – œuvre-vie, bio-graphie.

   SOL 2.jpgNé en 1918, arrêté en 1945 – deux dates fortes, charnières pour avoir osé critiquer Staline « la moustache » dans les lettres – la fameuse « résolution n°1 », germe de toutes les autres le capitaine Soljenitsyne, marxiste-léniniste fervent, va passer de l’autre côté de l’ombre. Le goulag. Rideau de fer au carré. Plus tard, il y verra le doigt de Dieu qui lui faisant toucher la vérité du régime l’aura à tout jamais délivré de l’idéologie. Car le camp de travail et de mort n’est pas un accident, un excès, un abus du totalitarisme (qu’il soit communiste, nazi ou fasciste), il en est la vérité ultime, le fondement secret et manifeste, la réalité totale et définitive. Camp et prison de 26 à 34 ans. 1953 : date charnière encore. Relégation aux confins centre-asiatiques de l’Empire rouge. En prison, en camp, cependant, il fait auprès des prisonniers l’expérience paradoxale de la liberté – intellectuelle, et spirituelle. « Les opinions différaient, certains étaient monarchistes, lui-même marxiste, mais l’amour de la liberté et l’indépendance d’esprit les unissaient plus que ne les séparaient ces divergences. »[2] Au cœur caché de l’Union soviétique reparaît le vrai visage de la Russie. « Sa Russie est la Russie souffrante, celle qui est en prison, celle qui est déportée, celle qui est humiliée. »[3] Libération spirituelle. Conversion. Les écailles tombées des yeux.

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   De retour en Russie, il devient instituteur de village, et se met à l’ouvrage. Rythme quasi monastique, intensité de vie, densité d’œuvre. Bourreau de travail. La vérité sur, ou contre, tout contre, Staline, mais aussi Khrouchtchev, et tout l’URSS. « Le vrai centre de gravité de l’histoire contemporaine, c’est le camp. Dans la Russie stalinienne, on ne peut devenir un grand écrivain ans avoir été au camp. »[4] C’est l’époque du samizdat, de la dissidence, de la littérature clandestine. Il mène une vie d’agent secret, dont le seul gouvernement est la liberté ; la seule fidélité, la vérité. 1962 : est autorisée la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch dans le n°11 de la revue littéraire Novy Mir. C’est un séisme spirituel. Soljenitsyne, bien vite, devient l’ennemi public n°1. Persécutions, perquisitions, intimidations, manipulations. Soljenitsyne a anticipé, s’est organisé, est déjà entré en résistance. En fin stratège, il a toujours un coup d’avance. Il a son réseau, les « invisibles », il rassemble en secret les innombrables témoignages qui serviront à L’Archipel du goulag. Témoignage, martyre martyrologe. Ce roman sans fiction. Vérité romanesque contre mensonge soviétique. La Terreur rouge s’est particulièrement attaquée aux écrivains : « Assassinés, Nicolas Goumilev, Ossip Mandelstam, Isaac Babel, Boris Pilniak, Nicolas Kliouev, Daniel Kharms, peut-être Serge Essenine. Suicidés, Vladimir Maïakovski, Marina Tsvetaieva, deux ans après son retour. Mort de désespoir, Alexandre Blok, qui déclara peu avant, en 1921 : ‘Le poète meurt parce qu’il ne peut plus respirer.’ Et signait ses lettres ‘Blok, incapable d’écrire en vers’. Inadaptés, censurés ou rapidement interdits, Anna Akhmatova, André Biely, Boris Pasternak, Mikhaïl Boulgakov, André Platonov, Vassili Grossman, Eugene Zamiatine qui finit par émigrer. Même Maxime Gorki fut isolé, quasiment emprisonné dans une cage dorée. Dans ces conditions, la prise de parole d’un écrivain comme Alexandre Soljenitsyne pouvait effrayer les dirigeants soviétiques. Écrire était un acte politique. »[5] Elie contre Achab et Jézabel. « La conscience vivante, bien que fragile et immatérielle, est plus forte que les violences de l’histoire. »[6] 1965 : la dissidence fait du bruit. Mouvement de contestation pacifique du pouvoir soviétique, révolte des intellectuels qui réclament et incarnent la liberté littéraire. Leur tactique ? Faire pisser le code. « ‘Faire pisser le code’ consistait donc à invoquer les textes pour en exiger l’application littérale par ceux-là même qui les avaient promulgués, et qui s’indignaient de cette méthode bien insolente. »[7]

  SOL 3.jpg Soljenitsyne, lui,  demeure solitaire. Écriture. Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux, Le chêne et le veau. « Être un écrivain libre en URSS, responsable de ses écrits et soucieux de son style, oblige à un moment ou à un autre à affronter le Parti, qui ne peut souffrir une parole particulière. »[8] Soljenitsyne garde une confiance surnaturelle. Vertu de force. « Les souhaits élevés ne manquent jamais d’être exaucés », écrit-il. Il vise à montrer « comment, sous un régime totalitaire, un homme peut reprendre la parole confisquée dès la naissance, dans quelles conditions il peut écrire ‘je’, donner son point de vue. »[9] C’est un long bras de fer avec le KGB, lequel, ne pouvant le faire plier, ira jusqu'à essayer de l’assassiner – au parapluie bulgare. « Tout passe, seule reste la vérité », lui écrit un ami. La foi supporte tout, endure tout, espère tout. « La foi de Soljenitsyne a la même source que son art : son expérience des camps. Il n’était rien sans cette expérience du dépouillement dans lequel se trouvent la liberté, la conscience et Dieu. »[10] Il connaît bien en URSS le Père Alexandre Men, prêtre d’élite actif dans les milieux dissidents ; et, aux États-Unis, le suit avec attention le Père Alexandre Schmemann, « père » de l’Église orthodoxe autocéphale américaine, qui avait une émission hebdomadaire dans le programme russe de Radio-Liberté, une émission que Soljenitsyne écoutait avec grand intérêt. Fidèle, Soljenitsyne, mais libre toit autant que fidèle. « Traitant toujours les autres d’égal à égal, il n’était humble que devant les zeks, les saints et Dieu. » [11] À Pâques 1972, il écrit une lettre ouverte au Patriarche Pimene : « Ne vous laissez pas supposer, ne vous forcez pas à croire que, pour le clergé de l’Église russe, l’autorité terrestre est plus haute que l’autorité céleste, la responsabilité terrestre plus terrifiante que la responsabilité devant Dieu. » Scandale. Les milieux religieux lui tombent dessus. Sauf Schmemann : « Dans l’Ancien Testament, dans l’histoire du vieux peuple élu, il y avait le phénomène étonnant des prophètes. Des hommes étranges et extraordinaires qui ne pouvaient éprouver la paix et l’autosatisfaction, qui nageaient, comme ils disaient, contre le courant, disaient la vérité, proclamaient le jugement céleste sur tous les mensonges, faiblesses et hypocrisies… Et maintenant cet esprit prophétique oublié s’est soudainement réveillé au cœur de la chrétienté. Nous entendons la voix sonore d’un homme seul qui dit haut et fort que tout ce qui se passe – concessions, soumission, le monde éternel de l’Église se compromettant avec le monde et le pouvoir politique – tout cela est le mal. Et cet homme est Soljenitsyne. »

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   1973 : nouveau séisme. Parution de L’Archipel du goulag. Vision des catacombes. Œuvre de circonstance ? Non. « Une œuvre d’art porte en soi sa propre confirmation… Les œuvres d’art qui ont cherché la vérité profonde comme une force vivante s’emparent de nous et s’imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter », affirme Soljenitsyne. « L’œuvre d’art ne doit pas servir une cause sociale ou politique particulière (ce n’est pas la théorie de l’art engagé), mais elle doit être du côté de la justice et de la vérité, selon la conception traditionnelle de la littérature russe. »[12] Le  non est la première liberté. Et il s’exprime notamment dans les lettres publiques, comme celle aux dirigeants de l’Union soviétique de cette même année 1973. 1974 : Ne pas vivre dans le mensonge, dernier texte publié en URSS, en samizdat. 1974 : convocations, arrestations, expulsion d’URSS. Des voix sous les décombres. Coup pour coup.

   Il s’installe dans le Vermont, aux États-Unis. Isolement encore, sauvagerie – et travail. Famille. Et dénonciation persévérante du communisme : « Le communisme est antihumain. Nous sommes des hommes, nous voulons vivre comme des hommes. » 1978, C’est le discours de Harvard, Un monde éclaté ou Le déclin du courage, où il fustige l’Occident moderne, agnostique, relativiste, libéral, capitaliste et individualiste. Impardonnable. Réactionnaire. Soljenitsyne fatigue, ennuie, lasse – sauf une poignée de fidèles. Son prophétisme rugueux était mille fois plus réaliste que les idées en vogue.

   En 1990, dans Comment réaménager notre Russie ?, publié à Moscou par millions d’exemplaires (23 millions !), il expose une vision politique pragmatique – dont les grandes lignes pourraient être appelées patriotisme, anti-impérialisme, anti-expansionnisme, isolationnisme, localisme, décentralisation, auto-organisation, autogestion, autolimitation, subsidiarité… Pour lui, on ne peut être préservé de la tyrannie que par la « démocratie des petits espaces », fondée sur la tradition russe des zemstvos. Sa principale proposition politique est de décentraliser l’immense pays en confiant un grand nombre de responsabilités aux institutions locales.  Amoureux des révoltes et des révoltés, comme Jacques Ellul, Soljenitsyne condamne en revanche irrévocablement toute révolution, il aura encore l’occasion de le dire – et de se faire mal voir des intelligentsias occidentales – en Vendée, Mont-des-Alouettes, pour 1993. Il y rappelle que Lénine citait souvent Robespierre et, face aux soulèvements paysans, invoquait la Vendée et les « colonnes infernales » comme exemple d’une répression réussie. D’une révolution l’autre… Antijacobin, anti-impérialiste, antimondialiste aussi. Pour Soljenitsyne, il faut bien se garder de vouloir uniformiser l’humanité, car sa pluralité est sa beauté, elle répond à un dessein mystérieux qu’il ne nous appartient pas de changer : « Toute culture indépendante, ancienne et profondément enracinée, en particulier si elle est répandue sur une large part de la surface de la terre, constitue un monde en soi, plein de mystères et de raisons d’étonnement pour la pensée occidentale. »

  SOL 5.jpg 1994 : c’est le retour en Russie, lentement par l’Asie, la Sibérie. Il reste le porte-voix des sans-voix, sa voix s’était enflée durant toutes ces longues années de lutte et d’exil du murmure de toutes les petites voix privées de liberté. Il fait de la radio, de la télévision. Nul n’est prophète en son pays. Il quitte la vie politique, se réfugie dans une maison entourée de forêt, où écrire et travailler. Respecté sous Eltsine comme sous Poutine, mais à l’écart, comme D’Annunzio sous Mussolini. 1998 : La Russie sous l’avalanche – ou comment le libéralisme, profitant du champ de ruines de la société totalitaire, a détruit le pays. « Quelle souffrance d’éprouver un sentiment de honte pour sa patrie. De voir quelles mains indifférentes ou malpropres dirigent sa vie, stupidement ou par intérêt. Quels visages hautains ou perfides ou flétris elle offre au monde. Quel breuvage délétère on lui fait ingurgiter au lieu d’une saine nourriture spirituelle. A quelle désolation, à quelle misère est réduite la vie du peuple qui n’a plus la force de se relever. » Nous en sommes tous là. Il meurt le 3 aout 2008, fête des saint Macchabées, guerriers martyrs, il y a deux ans, déjà. Sa voix nous manque, sa voix nous hante. Là où est le cadavre, là se rassembleront les vautours. Vladimir Boukovski, dissident historique, rappelle à l’ordre les disséqueurs de cadavre et autres pisse-vinaigre : « Vous pensez que vous avez gagné à ne pas écouter la voix de Soljenitsyne ? Vous y avez perdu. Sa voix – c’est votre voix. La voix de ceux qu’on a tués, idiots – vos pères, vos grands-pères, vos oncles, ne le comprenez-vous donc pas ? Ceux qui n’écoutent pas Soljenitsyne n’écoutent pas votre douleur, précisément la vôtre. »

   SOL1.jpgReste l’œuvre, immense, celle du plus grand écrivain russe du XXe siècle, que peu encore lisent, malheureusement, mais qui aura une postérité inouïe une fois passée la publicité momentanée de la guerre froide et le reflux postsoviétique. Le livre de Véronique Hallereau, résultat de décennies de lecture et d’années de travail – dont nous n’avons ici qu’esquissé quelques-unes des pistes explorées – est sans doute la meilleure introduction à l’œuvre-vie du grand Alexandre.



NOTES :

[1] Véronique Hallereau, Soljenitsyne, un destin, L’Œuvre, 2010, 380 pages, 20 €.

[2] Ibid., p. 25.

[3] Ibid., p. 41.

[4] Ibid. , p. 70.

[5]  Ibid., p. 141-142.

[6]  Ibid., p. 131.

[7]  Ibid, p. 140.

[8]  Ibid, p. 148.

[9]  Ibid, p. 158.

[10]  Ibid, p. 181.

[11] Ibid, p. 184-185.

[12] Ibid, p. 202.

 

 

mercredi, 02 juin 2010

Alain Daniélou, un forlignage spirituel


par Alain Santacreu



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Jean-Louis Gabin
L'hindouisme traditionnel
Les Éditions du Cerf, 2010
590 p., 45 €


Dans un livre courageux, d'une grande probité intellectuelle, Jean-Louis Gabin démystifie la figure et l'oeuvre d'Alain Daniélou (1907-1994). Que ce dernier fût un imposteur, beaucoup d'indianistes le savaient mais tous prudemment se taisaient. Cette couardise universitaire n'a pas effleuré notre auteur, lui-même docteur ès lettres, qui a vécu et enseigné en Inde durant ces quinze dernières années.

Jean-Louis Gabin, alors fervent admirateur d'Alain Daniélou, arrive en Inde en 1993 avec l'objectif de recueillir l'œuvre inédite du maître pour la publier aux Éditions Kailash, dans la collection des « Cahiers du Mleccha ». Hélas ! avec les années et ses recherches avançant, il doit se rendre à l'évidence : Daniélou a forligné, en déformant, par ses traductions et son interprétation abusive, la pensée de l'un des plus prestigieux sages contemporains de l'hindouisme traditionnel, Swâmî Karpâtrî dont  il s'est pourtant revendiqué le porte-parole en Europe. Face à cette trahison, Gabin renie tous ses anciens travaux. Il se rapproche des représentants les plus autorisés de la tradition hindouiste auxquels il dévoile les turpitudes de Daniélou. On lira avec attention la préface du Mahant Veer Bhadra Misra, grand prêtre du temple de Sankat Mochan, professeur d'Université, dont on connaît l'engagement admirable en faveur de la dépollution du Gange.

L'analyse minutieuse de Jean-Louis Gabin fait apparaître qu'Alain Daniélou a manigancé une vaste opération de défiguration de l'hindouisme orthodoxe et de la pensée traditionnelle. Il a d'abord induit en erreur d'innombrables lecteurs et chercheurs en présentant Swâmî Karpâtrî comme le fondateur du Jana Sang, parti nationaliste d'extrême droite, alors que, bien au contraire, son mouvement politique, le Ram Rajya Parishad, soutenait un idéal politique traditionnel très critique sur l'utilisation politicienne de l'hindouité. Cet amalgame entre hindouisme traditionnel et fondamentalisme hindou n'est pas son unique forfaiture. À travers certains de ses ouvrages, en particulier Shiva et Dionysos, Daniélou a procédé à un détournement de l'hindouisme en l'assimilant au polythéisme gréco-romain. Un autre dévoiement réside dans sa traduction systématique, aberrante pour l'orthodoxie hindoue, du linga par « phallus ». L'auteur de L'Érotisme divinisé s'est continûment appliqué à réduire le shivaïsme à une forme d'hédonisme tantrique, en le dépouillant de sa véritable dimension métaphysique. L'inadmissible félonie advient lorsqu'il attribue ses fausses conceptions à Karpâtrî et qu'il va même jusqu'à censurer la pensée du grand sannyâsî. Certes, l'oeuvre d'Alain Daniélou n'est pas que mensonge et tromperie, ses études sur la musique, la danse ou le théâtre sont souvent remarquables, même si elles doivent beaucoup aux pandits ; mais l'ouvrage de Jean-Louis Gabin, qui n'envisage que les textes et traductions portant sur l'hindouisme, confirme leur volonté antispirituelle.

À partir des simples questions que l'auteur se pose sur Alain Daniélou, le livre  devient  une enquête passionnante. Pourquoi ses « erreurs » si lourdes de conséquences concernant l'œuvre politique de Swâmî Karpâtrî ? Pourquoi a-t-il délibérément déformé sa pensée ? Pourquoi a-t-il obstinément dénaturé les faits historiques et trahi un enseignement qu'il prétendait avoir pour mission de diffuser dans le monde occidental ? Quelles étaient les raisons profondes du départ de Daniélou de Bénarès pour Adyar, en 1953 ? Comment a-t-il pu quitter le contexte de l'hindouisme le plus traditionnel pour s'agréger à la « pseudo-religion » de la Société théosophique ? La réponse de Jean-Louis Gabin tombe sans ambages : « sa trahison vis-à-vis de la pensée et des écrits de Swâmî Karpâtrî qu'il prétendait servir et représenter, une telle haine des traditions, des religions, de la spiritualité et même du débat philosophique honnête semblent conforter la thèse de René Guénon sur l'existence d'une entreprise "pseudo-initiatique" répandue par de faux maîtres qui seraient en même temps cyniques et illusionnés.» (pp. 325-326)

Les courageux travaux de dévoilement de Jean-Louis Gabin ouvrent de nouvelles perspectives sur des ramifications contre-traditionnelles jusqu'ici passées inaperçues mais dont les liens cachés se dévoileront au lecteur attentif. Un fil d'Ariane très subtil permet de  démêler l'écheveau pseudo-initiatique qui s'est construit autour de l'œuvre d'Alain Daniélou ; il suffit notamment de relever les allusions de l'auteur quand il se refuse, soi-disant pour des raisons personnelles, à donner le nom de certains individus qu'il s'agit précisément de mettre en relation.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que de rectifier les thèses de René Guénon,  récupérées et sciemment « inversées » par le néo-paganisme contemporain. Jean-Louis Gabin montre qu'Alain Daniélou, sous son nom initiatique Shiva Sharan, après avoir plagié Guénon sans vergogne, a finalement trahi sa pensée comme celle de  Karpâtrî.

Même si René Guénon ne parle pas depuis le « situs herméneutique » chrétien, son œuvre demeure incontournable pour qui veut comprendre les fondements traditionnels du christianisme ; et la pensée symbolique vers laquelle il nous réoriente demeure l'unique voie néguentropique d'un dialogue religieux authentique. Daniélou, qui identifie ce qu'il appelle le « shivaïsme ésotérique » au sanatâna dharma, c'est-à-dire à la Tradition primordiale, soutiendra que Guénon n'aurait eu accès qu'à l'aspect extérieur de la Tradition hindoue.

Jean-Louis Gabin, en s'appuyant sur l'ouvrage exceptionnel de Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés, rend justice à l'oeuvre guénonienne. Rejetant tous les totalitarismes, Guénon a discerné dans les idéologies fasciste et nazie l'action d'influences « contre-initiatiques ». Des divergences doctrinales essentielles l'opposent à Evola. Jean-Louis Gabin constate que « la question de la primauté de l'autorité spirituelle sur le pouvoir temporel ou, en d'autres termes, des brahmanes sur les kshatriyas, est exactement au cœur de la confusion opérée par Alain Daniélou entre la Ram Rajya Parishad fondée par Swâmi Karpâtrî et le Jana Sang inspiré des théories fascisantes de Golwalkar » (p. 561).

L'énonciation très vivante de l'écriture de Jean-Louis Gabin nous éloigne de la pesanteur  universitaire et rend la lecture captivante. En effet cette rectification de la vérité spirituelle est aussi ressentie par l'auteur comme une obligation morale, puisqu'il avait lui-même contribué par ses travaux précédents à édifier l'œuvre posthume d'Alain Daniélou. Ce livre, qui fera scandale puisqu'il dénonce une ignominie, est aussi un émouvant témoignage existentiel. L'hindouisme traditionnel de Jean-Louis Gabin est un livre lumineux, une divulgation saisissante d'un forlignage spirituel qui, au-delà d'Alain Daniélou, aura été celui de toute une génération.


lundi, 15 février 2010

Contrelittérature n° 22

 

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Avec ce numéro 22, la revue Contrelittérature, fondée il y a dix ans, affirme résolument son orientation chrétienne.

La lecture de la revue se propose comme une déambulation orientée par la représentation d’un plan de cathédrale. Ainsi les différentes rubriques sont autant de stations : narthex, nef, transept, croisée, chœur, abside, déambulatoire. Cette « architecture » rythme la lecture et met en résonance les différents textes. La revue, loin d’être une compilation d’articles, est une véritable construction.

Dès l’entrée du narthex, Alain Santacreu présente une étude des transformations sémantiques du mot « cœur ». À travers les différentes acceptions hébraïque et grecque, on retrouve l’antagonisme du prophétisme biblique et de la philosophie hellénique, deux visions du monde que l’article tente de réconcilier.

En avançant dans la nef, on lira deux textes d’auteurs éminents. Le premier, d’Edouard Glotin, s.j., qui a consacré sa vie de chercheur au thème du Cœur de Jésus ; le second, de Monseigneur Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, qui s’attache à montrer la présence primordiale du Cœur dans les psaumes.

Dans le transept, on découvrira deux belles études : l’une, de Michel Fromaget, un des plus importants représentants actuels de l’anthropologie spirituelle, qui, en prenant comme support les Artes moriendi médiévaux, dénonce l’absence tragique de l’accompagnement des mourants dans notre société post-moderne ; l’autre, de Guillemette Cadel, est un hommage à l’œuvre essentielle de Maurice Zundel.

À la croisée du transept, on trouvera un texte superbe de Jean-Marie Mathieu qui s’applique à relever l’analogie du Sacré-Cœur avec le Nom de Gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le Chœur se compose d’un dossier consacré au philosophe chrétien Jean Borella dont on pourra lire un texte inédit intitulé « Je suis l’Immaculée Conception ». Deux excellentes études de Bruno Bérard présentent la pensée d’un auteur dont l’influence sur l’avenir du christianisme pourrait se révéler déterminante. Un dernier article d’Alain Santacreu recense Problèmes de gnose, un des récents ouvrages du philosophe.

Un déambulatoire clôt la revue en l’ouvrant vers la thématique du prochain numéro : la spiritualité dans l’art et la littérature. Le texte-manifeste du Père Félix Anizan, « Aux écrivains et aux artistes », paru en 1926 dans Regnabit, est repris in extenso. Enfin, un poème éponyme de Gwen-Garnier Duguy, « Au commencement est le cœur », vient boucler le circulus de la lecture.

 

Cette revue-livre peut être commandée dans toutes les librairies.

Chez l’éditeur : L’Harmattan

Abonnements : Contrelittérature, L’Ancien Presbytère, 28170 Saint-Ange.

samedi, 12 décembre 2009

Une nouvelle version de la revue Contrelittérature

 

Après une interruption d'un an, la revue Contrelittérature reparaît sous la forme d'une revue-livre de 180 pages environ, à parution annuelle. La sortie du numéro XXII est prévue pour le début de l'année 2010. La revue sera hébergée par les éditions L'Harmattan, dans le cadre d'une collection qui publiera aussi des ouvrages inspirés par la foi et la manifestation essentielle de l'idée religieuse.

 

 

CONTRELITTÉRATURE

Pour le rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur

 

 

Au commencement est le cœur

 

 

Philippe de Champaignestin_1645-1650.jpg

XXII

Dixième année


CONTRELITTÉRATURE
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Avec ce numéro XXII, la revue Contrelittérature, fondée il y a dix ans, affirme résolument son orientation chrétienne. Le Cœur est ce lieu mystérieux où Dieu s'ouvre à l'homme pour lui proposer, en toute liberté, le dessein qu'il forme pour lui : sa déification. De même que jadis le soldat romain s'était servi de sa lance pour ouvrir le Côté de Jésus et, ainsi, en découvrir le cœur physique, aujourd'hui, le regard contemplatif de l'Église, gracieusement éclairé par le don d'intelligence, doit se tourner vers le sens plénier de la Révélation divine qui, en son centre, garde le mystère pascal du Christ. C'est donc sous l'égide de cette herméneutique du Cœur de Jésus que sont placés les différents travaux et articles de ce numéro inaugural : « Au commencement est le Cœur ».


Avec les contributions de :

Félix-Marie Anizan, o.m.i - Bruno Bérard - Jean Borella - Guillemette Cadel

Michel Fromaget - Gwen Garnier-Duguy -  Édouard Glotin, s.j.

Mgr Robert Le Gall - Jean-Marie Mathieu - Alain Santacreu

 

_________________________________

 

ABONNEMENT À LA REVUE

 

L'abonnement donne droit, en plus de l'envoi gratuit du numéro annuel de la revue, à une remise de 5 % sur tous les ouvrages à paraître dans la collection.

 

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lundi, 22 juin 2009

Un premier roman de François Cahen

1918 Forteresses

 

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La guerre est un formidable matériau romanesque. Le pire et le meilleur de l’homme s’y côtoient : le sadisme et la bravoure, la veulerie et le sens de l’honneur, l’attrait pour la mort et l’attachement à la vie. Ces contradictions sont au cœur du roman de François Cahen, jeune historien de 26 ans et qui signe là son premier roman. Autant dire que François Cahen apparaît « décalé » par rapport à sa génération : aux petites histoires intimistes franco-françaises, il préfère le souffle de l’épopée virile, l’odeur de la poudre et des charniers, la chiennerie de la guerre qui change les uniformes rutilants en manteaux de boue.
L’action de Forteresses se déroule dans les Balkans, dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale et dans les semaines qui ont suivi l’armistice, moment crucial pour l’Europe qui voit la dislocation des empires russes, prussiens et austro-hongrois. On pense à Capitaine Conan de Roger Vercel, mais aussi au Mors aux dents de Vladimir Pozner – deux livres qui, à la façon de François Cahen, auront montré combien l’Europe aura été autre chose que cette zone de libre échange sagement gardée par de gentils fonctionnaires bruxellois.
Dans Forteresses, on suit l’errance picaresque de Herbert von Alugilac, colonel austro-hongrois à qui est confié la mission suivante : rendre à un bolchevique une fille qu’il a eue avec une paysanne serbe, morte dans les bras de l’officier. Mais le bolchevique ne se laisse pas approcher comme ça : les tenants de l’ordre ancien veulent lui faire la peau et lui-même ne tient pas vraiment à assumer ses responsabilités de père. On l’aura compris : ce roman n’est pas seulement historique, il se veut aussi symbolique. En plaçant son action dans les Balkans, c’est aussi de notre Europe dont veut nous entretenir François Cahen : cette enfant serbe est la nôtre, fille des Empires blancs et rouges. Ajoutons à cela qu’il s’agit d’un formidable roman d’aventures qui ravira tous ceux qui aiment découvrir l’Histoire à travers des destins inouïs et pourtant vraisemblables. A travers ce livre, François Cahen aura réussi à combiner avec talent sa passion de l’Histoire et de l’écriture. Une nouvelle parution s’impose. On l’attend avec impatience.

_________________________________________ Pascal Hérault
(Retrouvez l'auteur de cette chronique sur son blog)



Forteress

 

vendredi, 06 mars 2009

Un essai de Bruno Bérard

 

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Bruno Bérard
Initiation à la métaphysique - Les trois songes
préface de Michel Cazenave
L'Harmattan, 2009, 146 pages, 14,50 €


Voici enfin une version, accessible à tous, de la métaphysique la plus authentique. Pour y parvenir, Bruno Bérard prend prétexte de trois songes et en propose une interprétation métaphysique, soigneusement distinguée des interprétations scientifiques, symboliques ou ésotériques. Cette première partie de l'ouvrage, simple et directe, permet au lecteur d'entrer de plain pied, et sur des exemples concrets, dans l'intelligence de la métaphysique. D'autant plus que, dès le départ, un lexique clair des mots-clefs est mis à la disposition du lecteur.

Comme la métaphysique est partie prenante de toute religion, l'auteur présente alors cette même interprétation dans un langage tout d'abord spécifiquement chrétien, puis dans des langages d'autres traditions : bouddhique, hindoue, islamique, judaïque et taoïste, lesquelles semblent présenter de très fortes analogies avec la première. De ce panorama, qui prend une consistance singulière à travers l'ensemble de ces traditions religieuses, se dégage une séquence universelle « d'accès au divin » que l'auteur baptise « la guérison en deux temps ».

Fort de cette compréhension concrète d'une métaphysique universelle, Bruno Bérard va alors inviter le lecteur à une définition en trois temps de la métaphysique, en tentant de répondre à cette question de Heidegger : « Qu'est-ce que la métaphysique ? », posée quelque 2500 ans après celle d'Aristote : « Qu'est-ce que l'être ? ». Le premier temps consistera à définir ce que la métaphysique n'est pas, en la comparant systématiquement à la physique, au langage, à la logique et à la psychologie, au symbole, aux ésotérismes, à la théologie et à la gnose. Le second montrera sa possibilité actuelle en démontrant les contradictions des réductions rationalistes des trois derniers siècles (kantisme, marxisme, freudisme, structuralisme). Enfin, le troisième temps sera une présentation de ce qui semble à l'auteur constituer deux des enseignements essentiels de la métaphysique : son « ouverture du concept » qui l'oppose aux savoirs par abstraction quantitative (sciences) ou par construction idéelle (systèmes philosophiques) ; et, une fois libérée de la pensée conceptuelle fermée, sa perspective de l'Au-delà de l'être - qui n'est autre que son intuition intellectuelle initiale -, laquelle délivre alors de tout enfermement conceptuel ou langagier, quel qu'il soit.

Pour se permettre de présenter un tel programme, l'auteur s'appuie sur l'œuvre de Jean Borella - dont il a publié précédemment un résumé éclairant [1]  -, ainsi que sur les nombreux auteurs traditionnels ou contemporains qu'il étudie depuis vingt ans, tels, pour les plus cités dans cet essai, Aristote, S. Denys l'Aréopagite, S. Grégoire le Sinaïte, S. Thomas d'Aquin, Maître Eckhart, Angelus Silesius, Simone Weil, Léo Schaya, l'abbé Henri Stéphane, François Chenique, etc.

Dans sa préface à l'ouvrage, Michel Cazenave rappelle la nécessité de toujours « penser plus loin », et, notamment, au-delà de lectures partielles, si ce n'est partiales, d'Héraclite, de Nietzsche, de Jung, notant que « dans la profonde inculture d'une époque où tout se décline - y compris la prétendue philosophie - sur un mode horizontal, [l'auteur] ne craint pas, quant à lui, de restaurer la notion de verticalité où se marque la plus absolue transcendance ». « Faisant fi de toutes les modes, mais prenant au sérieux le mot penser, avec tous les risques, toutes les difficultés, tous les vertiges qu'il implique, il repense la métaphysique dans son sens le plus extrême, là où, en suivant Plotin mais aussi Proclus, Scot Érigène ou Tauler, on s'aperçoit que métaphysique et théologie de l'apophat ont plus que partie liée : ce sont les deux versants d'une même montagne ».

 

[1] Jean Borella, la Révolution métaphysique, après Galilée, Kant, Marx, Freud, Derrida, L’Harmattan, 2006, 372 pages, préface du père Michel Dupuy, apostille de Jean Borella.

samedi, 25 octobre 2008

Un roman de Loïc Lorent

 

LE SOURIRE D'ACHILLE

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     J’ai reçu, il y a quelques jours, un roman de Loïc Lorent, Le sourire d'Achille, édité aux Éditions Jean Paul Bayol. Un service de presse qui m’était adressé, pensez donc, de nos jours, et sans rien avoir demandé ! L’événement était si improbable que j’en fus tout retourné avant même d’avoir ouvert le livre ; mais le vrai miracle était à venir …

     Il y a longtemps que je n’avais lu avec une telle jubilation ; c’est devenu si rare, un roman dans lequel on entre dès la première phrase et d’où l’on ne ressort qu’au dernier mot ! C’est donc un vrai roman, avec une histoire racontée dans un style étonnant et qu’il serait stupide de vouloir paraphraser.

     Le sourire d’Achille se compose de deux récits enchâssés. Le prénom du narrateur, Luc, est un anacycle, c’est-à-dire que, lu de droite à gauche, il donne un autre mot. Ici, ce mot que l’on découvre est emblématique de notre monde consumériste, de cette jouissance libérale que notre héros va renier. Luc s’évertue, en effet, à gagner sa vie dans une agence qui loue aux femmes indépendantes les charmes de luxueux  gigolos. À ce premier récit, contemporain de l’écriture, vient s’entrelacer un second, épisode de l’adolescence du narrateur exilé à Rome. 

     Roman d’anticipation ? Le narrateur évolue dans une contemporanéité indéfinie, un amalgame du Meilleur des mondes d’Huxley et de 1984 d’Orwel. Mais qu’y a-t-il à anticiper quand toute mémoire a disparu ? Il reste l’ironie, la distanciation, cette prise de recul qui permet de ne pas succomber tout à fait à l’aliénation de la société huxleyenne. Or, cette attitude critique est faussement libératrice, n’est-elle pas une autre façon plus subtile de refuser le combat ? Dans le monde de la démocratie totalitaire, l’aliénation citoyenne est la suprême liberté de la servitude volontaire : être lucide de cette situation, la vivre en distanciant, n’est qu’une méthode de survie ; si l’on n’en sort pas, le cynisme aboutit au nihilisme. On décèle un grand talent de romancier dans cette vision lucide et cinglante de la comédie humaine. Par moment, le roman devient pamphlet. Certains portraits ont l’acuité des grands classiques.

     Y aurait-il dans ce roman une onomastique cachée ? À la fin, Luc retrouve Paul, autre rebelle, dans un même choix du combat radical. Or, dans Colossiens 4 :14, Paul rencontre à Troas (l’ancienne Troie où s’illustra Achille), un certain Loukas, c’est-à-dire Luc, l’auteur du Troisième Évangile et des Actes des Apôtres, qui deviendra son compagnon et le suivra jusqu’à sa détention à Rome. Luc aurait peint les premières icônes de la Vierge, le narrateur du Sourire d'Achille est lui aussi en quête de cette lumière intérieure de la femme qui peut seule sauver le monde.

      Il y a une nouvelle de Marguerite Yourcenar qui se termine ainsi : « Il a manqué à l’Iliade un sourire d’Achille. » Je ne sais si le titre du roman de Loïc Lorent renvoie à cette phrase mais il est vrai que l’Iliade ne nous montre que la colère d’Achille durant  la guerre de Troie. Pour le narrateur, le sourire est une arme de séduction et son identification à Achille se produit en quelque sorte « à rebours » puisqu’il passe du sourire à la colère. À l'image d'Achille son comportement nous confond. Devant Troie, alors que l’espoir des Grecs repose sur lui, Achille refuse de combattre. Pourtant, Homère  nous rapporte une prophétie selon laquelle seul Achille permettra aux Grecs d’être victorieux car le vieux Phénix lui a enseigné l’art de la guerre. La guerre est sainte quand il s’agit de perdre ou de sauver son âme. Le sourire d’Achille est donc un appel à la tempête : quand la médiocrité orgueilleuse étouffe toute intelligence qui ne se prosterne pas devant le mensonge, quand la moralité confite de la servitude impose sa loi, que la bassesse règne victorieuse, alors la guerre est l’ultime recours.

 Alain Santacreu



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Loïc Lorent
Le sourire d'Achille
Éditions Jean Paul Bayol
2008, 182 pages









 

mercredi, 18 juin 2008

Contrelittérature n° 21 : ouvertures d' articles (3)

 
ART CACHÉ ET DÉCROISSANCE

par Alain Santacreu


« L’Église semble être le dernier obstacle
auquel puisse se heurter la volonté de puissance. »

(Bernard Charbonneau, L’État)
 

     Deux types de critiques apparaissent aujourd’hui comme les dernières formes de contestation de la mégamachine sociale (1) : la décroissance économique de l’écologie radicale et la dissidence créatrice de l’art caché.
     L’écologie invente une très vieille chose : la terre ; car, inventer, c’est découvrir et l’on ne découvre jamais que ce qui existe déjà. Mais à partir de quel homme s’invente la terre ? La réponse est dans saint Paul : « le premier homme, issu du sol, est terrestre ; le second vient du ciel » (2). Alors, de quel homme la conscience écologique ? De l’homme de l’évolution qui aboutit au vieil homme ou de l’homme de la création qui débute avec l’homme nouveau ? Pour que l’homme invente la terre, il lui faut franchir le passage de l’homme de l’évolution à l’homme de la création.
[...] 
 
(1) l’État est la mégamachine (Cf. Serge Latouche, La mégamachine, La Découverte/M.A.U.S.S, 2006. ) qui impose l’extension de la logique technicienne à la totalité de la vie sociale. Si la machine peut être considérée comme une organisation concrète, l’organisation politique, l’État, doit l’être comme une machine abstraite.
(2 ) 1 Co 15, 47.
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lundi, 16 juin 2008

Contrelittérature n° 21 : ouvertures d' articles (2)

 
 
LA PENSÉE PRIMORDIALE ET LA NATURE
 
par Georges Brunon

 

La pensée que gère l’ordinateur ne peut rencontrer l’essence de la nature. Jamais concepts et enchaînements logiques ne l’atteindront, pas plus que la spontanéité gratuite. Reste l’Art, venu d’une autre pensée : la pensée primordiale qui, dans la conscience silencieuse, précède le mot. 
 
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Toute pensée discursive suspendue, l’arbre contemplé perd son nom, l’homme son moi. Fusion éclairante ! Pur vécu. Alors, comme de deux silex jaillit le feu, la pensée primordiale naît de cette rencontre authentique avec la terre. Elle est la source de l’œuvre  d’art.

La pureté en art n’est pas dans le style épuré et froid ou dans le théorème du mathématicien mais dans cette pensée primordiale. Elle est pure parce qu’elle naît avant nos idées, avant le mot. Elle est préverbale.  Elle surgit avec le regard. C’est le regard et non l’idée qui est à la source du  tableau. C’est là que naît la pensée primordiale : pur vécu créateur.

[...]

vendredi, 13 juin 2008

Contrelittérature n° 21 : Ouvertures d' articles (I)

 
En l'honneur du peuple d'Irlande,
nous commençons par le
texte de Gwen Garnier-Duguy
 
 
 
 
PERMANENZA !


par Gwen Garnier-Duguy



« La notion fondamentale que j'oppose au progrès,
 ce n'est pas la décroissance, c'est la permanence »
                                 
  Roberto Mangú



     Horreurs économiques. C'est un poète qui, le premier, eut la vision de la dimension horrifique contenue dans la force en puissance de l'économie. Depuis la fin du dix-neuvième siècle, au cœur duquel Rimbaud reçut ses Illuminations, cette force en puissance est devenue une force en acte, s'incarnant chaque jour davantage à mesure qu'elle désincarne la personne. Preuve de la justesse inouïe de la prophétie rimbaldienne, la métamorphose, en seulement cinquante ans, de la tête de notre cinquième République. Le Président de la nation française est maintenant le PDG de l'entreprise France  ainsi devenue label. Tout nous dit que la fonction présidentielle est aujourd'hui celle d'un super représentant de commerce.
     Ainsi, le récit qui nous est proposé – imposé ? – par le biais de l'office cathodique des informations nationales, quand bien même nous ne regardons pas les journaux télévisés ( la religion cathodique est la première à avoir réussi à former, par son inéluctable puissance de contamination de la société dans laquelle baignent tous les individus, une communauté totale de pratiquants même si ceux-ci ne veulent ni croire ni pratiquer), demande à notre esprit de suivre les aventures du héros de la nation, à l'héroïsme d'un genre nouveau puisque tissé de discours martelés sur un ton pulsionnel, chargés de peser sur la fibre naturelle que réclame en chacun de nous le besoin vital d'admirer et de se projeter dans plus grand que nous-même. Napoléon, couronné en présence du Pape, avait su emmener dans sa campagne d'Egypte des scientifiques, des linguistes, une troupe d'intelligences françaises. Notre représentant de commerce national charrie des essaims de grands patrons agitant des espérances contractuelles en mal de signatures. Sous ces auspices capitalistes, nul Champollion ne saura déchiffrer aucun hiéroglyphe, ni éclairer aucune part  merveilleuse de civilisation. Le récit présidentiel, inféodé aux nécessités économiques, dévore, tel Chronos, les fils et filles de la nation. Il dévore l'intelligence. Dans d'autres temps, le sarkophage aurait dévoré Champollion lui-même.
     Le récit français contemporain, cristallisé en la figure symbolique de Nicolas Sarkozy, est donc le récit de l'idéologie publicitaire utilisant des techniques narratives hier encore la propriété des conteurs et des maîtres du verbe dont la vocation était de fédérer la conscience d'une nation, à travers l'emploi virtuose de sa langue, dans des récits qui formaient un firmament de rêves et d'étoilements symboliques. L'hyperactivité de Sarkozy s'apparente aux ressorts dramatiques des grands feuilletonistes du XIXème siècle. Chaque jour un nouveau rebondissement, une nouvelle aventure, impliquant la conscience du lecteur-spectateur dans une réalité du coup fictionnelle, coupant l'individu de sa dimension d'homme. Le roman d'aujourd'hui, en France, est écrit par Nicolas Sarkozy. Le déplacement opéré est d'autant plus vertigineux qu'il est à peu prêt invisible dans sa visibilité omniprésente. On le commente comme une œuvre littéraire. Lui, il poursuit implacablement son écriture romanesque, relayé en cela par un système médiatique qui ne peut pas ne pas le raconter, vu qu'il incarne sa propre image. Filmant et relayant les actions du héros Sarkozy, ce sont ses propres actes et son propre visage que filme et relaye le système hypermédiatique. La caméra est la main grâce à laquelle Sarkozy écrit le roman contemporain. Cette littérature là est la littérature de notre temps. Elle est littérature de l'im-média, chargée d'impliquer l'esprit de tous les individus dans le creuset de l'économie de croissance, la finalité de toute image médiatique étant le déclenchement de la pulsion d'achat. C'est l'ancien président de TF1 qui nous le dit, en déclarant : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. » Comment croire une seconde que ce qui prévaut comme principe de réalité, ici, en l'occurrence, vendre du Coca-Cola, et qui nécessite donc une manipulation de nos cerveaux par une planification de programmes divertissants, ne prévaut pas, à l'identique, pour la vente d'un programme politique ne nuisant pas aux intérêts des médias et des industriels ? Cette parole révélée prouve que ce qui gouverne l'action médiatique n'a pas à demeurer caché, à se vêtir d'un masque de pseudo-culture. Non, la transparence a atteint ce degré d'expression car elle est entrée dans notre structure mentale. Nous ne nous soulevons pas contre cet aveu du lavage de nos cerveaux car nos cerveaux sont déjà lavés. Ils ont intégré en leur structure même la logique médiatique, qui est logique publicitaire. Mieux, notre cerveau la réclame. L'image qui véhicule l'idéologie publicitaire apparaît à l'heure du confort et de la tranquillité. En tant qu'elle est associée à notre espace quotidien de repos et de confort, elle nous cloue à ce repos et à ce seul espace de tranquillité quotidienne qui reste aux masses individuelles. Si nous avions encore des doutes quant à cette planification, il n'est qu'à lire les recherches de Jean-Claude Michéa sur le sujet : « En septembre 1995, – sous l'égide de la fondation Gorbatchev – " cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan ", constituant à leurs propres yeux l'élite du monde, durent se réunir à l'Hôtel Fairmont de San Francisco pour confronter leurs vues sur le destin de la nouvelle civilisation. [...] l'assemblée commença par reconnaître – comme une évidence qui ne mérite pas d'être discutée – que " dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l'activité de l'économie mondiale". Sur des bases aussi franches, le principal problème politique que le système capitaliste allait devoir affronter au cours des prochaines décennies put donc être formulé dans toute sa rigueur : comment serait-il possible, pour l'élite mondiale, de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingt pour cent d' humanité surnuméraire »(1). La réponse à cet inquiétant problème fut apportée illico : il allait falloir contenir ces 80 % d'humanité surnuméraire en leur racontant des histoires. Pour le dire autrement, il apparut comme une évidence que ce qui contiendrait la souffrance, la misère (matérielle et mentale), le sentiment d'injustice du monde serait la prolifération des écrans et la ritualisation de grands rendez-vous narratifs tels la Coupe du Monde de football, le Tour de France, les émissions de télé-réalité, etc… C'est en ce sens que Nicolas Sarkozy, pour la psyché française, représente la narration littéraire en flux tendu des temps modernes.
[...] 
 
(1) Jean-Claude Michéa, L'Enseignement de l'ignorance, Climats, 2006, pp. 42-43. 
 
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