lundi, 22 juin 2009

Un premier roman de François Cahen

1918 Forteresses

 

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La guerre est un formidable matériau romanesque. Le pire et le meilleur de l’homme s’y côtoient : le sadisme et la bravoure, la veulerie et le sens de l’honneur, l’attrait pour la mort et l’attachement à la vie. Ces contradictions sont au cœur du roman de François Cahen, jeune historien de 26 ans et qui signe là son premier roman. Autant dire que François Cahen apparaît « décalé » par rapport à sa génération : aux petites histoires intimistes franco-françaises, il préfère le souffle de l’épopée virile, l’odeur de la poudre et des charniers, la chiennerie de la guerre qui change les uniformes rutilants en manteaux de boue.
L’action de Forteresses se déroule dans les Balkans, dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale et dans les semaines qui ont suivi l’armistice, moment crucial pour l’Europe qui voit la dislocation des empires russes, prussiens et austro-hongrois. On pense à Capitaine Conan de Roger Vercel, mais aussi au Mors aux dents de Vladimir Pozner – deux livres qui, à la façon de François Cahen, auront montré combien l’Europe aura été autre chose que cette zone de libre échange sagement gardée par de gentils fonctionnaires bruxellois.
Dans Forteresses, on suit l’errance picaresque de Herbert von Alugilac, colonel austro-hongrois à qui est confié la mission suivante : rendre à un bolchevique une fille qu’il a eue avec une paysanne serbe, morte dans les bras de l’officier. Mais le bolchevique ne se laisse pas approcher comme ça : les tenants de l’ordre ancien veulent lui faire la peau et lui-même ne tient pas vraiment à assumer ses responsabilités de père. On l’aura compris : ce roman n’est pas seulement historique, il se veut aussi symbolique. En plaçant son action dans les Balkans, c’est aussi de notre Europe dont veut nous entretenir François Cahen : cette enfant serbe est la nôtre, fille des Empires blancs et rouges. Ajoutons à cela qu’il s’agit d’un formidable roman d’aventures qui ravira tous ceux qui aiment découvrir l’Histoire à travers des destins inouïs et pourtant vraisemblables. A travers ce livre, François Cahen aura réussi à combiner avec talent sa passion de l’Histoire et de l’écriture. Une nouvelle parution s’impose. On l’attend avec impatience.

_________________________________________ Pascal Hérault
(Retrouvez l'auteur de cette chronique sur son blog)



Forteress

 

samedi, 21 février 2009

Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)

 

HAMPATE BA 1.jpg



DIALOGUE (PRESQUE) IMAGINAIRE
ENTRE LE VIEUX SAGE PEUL AMADOU HAMPÂTÉ BÂ ET UN JEUNE BLANC-BEC

par  Jean-Marie Mathieu




[1] Abidjan, janvier 1982, quartier Marcory. On frappe à la porte de l'appartement où habite le célèbre écrivain malien Amadou Hampâté Bâ :
-    toc ! toc !
-    Amadou Hampâté Bâ : « Entrez ! »
-    Jean-Marie Mathieu : « Joom wuro, jam nyalli ! »
-    (agréablement surpris) Jam tan !
-    SukkaaBe ma !
-    (qui serre la main de son hôte inconnu) Jam ni ! Voilà donc un Blanc qui parle
fulfulde (prononcez foulfouldé) [2] et, qui plus est, habillé comme un Peul !
-    Cela vous étonne-t-il ?
-    À dire vrai non, car j'ai connu jadis un administrateur français en Haute-Volta ( actuel Burkina Faso : prononcez
bourkina fasso), le commandant de Lopino, qui maîtrisait parfaitement la langue peule, et sans accent s'il vous plaît ! [3]
-    Ce qui est loin d'être mon cas, je l'avoue...
-    J'ai également connu un autre administrateur, le capitaine de réserve nommé Saride, qui vint un jour me rendre visite alors que j'étais en poste à Ouagadougou, revêtu d'un costume maure, un grand turban lustré enroulé autour de la tête
[4]. Hélas, il finit tristement, puisqu'il se suicida quelques années après, on en sait trop pourquoi.
-    Rassurez-vous, je ne suis ni capitaine ni administrateur. Je travaille pourtant bien au Burkina Faso , dans une région située, comme par hasard, près de Tenkodogo. Une organisation non gouvernementale néerlandaise m'a demandé d'enquêter en milieu pastoral afin d'étudier de près les moyens d'aider les pasteurs peuls à développer leur mode particulier d'élevage sans renier leur identité, leur culture, tout en s'intégrant le mieux possible dans l'économie du pays.
-    Je comprends pourquoi, maintenant, vous avez éprouvé le besoin d'apprendre la langue peule et de vous "déguiser" en berger ! (rires)
-    Et comme j'ai entendu dire que le grand spécialiste de la culture peule  c'était vous, je me suis plongé dans vos ouvrages qui m'ont passionné. Voulant en savoir plus sur l'auteur, je suis ici aujourd'hui.
-    Nous voilà en chemin pour un entretien amical. Mais je dois tout d'abord vous faire remarquer - au risque de vous décevoir - que, si je suis bien de l'ethnie peule, paradoxalement, je n'ai jamais véritablement exercé le métier de pasteur.
-    Nous rencontrerons bien d'autres paradoxes, j'imagine !
-    Je suis né à Bandiagara en janvier, ou février - on ne sait pas exactement - de l'an 1900, et non 1901 comme l'écrit fautivement le père de Benoist
[5]. Je suis l'héritier de deux lignées, paternelle et maternelle, toutes deux peules et qui furent intimement mêlées aux événements historiques, parfois tragiques, qui marquèrent mon pays natal, le Mali, au cours du siècle dernier [6]. Les ancêtres de mon père, du clan des BâBe (prononcez baabé) originaires du Ferlo sénégalais, émigrèrent au Macina vers le XVè siècle de l'ère chrétienne. Quand , en 1818, Seekou Amadou Bari fonda l'Empire peul théocratique, ou diina, dans ce pays sahélien, ils lui prêtèrent allégeance. Du côté maternel, on trouve Pâte Pullo ( prononcez paaté poullo), mon grand-père originaire également du Sénégal, qui était, lui, du clan des DialluBe ( prononcez dialloubé ). Il prit fait et cause pour le Toucouleur El Hadj Omar Tall qui soumit l'Empire du Macina.
-    Double héritage antagoniste en quelque sorte ! Voilà qui vous prédisposait à devenir un homme de dialogue, de conciliation, bref un médiateur.
-    On peut en effet dire que j'ai essayé toute ma vie d'être un homme de paix et cela, nouveau paradoxe, en opposition flagrante avec l'attribution traditionnelle du clan peul auquel j'appartiens, puisque la coutume veut qu'un Bâ devienne un guerrier !
[7] (rires).
-    Ainsi, vous avez pu troquer l'épée contre la plume !
-    Cela me remet en mémoire ce passage du Rappel à l'intelligent - quel beau titre pour un livre ! -  où Abd El Kader écrit : «  Deux choses constituent la religion et le monde : le sabre et la plume. Mais le sabre est au-dessous de la plume. Ô que le poète l'a bien dit ; 'Allah l'a ainsi décidé : le calame, depuis qu'il a été taillé, a pour esclave le sabre depuis qu'il a été affilé ! » Je trouve cela superbe.
-    Moi aussi. Nous avons d'ailleurs eu chez nous, il y a quelques années, un philosophe qui refusa le traditionnel port de l'épée lors de sa réception à l'Académie française, et récemment, le nouveau secrétaire perpétuel a fait graver sur la poignée de la sienne, de la garde au pommeau, cette béatitude christique : « Heureux les pacifiques ! » À ce sujet, si je puis exprimer un souhait, ce serait celui de  vous voir siéger un jour sous la Coupole, quai de Conti à Paris, aux côtés de Léopold Sédar Senghor...
-    ...qui me présente comme "le Sage de Bamako !"
[8] (rires). En réalité, quand je vins séjourner à Bamako en 1933, ce fut avec le titre enviable de "commis expéditionnaire de première classe", puis de "premier secrétaire de la mairie" ; il ne fut jamais question de  "sage". Mais reprenons le fil de ma vie. On reparlera de l'Académie un autre jour si vous le voulez bien... [9]
-    Donc vous êtes né en 1900 : voilà une année facile à retenir avec  ses chiffres ronds.
-    Oui, et qui facilite grandement le comptage par multiples de sept. Car vous avez dû noter ce fait important : la tradition peule divise l'existence humaine en 9 étapes de 7 années chacune
[10], soit de la petite enfance jusqu'à 63 ans bien sonnés... si on y arrive ! Passé cet âge, le pasteur "sort du parc"- lieu symbolique où l'on garde le troupeau - entièrement libre ; il n'a plus à faire paître béliers, brebis, taureaux, vaches,  jeunes veaux. En ce qui me concerne, jusqu'à 6 ans, je n'ai connu que l'entourage maternel. Ce ne fut qu'après ma septième année que je pus commencer mes études coraniques, lors de l'exil de mes parents à Bougoumi [11]. En 1908, au retour de ma famille à Bandiagara, je poursuivis ces études avec un maître qui devait avoir une influence déterminante sur ma destinée : je veux parler de Ceerno Bokar Salif Tall [12].
-    Ah oui ! celui que Marcel Cadaire surnommait "le saint François d'Assise africain" et
que Théodore Monod considérait véritablement comme "un homme de Dieu" [13].
-    C'était vraiment un saint homme, en effet, qui avait eu lui-même pour maître - voyez comme les coïncidences sont troublantes - un certain Amadou Tapsirou Bâ ! Du même clan guerrier que moi et au même prénom musulman !
[14]
-    Lui aussi avait donc échangé la lance contre le calame. (rires).
-    Effectivement. En 1913, au lieu d'aller garder les vaches en brousse, je suis envoyé à l'École régionale de Djenné pour y passer mon certificat d'études. Cette année-là, l'hivernage fut calamiteux : pas assez de pluies, si bien qu'en 1914 une famine effroyable devait causer la mort de près d'un tiers des populations vivant dans les pays de la Boucle du Niger. L'adolescent que j'étais alors, loin du giron maternel, fut marqué à vie par la vision d'un agonisant expirant sous mes yeux. Ce fut là, à Sofara, en 1914, que j'ai touché du doigt le fléau de la famine dans toute son horreur
[15].
-    On comprend qu'une telle expérience traumatisante ait marqué à jamais une jeune sensibilité, d'autant plus que les Peuls fuient la  mort, dont l'idée même leur est odieuse, ainsi que l'a bien relevé l'ethnologue Marguerite Dupire
[16].
-    Revenons à la vie ! (rires). En 1921, je réussis le concours d'entrée à l'École Normale, mais ma mère s'opposa à mon départ pour Gorée au Sénégal ; elle devait craindre pour moi. Je ressemblais à l'imbécile de la fable peule...
[17] En novembre de la même année, le Gouverneur, pour me punir de mon refus d'aller rejoindre l'École de Gorée, m'envoya "au diable", c'est-à-dire à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta, avec ce titre ronflant peu enviable d' « écrivain temporaire essentiellement précaire et révocable » !
-    En somme, si je calcule bien, l'enfance et l'adolescence étaient bel et bien du passé désormais, après ces 3 x 7 ans qui font 21 ans.
-    Oui, et la tradition peule semble donc respectée jusque là. Mais voyons la suite de ma '"biographie " ! (rires).  Ce fut en 1928 que je rencontrai pour la deuxième fois mon "oncle Wangrin". Ce grand maître de la parole, à la vie si mouvementée, me restitua alors, chaque soir, durant près de trois mois, son incroyable aventure personnelle ! Je prenais force notes dans des cahiers d'écolier, notes qui me serviront pour écrire L'étrange destin de Wangrin
[18]
. Le goût de l'encre était en train de me venir peu à peu.
-    L'importance d'une telle rencontre dans votre vie d'écrivain saute aux yeux ; et cela lors de vos 4 x 7 = 28 ans. J 'ai remarqué d'ailleurs que l'Encyclopædia Universalis, en sa trop courte notice sur vous, estime que votre œuvre la plus fascinante reste ces "roueries d'un interprète africain"
[19].
-    Puis-je ajouter qu'il m'arriva souvent, à moi aussi, du fait que je sais le peul, le bambara et le français, de servir d'interprète entre les Blancs et les indigènes ?
-    C'est encore une manière d'être médiateur, comme Hermès.
-    L'année 1935 n'offre rien de très marquant à mes yeux. Je travaille alors à la mairie de Bamako - bonjour sage Senghor ! - depuis deux bonnes années et coule des jours heureux entouré de ma famille. En revanche, en 1942 alors là, ma vie va changer du tout au tout !
-    42 : justement, je me rappelle avoir lu il n'y a pas longtemps que la tradition pastorale soutient qu'il faut 21 ans à l'homme pour apprendre, 21 pour pratiquer et 21 pour enseigner ce que l'on sait. Donc, après avoir appris votre métier à l'école des Blancs jusqu'en 1921, avoir ensuite exercé vos talents de fonctionnaire, "
révocable" ou pas, jusqu'en 1942, n'était-il pas temps pour vous de "passer de l'autre côté de la barrière", comme on dit ?
-    Afin de ne pas faire mentir ma propre tradition ? Mais bien sûr ! Et c'est Théodore Monod, ce grand et cher ami Théodore Monod, alors directeur  à l'IFAN, c'est-à-dire l'Institut français d'Afrique noire fondé à Dakar en 1939 - devenu Institut fondamental d'Afrique noire en 1966, comme vous savez - qui réussit à me faire affecter à son service cette année-là. Ce geste me mit à l'abri de tracasseries policières grandissantes qu'il serait trop long de vous expliquer aujourd'hui...
[20]
-     ...mais pas à l'abri des remontrances familiales, je suppose ?
-    Ma mère crut que j'avais été envoûté, "marabouté". Elle ne comprenait pas ce changement subit de métier. Rendez-vous compte ! moi qui étais si haut placé dans la société, qui côtoyais les grands de ce monde, commandants, gouverneurs, maires, etc., voilà que je traînais dans les marchés en quête de contes d'autrefois, d'historiettes pour enfants, de mythes et de légendes...
-    Cela me rappelle la dure parole de YHWH à Caïn qui venait de tuer son frère cadet: « Tu seras errant et vagabond sur la terre », que l'on trouve au début de la Bible ( Gn 4, 12)
-    Quelle punition ! Mais en réalité mon exil ici-bas était volontaire, avec pour but de sauvegarder les traditions orales africaines menacées de disparition du fait de l'importance grandissante des villes, véritables "d
éfoliants culturels" comme dit avec raison le Pr Joseph Ki-Zerbo, l'un de vos compatriotes [21]
. (rires).
-    Qui a d'ailleurs enseigné un temps en France.
-    Pour rassurer ma chère maman, de plus en plus inquiète pour ma "carrière", j'improvisai un long poème où j'évoquais les nombreuses gloires de la terre disparues au cours des siècles. Que de palais réduits en poussière, que de grands noms déjà oubliés ! Seuls m'importaient désormais les biens supérieurs de l'âme : connaissance spirituelle et marche vers mon Seigneur.
-    Grâce à votre recherche ethnologique sur le terrain, en tout cas, de nombreux trésors de la culture orale ont pu être recueillis et sauvés. Et voici que vos livres les mettent à la disposition des lecteurs passionnés par l'Afrique.
-    Durant plusieurs années, je pus sillonner la plupart des pays de l'Ouest africain, engrangeant à qui mieux mieux. 1949, soit 7 x 7, se passa ainsi sur le terrain. 1956, soit 8 x 7, me vit au premier Congrès international des écrivains qui se tint à Paris, à la Sorbonne
[22].
-    Pour suivre docilement la tradition de votre ethnie, vous auriez dû vous retirer de toute activité sept ans après, soit en 1963, si je ne m'abuse.
-    Vous avez raison. En fait, il faut rajouter sept ans de plus pour arriver à 1970, année où je mis fin à mon mandat à l'Unesco - mandat de 1962, renouvelé en 1966 - afin de pouvoir me consacrer entièrement à mes propres travaux. C'est depuis cette époque que je vis retiré ici, à Abidjan, dans la ville de mon ami Félix Houphouët-Boigny, traditionaliste baoulé éminent
[23].
-    Il est vrai que la médecine moderne a fait d'immenses progrès et qu'elle permet de vivre mieux et plus longtemps, ce qui explique peut-être que vous ayez pu rallonger de sept ans la limite traditionnelle peule. (rires).
-    Sept ans plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin 1977, j'eus la joie de pouvoir réunir les trois grandes familles maraboutiques de mon pays, déchirées par trop de souvenirs de guerre, de massacres et de malédictions mutuelles : les Kountas de Tombouctou, les Peuls Cissé du Macina et les Tall, descendants du fameux El Hadj Omar.
-    Jouant alors à plein votre rôle de conciliateur, de réconciliateur et d'homme de paix.
-    Dieu est grand ! « Alla na mawni ! » comme on dit en peul. Durant cette nuit mémorable, consacrée à la prière et à la lecture du Coran, les délégations représentatives des trois grandes familles, en présence de milliers de personnes et du chef de l'État venu exprès pour l'occasion, se rencontreront sur les ruines de la grande mosquée de Hamdallaye, l'ancienne capitale dévastée de l'Empire peul du Macina, et s'y donneront la main en gage de pardon solennel
[24].
-    Votre magnifique geste durant vos 77 ans m'apparaît comme une réplique à l'orgueil de Lamek, ce violent qui se vantait : "Oui, Caïn sera vengé 7 fois, mais Lamek 77 fois ! ", ainsi que nous l'apprend la Bible. (Gn 4, 24) Alors que Jésus de Nazareth, au contraire, répondit à Pierre qui lui demandait s'il fallait pardonner jusqu'à 7 fois : " Je ne te dis pas jusqu'à 7 fois, mais jusqu'à 77 fois ! " (Mt 18, 22)
-    Autrement dit « indéfiniment. » Bravo !
-    Ce domaine des nombres symboliques est passionnant, mais le temps passe et j'aimerais pouvoir vous poser encore quelques questions. Par exemple, êtes-vous allé en pèlerinage à La Mecque ?
-    Oui, j'ai eu l'opportunité d'accomplir cette cinquième "obligation" de tout bon musulman qui peut se payer au moins une fois dans sa vie ce voyage en Arabie. Mais je sais plus très bien en quelle année... peu importe, au fond.
-    Vous avez donc droit à l'appellation arabe d' "El Hadj", c'est-à-dire "Le Pèlerin" ! Comment se fait-il que vous n'ayez jamais fait précéder votre nom de ce titre prestigieux ?
-    Laissons cela. L'Ecclésiaste de la Bible - que je relis de temps en temps - a bien raison quand il s'écrie : « Tout est vanité et poursuite de vent ! »
[25] Et puis, par définition, un Peul est déjà un pèlerin, un nomade, non ? (rires). En revanche, il faut préciser que je n'apprécie pas du tout l'ambiance du Wahhâbisme. Ce mouvement rigoriste, en effet, combat le phénomène confrérique ainsi que le culte des saints [26].
-    Or, vous appartenez à la confrérie soufie de la Tidjaniya et vous vénérez publiquement celui qui fut votre maître et initiateur : Ceerno Bokar !
-    C'est vrai. J'ai cependant ramené de mon pèlerinage mecquois un bon "souvenir" ; je veux parler du vêtement liturgique, cette pièce de  tissu blanc que je garde toujours, durant mes voyages, au fond de ma valise, car elle me servira de linceul pour mon dernier "départ".  
-    D'une manière générale, l'idée de la mort ne devrait pas angoisser les croyants.
-    Pour moi, la mort n'est pas une ennemie
[27].
-    Cela me fait penser au petit pauvre d'Assise qui l'appelait "notre sœur la Mort corporelle". Finalement les bergers musulmans ont la fibre assez franciscaine : amour des animaux, de la nature, du beau parler poétique, de la liberté, souci de l'accueil de l'autre...
-    Saviez-vous que René Caillé, votre compatriote qui surmonta mille souffrances pour être le premier Blanc à pouvoir entrer à Tombouctou la mystérieuse, fut secouru plusieurs fois, en secret, par des Peuls au cours  de son périple ?
[28]
-    Je l'ignorais. Mais comme par hasard, j'ai lu avant de venir à Abidjan le livre que  Joseph Ki-Zerbo vient de consacrer à son père, premier chrétien du Burkina Faso. Ce dernier raconte comment, alors qu'il était esclave au Mali, son maître le tabassait à coups de bâton. Or une vieille femme peule, « survenant là par je ne sais quel prodige, prit vivement à partie mon tortionnaire : " Tu n'as pas honte ? Veux-tu le tuer ? Si tu ne le détaches pas immédiatement, eh bien ! je vais détacher mon pagne pour que vous voyiez tous ma nudité !" »
[29]
-    La pitié, ou l'empathie, appellée yurmeende ( prononcez yourmènndé) en fulfulde, est en effet l'une des qualités essentielles de notre culture. Un des noms traditionnels de Dieu est d'ailleurs Joom yurmeende, qu'on pourrait traduire par " Maître de miséricorde ".
-    Ce qui recoupe la formule coranique « Allah est clément et miséricordieux » qui est placée au début de chaque sourate...
-    ... sauf de la 9ème surnommée "la guerrière", et en la lisant on comprend facilement pourquoi. Il faut bien avouer qu'en de nombreux domaines les conversions massives des Peuls à l'islam ont souvent altéré les connaissances ancestrales
[30]. Je pense par exemple à ce fameux signe de croix que le berger trace sur un animal malade afin d'enrayer "magiquement" le développement de la maladie. Ou encore à cette symbolique initiatique des pasteurs lorsque la mythique femme de Koumen, nommée Foroforondou, s'exclame, indignée : « Comment as-tu consenti à faire venir ici un humain ? (...) Que fais-tu de la tradition du taureau sacré et de la vache-mère et de l'agneau céleste ? » [31]
-    Je serais tenté de mettre des majuscules à ces noms d'animaux emblématiques !
-    Je comprends que "l'Agneau céleste" puisse évoquer beaucoup de choses pour un chrétien. L'Agneau de Dieu n'est-il pas Jésus lui-même au dire des Évangiles ?
-    Vous connaissez à merveille les textes bibliques ! J'avais déjà remarqué votre aisance à citer le Nouveau Testament. Ainsi lorsque, plein de malice, vous aviez répliqué à celui qui, étonné, vous demandait pourquoi vous étiez allé vous asseoir derrière tout le monde un jour de convocation à Bandiagara : «  Parce que je suis très ambitieux ! J'aspire à être parmi les premiers au Jour du jugement dernier, car l'apôtre de Dieu Issa ibn Maryam ( Jésus fils de Marie) a enseigné que les premiers seraient les derniers, et les derniers les premiers. »
[32]
-    Jésus a dit aussi, en conclusion de la parabole des invités au festin, vous devez vous en souvenir : « Tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé. » (Lc 14, 7-11)


à suivre...


Notes :

[1] Article, revu et augmenté, paru initialement dans la revue bisannuelle Chemins de dialogue, n° 15, Marseille, 1999, pp. 169-185.
[2] Langue maternelle des bergers peuls du Sahel en Afrique occidentale.
[3] Cf. Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant ! Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, p. 247 .
[4] Ibid. p. 289.
[5] Benoist, Joseph Roger de, Amadou Hampâté Bâ, homme de dialogue religieux, article paru dans la revue Islamochristiana n° 19, 1993.
[6] Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l'enfant peul, Mémoires I, Arles, Actes Sud, 1991-92, Préface de Théodore Monod, p. 17.
[7] Bâ, Amadou Hampâté & Dieterlen, Germaine, Koumen, texte initiatique des pasteurs peuls, Paris, Mouton, 1961, p. 11.
[8] Senghor, Léopold Sédar, Ce que je crois, Négritude, francité et civilisation de l'universel, Paris, Grasset, 1988, p. 96.
[9] Hélas, il n'y eut ni "autre jour" ni "Académie française" !
[10] Bâ, Amadou Hampâté, Contes initiatiques peuls, Njeddo Dewal et Kaïdara, Paris, Stock, 1994, p. 244.
[11] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 193.
[12] Le mot ceerno vient du verbe peul ceerna = être un lettré.
[13] Bâ, Oui, mon commandant!, op. cit., p. 507.  Théodore Monod (1902-2000) naturaliste et humaniste français, explorateur du Sahara.
[14] Bâ, Amkoullel, op. cit, p. 153.
[15] Ibid., p. 315.
[16] Dupire, Maguerite, Organisation sociale des Peuls, Paris, Plon, 1970, p. 582.
[17] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 426.
[18] Ce livre, publié à Paris en 1973, reçut le Grand prix littéraire de l'Afrique noire en 1974, puis le Prix littéraire francophone international en 1983.
[19] Thesaurus-Index "A-D", Paris, 1990, p. 298.
[20] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 506.    
[21] Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), professeur d'histoire, homme politique et écrivain burkinabè.
[22] Heckmann, Hélène, Amadou Hampâté Bâ, sa vie, son œuvre. Communication à la journée d'étude organisée à Paris dans les locaux de l'INALCO en octobre 1987, p. 7.
[23] Bâ, Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, Paris, Stock, 1994, p. 55.
[24]  Bâ, Oui, mon commandant ! op. cit., p. 49.
[25] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 412.   
[26] Cf. la revue bisannuelle Chemins de dialogue n° 12, Marseille, 1998, p. 104.   
[27] Bâ, Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Arles, Actes Sud, 1998, p. 170.   
[28] Caillé, René, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Djenné dans l'Afrique centrale, Paris, 1830.  
[29] Ki-Zerbo, Joseph, Alfred Diban, premier chrétien de Haute-Volta, Paris, le Cerf, 1983, p. 34.
[30] Bâ, Koumen, op. cit., p. 9.
[31] Ibid., p. 61.
[32] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 467.

dimanche, 18 janvier 2009

Un roman de Mathieu François du Bertrand

 

L'OR DES SAISONS

 

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   La haute poésie fut toujours conçue en fonction d’un lieu. Un lieu réel, un site qualifié où, par son regard, le poète entre en relation avec une mesure, un rythme, une lumière spécifiques au lieu de l’énonciation des mots. C’est la quête de ce centre de présence qui amena Ezra Pound, durant l’été 1912, à parcourir à pied les paysages du sud de la France, sur les pas des troubadours, afin de s’incorporer les lieux topographiques du jaillissement de la langue d’oc. Sans doute la rencontre avec Pierre Frayssinet aura été de cet ordre pour Mathieu François du Bertrand : « Les lieux qu’il a chantés sont devenus des lieux de présence », reconnaît-il dans le Prologue de L’or des saisons. La lumière de la belle Lomagne éclaire les pages de son roman, récit rêvé des dernières années du poète.

   Aujourd’hui presque totalement oublié, Pierre Frayssinet est un jeune poète et dramaturge français, né à Beaumont-de-Lomagne, le 10 avril 1904. C’est à Toulouse, au lycée Pierre de Fermat, qu’il fit la connaissance du peintre Marc Saint-Saëns qui demeura son ami fidèle jusqu’à sa mort à Paris, le 16 décembre 1929. Doté d’un talent des plus remarquables, une mystérieuse maladie l’emporta à l’orée de la vie.

   Cette figure tragique semble avoir fasciné Matthieu François du Bertrand. Ce très jeune auteur, né en 1985, a mis littéralement ses pas dans ceux de son aîné. Sa biographie nous apprend qu’il a passé lui aussi son enfance à l’école et au collège de Beaumont-de-Lomagne, qu’il a poursuivi ses études à Toulouse et qu’il vit actuellement à Paris. Les lieux de sa vie semblent donc se dérouler en parallèle, comme en surimpression, avec ceux de Pierre Frayssinet devenu le centre de présence de son écriture.

   Le titre du roman provient d’un alexandrin disloqué au beau milieu d’un des premiers poèmes, écrit à dix-neuf ans par Frayssinet, en octobre 1923, « Soleil » : Hors ce regret/ riant qui m’est l’or des saisons ». Déjà, le titre du premier tome du journal de Mathieu François du Bertrand, Vide alentour, en 2002, était une citation d’un autre poème, Exotisme (« Si je m’y tiens voilà que le silence lie / Tout rêvé mouvement de mon corps qui s’oublie / À ne paraître rien dans le vide alentour »). C’est dire l’entrelacement d’inpiration qui se joue entre les deux écrivains : la matière du roman est trouvée non seulement dans l’œuvre du poète disparu, mais aussi dans les lettres écrites ou reçues, dans les témoignages de ceux qui l’ont connu : c’est l’adaptation des mots, ce que Chrétien de Troyes nommait la « conjointure », qui est ici la création.

   Si l’œuvre de Pierre Frayssinet est un prétexte à l’écriture romanesque, c’est dans le sens où, comme il est dit dans son journal imaginaire : « L’œuvre est la conquête d’un deuil qui nous devance ». Ce deuil, c’est celui de « la mort de l’auteur », titre générique du journal intime que Mathieu François du Bertrand tient depuis 2002 et où l’on trouve, à la manière de Renaud Camus dont on devine l’influence, de nombreuses photographies de lieux. Il y a là un travail profond sur le double de l’écriture, l’écriture et son double : « Je vous le demande, aimez-vous mourir ? », est-il écrit dans une lettre que le poète Raymond de La Tailhède adresse, le 27 septembre 1926, à Pierre Frayssinet. Peut-être est-ce là le véritable secret de l’enchanteur roman de Mathieu François du Bertrand : la mort anticipée dans la présence constante du regard à son propre objet. Il s’agit de sortir de l’espace et de passer dans le temps, ce « vide alentour » où la lumière transfigure les formes.

   Il faut lire ce roman avec lenteur, selon le tempo de lecture donné par Pierre Frayssinet : « Je rêve que ces pages se lisent lentement ». Lire comme une promenade afin de découvrir le lieu de l’écriture.

   Dans le désert stérile de nos lettres actuelles, L’or des saisons a la fraîcheur d’une oasis.

Alain Santacreu

 

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Mathieu François du Bertrand

L'OR DES SAISONS

Éditions Jean Paul Bayol

246 pages, 17,50 €


 

mercredi, 03 décembre 2008

Pour un nouveau concordat

- adresse aux Évêques de l’Église qui est en France -

 

par Jacques de Guillebon

 

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Allégorie du Concordat de 1801
Pierre Joseph Célestin François

Parler de concordat aujourd’hui, c’est encore la meilleure manière de s’attirer des ennuis. Alors, autant y aller gaiement. Cependant, nous sommes couverts : Benoît XVI n’a-t-il pas déclaré, à l’Élysée le 12 septembre dernier, que « le moment était venu de faire des propositions plus constructives », et n’était-ce pas du régime de la laïcité à la française qu’il parlait ?
Pourquoi notre époque de liberté de conscience, de liberté de religion et de liberté d’expression, s’interdit-elle systématiquement d’aborder certaines questions, sinon parce qu’elle a peur de subir les foudres de la dernière chose qu’elle craigne, la supposée réprobation publique ? (Nous ne disons pas précisément que nous sommes plus courageux que le reste, mais qu’il n’y a particulièrement pas de raison d’avoir peur en l’occurrence).
Nos évêques, s’il faut en croire ce que Monseigneur Dagens, du diocèse d’Angoulême (dont on ne voit pas d’ailleurs qu’il soit en rien le porte-parole ni de la Conférence des Évêques de l’Église qui est en France, ni a fortiori du catholicisme français dans son ensemble, pour ce sujet des relations de l’Église et de l’État), disait un jeudi soir dernier sur le plateau de la chaîne de télévision KTO, nos évêques donc s’accommoderaient parfaitement de leur rôle de figuration dans la société dite « multiculturelle » où nous vivons.
Leur raisonnement est sophistiquement astucieux : l’Église de France aurait, de son plein gré, non seulement accompagné, mais même depuis bien longtemps anticipé le mouvement de cette post-démocratie où plus rien ne doit valoir sinon comme équivalent. Ainsi, elle serait heureuse, l’Église qui est en France, puisqu’elle serait arrivée à ses fins. Tant qu’il n’y eut en France que des catholiques, ou du moins tant que l’État (monarchique) ne reconnut qu’eux, elle trôna à ses côtés, fière, glorieuse et digne. Mais dès que la liberté se répandit, que les choses se compliquèrent et que l’État (républicain) lui pria de regagner ses pénates, elle obtempéra, sans rechigner non plus, fière, et digne, et un peu moins glorieuse, de son effacement devant les avancées du temps (fussent-elles sanglantement totalitaires). Quand l’État est avec eux, ils obéissent ; quand l’État est contre eux, par contre ils obéissent, dirait ce cher Péguy.
La doctrine de l’Église qui est encore un peu en France est simple et fine comme un mot de Cocteau : « Puisque ces mystères demeurent, feignons d’en être l’organisateur ». Or, non seulement ce raisonnement est une insolence envers l’histoire, car rien ne s’est passé ainsi, mais  c’est encore une injure faite aux catholiques qui se sont battus de longues décennies à l’invitation de leurs évêques pour que l’Église catholique conserve en France sa primauté d’honneur, celle que lui confèrent ensemble son rôle incomparable dans l’édification de la nation, son statut de religion majoritaire (même relativement) et la puissance éducative de ses structures. « Enlevez un curé, vous aurez cent flics », répétait le cher Bernanos. Et cent assistantes sociales, et cent ONG, et cent imams salafistes, pourrait-on ajouter aujourd’hui. Tous personnages qui ne sont d’ailleurs pas méprisables, mais dont l’importance présente nous rappelle que la culture a horreur du vide. Entre nous, l’on entend rarement Mgr Dagens et ses compères les veilleurs (« episkopos ») réclamer la déconfessionnalisation des structures étatiques des pays islamiques.
Alors, posons-nous la question : cette laïcité-neutralité ressortit-elle du fameux adage gallican, « vérité en deçà de la Méditerranée, mensonge au-delà » ? Mais non, vous rétorquent-ils, pour notre part, nous nous concentrons simplement sur notre job, notre devoir d’état, ces campagnes françaises qui sont presque aussi désertes que nos églises un dimanche ordinaire.
Ils se révèlent ainsi pour ce qu’ils sont, des petits-bourgeois gestionnaires du désastre, des provinciaux madrés qui comptent et recomptent leurs dernières économies, avant l’inéluctable fin. Les biens temporels de l’Église, voilà ce qui les tarabuste, semblables en cela à nombre de leurs prédécesseurs commanditaires d’abbayes et concussionnaires, sinon qu’eux n’administrent plus que des miettes arrachées de justesse aux rats, quand les princes de l’Église d’Ancien Régime, qu’ils conspuent d’ordinaire en chœur, avaient au moins cette insolente splendeur humaine de régner sur le tiers de la Chrétienté. Ces grands seigneurs ne nous ont laissé que leurs métayers en héritage.
Sinon, comment accepteraient-ils que ce soit l’État français dont en apparence ils se défient de l’intrusion comme de la peste, qui entretienne toujours leurs églises (après les avoir, plus souvent qu’à son tour, pillées, profanées et réduites en cendres) ? Quelle honte n’ont-ils pas bue, et bue jusqu’à la lie, pour devoir remercier chaque jour la République d’avoir érigé au rang de patrimoine national leurs nefs vidées ? Tout d’un coup, ils font moins la fine bouche, nos thuriféraires de la séparation complète, de la laïcité sans reste.
Alors, demandons-nous : et si l’Église catholique elle-même, la catholicité avec sa foi, avec son espérance, avec sa charité, et avec ses quatre vertus cardinales encore, n’était pas aussi un patrimoine, non seulement de la France mais de l’humanité en son entier ? Et un patrimoine vivant que nul n’a le droit de laisser mourir ? N’ont-ils pas entendu Benoît XVI, ou ne l’ont-ils pas compris : il se peut que des pays d’ancienne chrétienté meurent et disparaissent, toujours de nouvelles terres surgiront pour accueillir la Parole du Christ ? Cela ne les effraie-t-il pas ? Ne se demandent-ils pas, au-delà de leur orgueil d’apprentis fonctionnaires si, maintenant que leur  incapacité à faire se perpétuer cet incroyable héritage de la douce terre chrétienne de France, dont l’on put dire en de certains siècles que Dieu et sa Mère y étaient plus heureux qu’ailleurs, est patente, s’il ne serait pas logique que l’État y supplée, que peut-être, si on le lui demandait gentiment, il serait même heureux de reconnaître enfin et de subventionner son culte, comme il se  passe d’ailleurs chez nos plus proches voisins germains, sans que cela empêche le moins du monde le libre exercice d’aucune religion, et si cela interdirait en rien de reconnaître et de financer d’autres cultes, à leur mesure, pour autant qu’ils ne contredisent pas frontalement les fondements anthropologiques de la France, qui sont ceux de l’Occident depuis Athènes et depuis Rome et qu’a consacrés la Déclaration universelle des droits de l’homme, après 1500 ans de chrétienté qui changèrent la face du monde ? Après tout, quand Napoléon érigea les règles du culte israélite en 1808, on vit un Grand Sanhédrin siéger pour débattre des éventuelles contradictions entre la loi juive et le droit français. La question fut vite résolue. Mais il est vrai que c’étaient des Juifs, et que c’était Bonaparte.
Il est certain que pour nos évêques, il est plus reposant de morigéner derrière leur pupitre dominical des ouailles déjà acquises à la contrition de leurs péchés (et Dieu sait qu’on leur en fait parfois porter plus que leur part, et qu’il est de certains pharisiens qui ont lié sur leur dos un faix trop lourd pour eux, et que souvent ces pharisiens ont aussi jeté la clef de la connaissance), que d’aller conquérir les cœurs des pécheurs abandonnés à la géhenne extérieure.
Mais une bonne fois pour toutes, qu’ils répondent : sont-ils venus pour les justes ? Je veux dire : sont-ils là pour organiser la fête paroissiale, ou sont-ils là pour gagner les cœurs à la Parole divine ? S’ils veulent véritablement s’engager dans l’éthique de la discussion propre à notre époque, qu’ils fourbissent alors leurs arguments, qu’on ne les voie plus s’avancer déjà vaincus à l’orée de toutes les batailles, et qu’ils se saisissent de tous les moyens à leur disposition, même légaux.
Qu’ils arrêtent de vouloir « faire Église » avec leurs trois dames patronnesses (dames admirables dans leur ordre), en buvant le verre de l’amitié autour d’un repas tiré du sac après la kermesse en l’honneur de la fin du Ramadan, et qu’ils aillent chercher, avec les dents comme d’autres la croissance, les chrétiens de demain qui sont déjà là, partout, autour, prêts à simplement aimer le Dieu qui libère, que souvent seule la veule niaiserie de nos prélats retient loin des eaux sanglantes du Salut que le Père ne cesse de déverser, par son Fils et dans l’Esprit, sur nos nuques bien roides.
Ces hommes d’Église français sont semblables à des adolescents épris que la peur d’un râteau retient tellement de se déclarer qu’ils feignent de se satisfaire de leur solitude. Un peu d’audace, sinon de courage, Messeigneurs ! Déclarez vous ! Et l’on verra ce qu’il adviendra, et Dieu pourvoira. Pardonnez-nous d’insister, nous autres pauvres laïcs, en cette matière sensiblement ecclésiale, mais puisque vous vous êtes doctement emparés de la préparation au mariage pour nous répéter, non sans raison, la grandeur et les bienfaits de l’engagement, souffrez que nous vous imposions cette courte propédeutique à vos noces retrouvées avec la société. Car l’Église-qui-est-en-France (« aqueu-elle-est-en-Fronce », dit l’un de mes amis  ecclésiastiques) qui, comme une divorcée a changé de nom, ressemble aujourd’hui à une femme mûre abandonnée à sa solitude, et ce sont ses enfants qui  doivent la consoler. Mais en retrouvant l’État, c’est plus qu’un mari, plus qu’un tuteur, plus qu’un appui pour l’organisation temporelle que vous retrouvez : c’est une famille, c’est un nouvel enfantement, et comme la vigne desséchée qu’on sarcle après l’hiver, vous porterez de nouveaux fruits, et vous bourgeonnerez encore, et vous serez lourde de votre postérité.
Alors, un nouveau concordat : chiche ? N’ayez pas peur, les Français ne vont pas vous manger, et quand même ils le feraient, vous en seriez sanctifiés.

 

 

samedi, 22 novembre 2008

Un roman d'Eugenio Corti

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Cet important roman d’Eugenio Corti se présente sous la forme d’un scénario de film. Ce choix narratif impose une focalisation externe qui donne à l’ensemble une valeur de documentaire plus que de roman historique ; et sans doute était-ce là le but visé par l’auteur. Le lu est vu instantanément par le lecteur qui « réalise » ainsi le roman par sa propre lecture. Le temps présent, propre au style scénariste, actualise le récit romanesque. Cette composition originale ouvre l’œuvre à une multitude de connaissances culturelles, ethnologiques et sociologiques sur le peuple guarani. Le thème de cette œuvre s’attache en effet à retracer, à partir d’une démultiplication de séquences, et sur trois générations, la vie d’une « réduction » jésuite d’Amérique latine pendant la période charnière, de 1740 à 1788, qui précipita la fin de cette grandiose aventure humaine. On y découvre des descriptions variées et vivantes du mode de vie intauré par l’inculturation chrétienne, le goût des Guaranis pour la musique, la peinture, l’artisanat et les arts en général.
Les indiens Guaranis formaient le peuple le plus important du continent sud-américain au temps de sa découverte par les conquistadors. Leurs territoires occupaient le sud de la côte brésilienne et s’étendaient vers l’intérieur jusqu’aux fleuves Paraguay et Paraná. Ces tribus de la forêt tropicale étaient des peuplades guerrières qui pratiquaient un chamanisme ritualisé. Leur économie collectiviste reposait sur la culture du manioc et du maïs, la collecte, la pêche et la chasse. Cependant, lorsque les Espagnols arrivèrent un très grand nombre de tribus étaient déjà sédentarisées.
Les Guaranis furent en partie rassemblés, aux XVIIe et XVIIIe  siècles, par les jésuites dans des « réductions », villages communautaires où ils prospérèrent durant près de cent cinquante ans, de 1609 à 1768. Les prêtres jésuites respectèrent la structure de la cité indigène : les  premières reducciones furent construites selon le modèle des tavas, constituées de plusieurs maisons communes édifiées autour d’un place rectangulaire.
Ce que l’on a pu appeler la « république jésuite » fut un succès, non pas en dépit de ce qu’étaient les Guaranis, mais plutôt grâce à ce qu’ils étaient. L’organisation des missions se fondait sur les principes du christianisme primitif, selon les théories du théologien jésuite Francisco Suarez. Pour réussir, les missionnaires surent mettre à profit la réalité sociale et politico-religieuse de ce peuple. Après l’expulsion de leurs protecteurs, les Guaranis furent victimes de massacres et durent se disperser, la plupart retournèrent dans la forêt.
Le roman d’Eugenio Corti s’arrête symboliquement en 1788, vingt ans après l’expulsion des jésuites par la coalition des puissances étatiques colonialistes européennes et juste à la veille de la révolution française. Le Portugal notamment, où l’influence anglaise était prépondérante, et plus particulièrement le sinistre marquis de Pombal, formé à Londres, prit l’initiative de la persécution inique des jésuites au nom de l’ idéologie des « Lumières ». L’Espagne, avec son premier ministre, le comte d’Aranda, voltairien proclamé, ne resta pas en reste ; et il en fut de même en France avec le diabolique duc de Choiseul et la coalltion des jansénistes et libertins, réconciliés pour la cause. Ainsi, par la destruction des jésuites, le sens de l’Histoire ne serait plus entravé : on avait une révolution à faire. Le destin de la mystérieuse Compagnie, née avec le monde moderne en 1534, touche au plus profond mystère de la modernité.
Le lecteur-réalisateur de La terre des Guaranis connaît la suite de l’histoire : il sait, par exemple, qu’aujourd’hui, dans ce même lieu géographique, les derniers descendants des Guaranis survivent comme des esclaves dans des estancias. L’alcool et le racisme rendent leur conditions dramatiques. De nos jours, beaucoup de jésuites sont devenus partisans de la théologie de la libération qui revendique le même lieu théologique que celui des anciens pères missionnaires. Chez les uns et les autres, le discours sur Dieu se fonde sur la situation des opprimés : le Dieu d’amour ne peut coexister avec l’injustice et l’exploitation de l’homme par l’homme. Cependant, si pour les pères missionnaires la religion chrétienne a été donnée aux hommes par le sacrifice de la Croix et pour les rendre participants à la Vie de Dieu, la théologie de la libération leur propose de construire une religion qui les rend surtout, et non « par surcroît », participants à la vie terrestre. Seule la présence de Dieu donne à la société un visage humain, c’est ce que nous rappelle magistralement La terre des Guaranis.
D'autre part, le lecteur ne devrait pas oublier, au risque d'offusquer certains chrétiens, qu'on retrouva dans la révolution agraire des communautés andalouses ou aragonaises de l’Espagne plongée dans la guerre civile de 1936-39, la mémoire utopique de l’organisation des reducciones, hélas « décentrée » de son pôle religieux métaphysique ; et, de même que la révolution sociale des jésuites du Paraguay fut écrasée par les puissances étatiques du libéralisme naissant, l’expérience de l’Espagne libertaire fut étouffée par le centralisme stalinien allié objectif du fascisme et du capitalisme totalitaires.
Après la lecture de ce grand roman d’Eugenio Corti, on se demandera donc si la révolution véritable, tentée par le jésuites pour la plus grande Gloire de Dieu – ce qui implique aussi le bonheur et le salut des hommes – n’est pas demeurée quelque part entre le ciel et la terre et si notre misère présente, et sans doute restant à venir, n’est pas une des conséquences de cette tragique occasion manquée.
Alain Santacreu
Guaranis 3.jpgEugenio Corti
La Terre des Guaranis
L'Âge d'Homme, 2008
384 pages, 25€

mercredi, 19 novembre 2008

Oser agir chrétien

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Un ouvrage proposé et dirigé par Gwen Garnier-Duguy


Des avions explosent dans les tours de Manhattan et posent à l'Occident la question de son identité. Une nouvelle Europe tente de se constituer, contre la volonté de ses peuples. Les grands prédateurs financiers de la planète inaugurent un temps de néo-féodalité duquel l'argent, pour la première fois dans l'histoire des hommes à cette échelle, est la fin et non plus le moyen des grandes réalisations des projets humains. La science, muée en scientisme, propose comme unique modèle le matérialisme issu, étrangement, du déterminisme du hasard.
Partout la sémantique est déconstruite. Le sens, interdit. La possibilité de croire et d'espérer refusée par le nihilisme hédoniste soumettant l'individu à la libération de la croissance.
Dans ce contexte, de plus en plus de voix affirment l'identité chrétienne de l'Occident, de plus en plus d'intellectuels revisitent les valeurs fondatrices du christianisme.
Ces voix, nous avons eu à coeur de les réunir afin de les entendre, simplement, dans l'expression subjective de leur rapport quotidien au christianisme, aujourd'hui pour demain, affirmer l'attitude chrétienne en tant que possibilité d'élévation de la personne humaine, et, partant, de l'espèce en train de se saborder.
Foi, charité, espérance, ces vertus peuvent-elles encore présider à l'organisation de toute tête bien faite, contre la folie et l'iniquité qui gouvernent les peuples de la Terre ? Contre la menace d'extinction totale, reparler d'amour en acte relève de l'insoumission indispensable.
Pour la Vérité.


TABLE DES MATIÈRES

Présentation : Notre Chance,
par Gwen Garnier-Duguy................................................... 7
Ecce Deus fortior me,
par François Taillandier...................................................... 15
Portrait d'un chef d'État français en chrétien,
par Paul-Marie Coûteaux.................................................... 19
Espérance spirituelle, espérance temporelle,
par Christophe Geffroy....................................................... 29
Benoît XVI et le monde moderne,
par Falk van Gaver............................................................. 39
Seigneur où est ta Parole ?
par Jacques de Guillebon.................................................... 53
Entretien avec Thierry Ardisson
par Gwen Garnier-Duguy et Jacques de Guillebon.................. 63
Permanenza,
par Roberto Mangu............................................................ 73
Juste cause et guerre juste,
par Philippe Conte................................................. ........... 79
Quelle mission de l'Église en Islam ?
par François Le Forestier..................................................... 91
La contribution chrétienne à la problématique écologique,
par Damien Gangloff.......................................................... 101
Nature et grâce dans une société post-chrétienne,
par Thibaud Collin............................................................. 111
La Transcendance et le précipice,
par Maxence Caron............................................................ 123
Sol invictus, le soleil côté Coeur,
par Alain Santacreu........................................................... 135
De la gratuité
par Aldric van Gaver........................................................... 149
Larmes charnelles et coeur de miséricorde,
par Pierre Gelin................................................................. 163
Primauté du spirituel ?
par Matthieu Baumier......................................................... 173
De la Croix à la Joie,
par François Tranchant....................................................... 179
Le sublime ou la dernière rébellion,
par Henry Le Bal............................................................... 191
Entre le pont et l'eau,
par Fabrice Hadjadj........................................................... 205
Notes ............................................................................. 207
Index des auteurs............................................................. 217


Oser agir.jpg
OSER AGIR CHRÉTIEN
Un regard de rébellion
dirigé par Gwen Garnier-Duguy
La Nef, 2008
228 p., 22 €
Pour se procurer le livre : site de l'éditeur

samedi, 25 octobre 2008

Un roman de Loïc Lorent

 

LE SOURIRE D'ACHILLE

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     J’ai reçu, il y a quelques jours, un roman de Loïc Lorent, Le sourire d'Achille, édité aux Éditions Jean Paul Bayol. Un service de presse qui m’était adressé, pensez donc, de nos jours, et sans rien avoir demandé ! L’événement était si improbable que j’en fus tout retourné avant même d’avoir ouvert le livre ; mais le vrai miracle était à venir …

     Il y a longtemps que je n’avais lu avec une telle jubilation ; c’est devenu si rare, un roman dans lequel on entre dès la première phrase et d’où l’on ne ressort qu’au dernier mot ! C’est donc un vrai roman, avec une histoire racontée dans un style étonnant et qu’il serait stupide de vouloir paraphraser.

     Le sourire d’Achille se compose de deux récits enchâssés. Le prénom du narrateur, Luc, est un anacycle, c’est-à-dire que, lu de droite à gauche, il donne un autre mot. Ici, ce mot que l’on découvre est emblématique de notre monde consumériste, de cette jouissance libérale que notre héros va renier. Luc s’évertue, en effet, à gagner sa vie dans une agence qui loue aux femmes indépendantes les charmes de luxueux  gigolos. À ce premier récit, contemporain de l’écriture, vient s’entrelacer un second, épisode de l’adolescence du narrateur exilé à Rome. 

     Roman d’anticipation ? Le narrateur évolue dans une contemporanéité indéfinie, un amalgame du Meilleur des mondes d’Huxley et de 1984 d’Orwel. Mais qu’y a-t-il à anticiper quand toute mémoire a disparu ? Il reste l’ironie, la distanciation, cette prise de recul qui permet de ne pas succomber tout à fait à l’aliénation de la société huxleyenne. Or, cette attitude critique est faussement libératrice, n’est-elle pas une autre façon plus subtile de refuser le combat ? Dans le monde de la démocratie totalitaire, l’aliénation citoyenne est la suprême liberté de la servitude volontaire : être lucide de cette situation, la vivre en distanciant, n’est qu’une méthode de survie ; si l’on n’en sort pas, le cynisme aboutit au nihilisme. On décèle un grand talent de romancier dans cette vision lucide et cinglante de la comédie humaine. Par moment, le roman devient pamphlet. Certains portraits ont l’acuité des grands classiques.

     Y aurait-il dans ce roman une onomastique cachée ? À la fin, Luc retrouve Paul, autre rebelle, dans un même choix du combat radical. Or, dans Colossiens 4 :14, Paul rencontre à Troas (l’ancienne Troie où s’illustra Achille), un certain Loukas, c’est-à-dire Luc, l’auteur du Troisième Évangile et des Actes des Apôtres, qui deviendra son compagnon et le suivra jusqu’à sa détention à Rome. Luc aurait peint les premières icônes de la Vierge, le narrateur du Sourire d'Achille est lui aussi en quête de cette lumière intérieure de la femme qui peut seule sauver le monde.

      Il y a une nouvelle de Marguerite Yourcenar qui se termine ainsi : « Il a manqué à l’Iliade un sourire d’Achille. » Je ne sais si le titre du roman de Loïc Lorent renvoie à cette phrase mais il est vrai que l’Iliade ne nous montre que la colère d’Achille durant  la guerre de Troie. Pour le narrateur, le sourire est une arme de séduction et son identification à Achille se produit en quelque sorte « à rebours » puisqu’il passe du sourire à la colère. À l'image d'Achille son comportement nous confond. Devant Troie, alors que l’espoir des Grecs repose sur lui, Achille refuse de combattre. Pourtant, Homère  nous rapporte une prophétie selon laquelle seul Achille permettra aux Grecs d’être victorieux car le vieux Phénix lui a enseigné l’art de la guerre. La guerre est sainte quand il s’agit de perdre ou de sauver son âme. Le sourire d’Achille est donc un appel à la tempête : quand la médiocrité orgueilleuse étouffe toute intelligence qui ne se prosterne pas devant le mensonge, quand la moralité confite de la servitude impose sa loi, que la bassesse règne victorieuse, alors la guerre est l’ultime recours.

 Alain Santacreu



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Loïc Lorent
Le sourire d'Achille
Éditions Jean Paul Bayol
2008, 182 pages









 

samedi, 13 septembre 2008

Le souffle d'un rire, comme un orage


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Le Temple est-il souillé ?
La question est importante. Le Temple est-il définitivement souillé ? La question n’est plus seulement « importante », elle est essentielle. De prime abord, il semble évident que toute chose corrompue, de par sa nature même, corrompt ce qui est sain. Que toute invasion, il n’est pas d’autre mot possible à propos du lieu sacré dont je parle ici, je veux dire et écrire Paray en Val d’Or, que l’invasion, donc, ne peut que corrompre le lieu. Il suffira d’entrer dans la Basilique, d’en subir le jaune criard masquant les pierres romanes, la prostitution du maquillage, acte de prévarication, pour comprendre.
Reste une évidence surprenante : quiconque arpente aujourd’hui le sol de Paray sent combien le lieu résiste, s’oppose, contrarie les velléités, déjà anciennes pourtant, de la corruption. Le Val d’Or est tendu entre l’appel du tourbillon de la prévarication et celui de la spirale. En haut de la rue, dans le sillage de la chapelle des apparitions, le Hiéron maintient un équilibre aléatoire.
Tout se passe comme si la corruption n’avait pu corroder l’espace autrement que de façon superficielle, comme si les fondateurs du Hiéron avaient, dans leur participation de la Sagesse, malgré certaines conceptions inacceptables ― que nous refusons essentiellement ― liées à un antijudaïsme qui, pour « être d’époque » comme l’on dit souvent, n’en est pas moins la marque du Mal, tout se passe, oui, comme si ces hommes, ces femmes et ces prêtres avaient prédit et prévu l’assaut de la corruption, bien sûr, mais aussi senti, su, la résistance. D’où vient-elle ? D’où provient cette résistance ? Il est difficile de se prononcer à ce sujet.
L’influence est spirituelle.
Le sachant sans le savoir, l’espace de Contrelittérature est le pèlerinage conduisant au réel de Paray. Sans doute a-t-il été facile d’user, avec cet espace, comme l’on use aisément dans un pays oublieux de son baptême et d’accuser. Les mots sont toujours les mêmes, ceux qui au nom d’une illusion de tolérance produisent l’essence même de l’intolérance. Ainsi, le pèlerinage ne va pas sans difficultés ni souffrances. Dans la confusion ambiante, tout ce qui se présente comme refus de l’oubli de l’être intérieur apparaît comme uni. Nous ne sommes unis qu’au Cœur de Jésus-Christ et de Marie. Il n’est aucune passerelle avec aucun paganisme antimoderne, aucune conception d’un quelconque christianisme ésotérique, aucun bazar du new âge sur le chemin contrelittéraire. Sur la route qui conduit au Hiéron.
C’est bien du contraire dont il s’agit : le Hiéron, en son sol, en son triangle entrelacé, à l’horizon de son temple égyptien et de la roche, dans la verticalité de la Croix, montre ce qui est et ce qui n’est pas. Le Hiéron est le lieu même où l’antimodernisme chrétien cesse toute forme de confusion. Nous ne le redirons pas car il n’est pas nécessaire de redire.
Les enjeux sont trop prégnants, point d’égarements vains.
Une chose est certaine tant elle vient du cœur, se réfugie dans le ventre, repart et irradie le corps : le rire.
Le rire est là.
Il faut laisser bavarder le bavardage de la confusion, le laisser dans l’illusion de son existence. Dès que nous cessons d’entendre, la confusion disparaît.
Il faut éclater de rire lorsque la corruption expulse de la Basilique.
Aucune expulsion de cette sorte ne se produit réellement. Pourquoi nous attarderions-nous devant les mimiques de la corruption ?
Quiconque arpente les pavés goudronnés de Paray en Val d’Or ne peut qu’être stupéfait ― pour peu qu’il soit conscient de la raison de sa présence là, de ce qu’il sert, malheureusement, ou de ce qu’il doit dans l’Espérance ― de la présence du rire. Présence effrayante pour celui qui sert, il suffit de regarder son visage et d’entrevoir sa stupéfaction pour en être convaincu ; présence extraordinairement rassurante, drôle, génératrice de sérénité, malgré la puissance de l’agression en dedans de l’être, de renaissance du plus de réel, à peine enfoui, pour qui doit.
L’homme qui marche dans les rues, là, voit combien l’on s’écarte de lui, combien on le fuit, qu’ils se prétendent vécus au sein d’un christianisme dévoyé, adorateurs de l’ours ou réincarnations de chamans venus d’orient, théosophistes de toutes les couleurs possibles… Il y a tout cela à Paray, comme une invasion portée contre le Cœur. Il y a tout cela, aussi, dans la confusion de l’antimodernisme. Chrétiens, nous ne mangeons pas de ces éléments là.
Et pourtant… Le Cœur bat. Le sang s’écoule dans les veines.
Nous demeurons dans le Cœur de cette amande.
Si certaines âmes sont envahies, retournées, mises au service du corrupteur, singeant le service de Dieu, cela n’a pas tant d’importance. Gardons-nous de cette illusion, la pire, celle qui consiste à croire vivre en dehors de l’illusion. Les âmes envahies, errantes dans Paray en Val d’Or, ne sont pas dans Paray. Elles ne sont que posées sur.
Du point de vue de l’adversaire, il était nécessaire d’aller au bout de la prostitution en « reconstituant » le Musée du Hiéron. Beauté de la farce et de l’Espérance : le singe se sauve, la queue basse, et le Hiéron renaît, dans la force et la beauté, comme un sol s’ouvrant au cœur même de Paray, pour engloutir l’illusionniste. Si l’adversaire mime le sacré, à Paray en Val d’Or, c’est qu’il ne le domine pas, juste qu’il tente, encore, de nous faire croire qu’il le domine.
Factice, le décor s’écroule d’un simple éclat de rire.
Disons le honnêtement : la ruse est assez enfantine pour avoir manqué nous abuser.
Le souffle d’un rire, comme un orage.
Cela est notre réponse.
Il suffit de lever la tête, dans la Basilique clunisienne, pour voir.
À Paray en Val d’Or, nous devons être.
Là se trouve le Hiéron, la présence réelle de Dieu, du Verbe dans le Principe. Là, et non ailleurs. Le Hiéron et sa présence sont dans le Hiéron. Paray est l’unique atelier. Et le Hiéron, de l’intérieur même de sa présence, adoube. Il n’est pas d’autre filiation que celle de l’adoubement par l’essence même de la Présence physique du Verbe.
Mais il faut rire de nous mêmes aussi, nous qui avons pensé, cru ou simplement accepté de croire que le lieu pouvait être corrompu. L’adversaire est capable de violence, cela est certain, cela se ressent dans la matière même du Val d’Or. Il est aussi capable de vernis. Peu de choses en somme.
C’est l’acceptation qui a produit la chute apparente de l’enceinte.
L’acceptation de laisser le lieu à l’abandon.
L’illusion de laisser Paray et de croire un possible Hiéron ailleurs.
L’acceptation de l’illusion, le haussement des épaules, le détour du chemin.
Ainsi, le Temple est souillé, tout en ne l’étant pas.
Le réel est en simultanéité contradictoire.
L’enceinte n’a pas à être relevée, elle est.
Comment affirmer cela ?
Paray est encerclé. Il n’est pas une colline, une lisière de forêt, un hameau ou un village qui n’a, au cours des soixante-dix années passées, connu l’installation de la corruption, les crocs acérés tendus en direction de la Basilique, avides de la faire choir, de détruire l’œuf qu’est Cluny, en Paray. Paray est envahi. Des silhouettes d’individus, de créatures marchent, errent, dans ses rues ; il est peu d’hommes parmi eux. Les hommes, là, sentent combien ils effraient.
Au fond, ceux qui encerclent, ceux qui envahissent ne corrompent pas.
Ils craignent.
Parce qu’ils le savent, ils ne se sont pas emparés de l’enceinte sacrée, ils ne se sont installés qu’en surface, ils savent que le christianisme est un processus d’hominisation intégrale, et qu’à l’éclat du rire il leur faudra fuir.
Il est venu le moment, celui de l’éclat du rire.
Qu’il tonne et Il Régnera de nouveau en Val d’Or.

Matthieu Baumier

lundi, 01 septembre 2008

La contrelittérature "en réserve" d'elle-même

(1999-2008)
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« Chacun d’entre nous, même s’il l’ignore, vit au rythme de l’alphabet divin, d’une de ces lettres-nombres hébraïques qui forment l’Aleph-Beth. Mon cœur bat au rythme du Shin – car le destin de tout homme n’est que l’histoire d’une lettre qui se raconte dans son corps et le Shin est la lettre qui se raconte en moi. » Cet extrait d’un roman non publié fera mieux comprendre pourquoi avec le numéro 21 – nombre équivalent au Shin –, paru durant l’été 2008, devait nécessairement s’achever le premier cycle de la revue Contrelittérature. 1999-2008 : neuf ans ! Cette période ennéatique fut un combat spirituel douloureux et périlleux : il y eut beaucoup de vilenies, de mépris et de calomnies mais le centre resta toujours immuable et les vrais compagnons demeurent.
Les ouvrages que le Moyen âge appelait « Miroirs » étaient d’une autre nature que nos écrits modernes : reflets de la réalité du monde extérieur, ils étaient aussi le reflet intérieur de celui qui regarde, dialogues mystiques du lisant et du lu. La contrelittérature est le désir des « Miroirs ».
L’incompréhension de cette réalité fit que certains contributeurs ignorèrent les valeurs oblates de la contrelittérature, cette « littérature du Sacré-Cœur », comme je l’ai qualifiée un jour. Dénomination prémonitoire, puisque c’est sous l’égide du rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur que pourrait s’ouvrir bientôt un nouveau cycle : le projet d'une revue-livre semestrielle avec mes amis Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy. Nos lecteurs seront informés de ces possibles changements. Puisse la contrelittérature sortir de sa propre mise « en réserve » pour  devenir ce qu’elle est !

Alain Santacreu


vendredi, 25 juillet 2008

L'Art de l'Espérance

 

par Alain Santacreu 

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Hildegarde von Bingen 
Les énergies cosmiques de la terre
 miniature du Liber Divinorum
 
 
     Ce texte, paru dans le premier numéro de la revue La Sœur de L’ange (Printemps 2004), doit être mis en perspective avec les travaux récents d’Aude de Kerros et de Christine Sourgins dont la dénonciation de l’art contemporain se fonde sur l’authentique paradosis chrétienne.


     La finalité de l’art – pourquoi l’art ? – pose le problème de l’homme : qu’est-ce que l’homme ? La redécouverte du paradigme anthropologique ternaire – corps-âme-esprit – réintroduit, sur les ruines de l’art moderne, la dimension spirituelle de l’espérance.
     La distinction de l’âme et de l’esprit est la clef de ce que nous appelons l’art de l’espérance. Cette conception tripartite de l’homme, reflet du macrocosme, fut transmise à l’art roman par les deux sources grecque et hébraïque. Dans l’anthropologie de la chrétienté romane l’âme s’insère entre le corps et l’esprit. Cette position intermédiaire lui permet de se tourner – comme en ces miroirs si justement nommés psychés – aussi bien du côté du monde matériel que du côté du monde spirituel. La rupture de la modernité – et de l’art moderne – correspond au clivage de l’âme vers la matière.
     Platon définissait ainsi l’inquiétude de l’homme déchu : « Celui qui désire une chose qui lui manque et ne désire pas ce qui ne lui manque pas » [1]. Notre âme vissée nous précipite dans l’abîme du manque – qui est désir – et nous chutons dans l’égarement de l’ennui ou l’angoisse de la déréliction. Mais l’ennui et l’angoisse ne sont pas du même ordre : à travers l’angoisse pointe la foi – première des trois vertus théologales – par laquelle peut se produire le déverrouillage de l’âme. C’est dans la perspective de la foi que se place l’art de l’espérance.
     Dans son Quatrième évangile, Jean associe constamment la foi, pistis, à la connaissance, gnosis : les deux termes étant pour lui identiques. En effet, la foi hébraïque – hémounah – et sa retranscription grecque – pistis – ne portent pas sur l’existence de Dieu. La foi n’a rien à voir avec la croyance mais avec la connaissance : Dieu existe et sans lui rien n’existerait. Connaître Dieu n’est pas une possibilité mais une certitude : un impératif du Verbe. L’âme, ainsi déverrouillée, devient en instance d’espérance, il ne lui reste qu’à se convertir pour réaliser la vocation de l’art qui est la mise en dialogue du corps et de l’esprit, de la terre et du ciel.
     La profondeur de l’esthétique contemplative conçoit l’œuvre d’art comme un miroir tourné vers la beauté de l’esprit. Ce retournement de l’âme est une grâce résultant de son dépouillement apophatique : l’art offre à l’âme la possibilité de s’extraire de son néant. Sur cette expérience essentielle, il y a chez Simone Weil un passage très éclairant, dans La connaissance surnaturelle, lorsqu’elle pose la question : « Que devient l’énergie d’un désir quand ce désir n’est pas satisfait ? » Si l’homme refusait de nourrir la partie charnelle de son âme, il se passerait en lui quelque chose d’analogue à ce que le corps éprouve dans le jeûne : dépourvu de nourriture, le corps digère sa propre substance. De même, l’âme qui ne mange pas se nourrit d’elle-même : « la partie éternelle digère la partie mortelle de l’âme et la transforme ».
     Le nihilisme moderne, issu du déni cartésien de l’esprit, a ouvert la voie du totalitarisme technologique. Il est du plus grand intérêt d’observer combien l’industrialisation de l’œuvre d’art par les techniques de reproduction a modifié ontologiquement l’expérience esthétique. Tout s’est passé comme si l’industrialisation de l’imprimerie n’avait eu pour but que l’instauration d’une culture de masse mondialisée. Le changement réel introduit par l’imprimerie fut d’ordre économique : à partir du moment où le livre s’est multiplié, il est devenu possible de le vendre à un nombre plus important d’acheteurs et, par conséquent, de l’utiliser pour faire de l’argent. Cela a profondément modifié les dispositions de tous ceux – de l’auteur à l’éditeur – qui sont impliqués dans sa production. Dans un article célèbre, « De la littérature industrielle », paru en 1839, Sainte-Beuve a décrit le moment de l’accélération décisive de ce phénomène où l’on voit l’écrivain se transformer en homme d’affaires et l’édition en grande industrie.
     C’est ainsi que des techniques, d’abord conçues pour servir la diffusion de l’expérience esthétique, se retrouvent détournées de leur intentionnalité première et utilisées pour participer à la dégradation et à la réification des œuvres d’art. Les exemples de cette logique du Règne de la quantité sont nombreux : des photographies d’œuvres d’art – seraient-elles en trois dimensions – ne sont pas des œuvres d’art ; de même qu’un arrangement musical – aussi perfectionné soit-il – n’est pas de la musique. Il y a près de quarante ans, Étienne Gilson analysait ainsi ces évidences : « S’il est vrai que les productions de l’homme sont des œuvres plutôt que des choses, celles des machines que l’homme a inventées pour les fabriquer redeviennent des choses. Elles sont produites par la machine au lieu de l’être par la nature, mais ce sont des choses, des objets culturels plutôt que des œuvres d’art. Les procédés mécaniques de multiplication, reproduction et diffusion des imitations industrielles des œuvres d’art ont donc pour effet de substituer à des œuvres d’art, faites par l’homme, des œuvres "d’art" ou  "objets culturels"  dont le statut ontologique est analogue à celui des choses naturelles. Dépendant de l’art dans son origine, qui est l’artiste, l’objet d’art en diffère spécifiquement par sa cause efficiente, qui est la machine, et par sa fin qui est l’argent. » [2]
     L’industrialisation capitaliste a oblitéré la transcendance de l’art. L’effacement de la conception tripartite de l’homme correspond à la période liminaire de la mécanisation moderne de la technique. Jusqu’à la fin de la période romane, la « tripartition anthropologique » [3] avait été une référence constante de la théologie chrétienne occidentale, mais la « crise du XIIIème siècle » allait préparer le passage vers l’anthropologie dualiste cartésienne qui triomphera au 17ème siècle.
     Parmi tous les éléments qui témoignent de la perte de l’esprit en Occident, le renversement de la perspective dans l’iconographie [4] annonce la solidification de la pensée, le désenchantement du monde.
     Le Quattrocento italien a inventé, en se soustrayant à la spatialité médiévale, la théorie de la perspective moderne et créé ainsi les conditions d’un développement des nouvelles techniques de reproduction mécanique des images. Dans les miniatures et enluminures romanes les perspectives sont « inversées », c’est-à-dire que les points de fuite des parallèles horizontales, au lieu d’être représentées comme au-delà du dessin, sont suggérées comme étant devant lui, approximativement à l’endroit où se trouve l’observateur. Il y a donc, ainsi que dans les icônes orientales, une conversion du regard du spectateur vers l’intériorité du tableau. Loin d’être une maladresse technique, cet effet est recherché : le spectateur, à travers l’œuvre d’art, est regardé par son être essentiel. Au contraire, le système perspectif de la Renaissance rétablit l’extériorisation du regard de l’observateur par rapport à la chose observée. Cet art pictural, qui adopte la perspective des yeux de notre corps, s’il demeure capable de charmer notre âme, ne peut plus désormais voir par les yeux de l’esprit. Seuls des artistes à trois dimensions peuvent transmettrent la présence réelle et synchronique de l’esprit en Occident.
     Une autre manifestation de la «crise du  XIIIème» siècle fut la séparation de la théologie et de la mystique. Il est impossible d’appréhender l’expérience mystique – qui est d’ordre trinitaire et dynamique – à travers une formulation binaire de l’homme. Toutes les œuvres des grands spirituels et contemplatifs se fondent sur l’anthropologie ternaire. Comment pourrait-il en être autrement, puisque l’expérience mystique n’est rendue possible que par la mise en œuvre de l’esprit ?
     Claude Tresmontant a pu dire que, « selon la théologie chrétienne, l’humanité n’a pas d’autre avenir que la vie mystique ». L’unique destinée de l’homme créé est de rentrer en relation avec l’Incréé. Dans la réalité psycho-somatique de l’homme, l’esprit inscrit le désir naturel d’une fin surnaturelle : « Et pour être capable de cette destinée ultérieure, l’homme reçoit en lui l’esprit : l’esprit de Dieu vient travailler en lui, qu’il le sache ou non, et c’est parce que l’esprit de Dieu vient travailler en lui, qu’il le sache ou non, que l’homme devient lui même esprit, pneuma. L’esprit en l’homme, ce n’est donc pas le psychisme, c’est ce par quoi l’homme est capable d’entendre et de comprendre ce que dit l’esprit de Dieu à l’homme, c’est ce par quoi l’homme est capable d’entrer en communication avec l’esprit de Dieu. » [5]
     La mystique est la seule antidote au nihilisme de la société moderne. Toute société humaine pour se conserver doit lutter contre l’esprit, emprisonner l’homme dans son psychisme, empêcher qu’il ne devienne un teleios, un homme achevé, complet.  On se rappellera la légende du « Grand Inquisiteur » que Dostoïevski a enchâssée dans Les Frères Karamazov : le Christ réapparaît dans une rue de Séville, à la fin du XVème siècle et, le reconnaissant, le Grand Inquisiteur le fait arrêter. La nuit, dans sa geôle, il vient reprocher au Christ la « folie » du christianisme : la liberté pour l’homme de se déifier en se tournant vers Dieu.
     Pour la métaphysique judéo-chrétienne, l’âme humaine n’est pas naturellement immortelle, elle peut mourir. Il y a donc deux morts : l’une du corps, l’autre de l’âme. Cette dernière est la « seconde mort » dont parle l’Apocalypse : l’âme qui refuse de naître à l’esprit disparaît dans le néant.
    Le rapport de l’homme à sa culture – sa sociabilité – peut tuer en lui son être essentiel, les grands rebelles de l’esprit le savent : toute société, afin de perdurer, doit nécessairement faire que les hommes renoncent à naître à l’esprit.
     Quand les premiers chrétiens s’avisèrent que la Parousie, qu’ils avaient cru imminente, tardait à se réaliser, il leur fallut composer avec ce monde afin d’y survivre ; telle fut la trahison inaugurale de la civilisation chrétienne : l’étouffement, au cœur même de l’Église, du chrétien mystique par le chrétien social. Lorsque le social prend la place du théos, il se produit, dit Henry Corbin dans Le paradoxe du monothéisme, « une sécularisation visant à la destruction du plan métaphysique », et il ajoute que, « dans la mesure où cette désacralisation procède de la négation de toute perspective métaphysique, de tout "arrière-monde", voici qu’un pseudo-sacré peut réinvestir les institutions humaines sécularisées. Au phénomène de l’Église succède tout simplement l’État totalitaire. » [6]
     Pour la tradition mystique chrétienne, la foi, l’espérance et la charité ne sont pas des qualités psychiques mais des vertus théologales qui appartiennent à l’ordre du spirituel. La foi, c’est l’intelligence transmise à l’homme par l’Esprit de Dieu ; la charité, c’est l’Amour donné à l’homme par L’Esprit de Dieu ; et l’espérance, c’est l’attente de Dieu qui, contre tout espoir humain, s’en remet à l’Esprit de Dieu pour qu’advienne la métanoïa de l’homme intégral.
     Le rôle et la raison d’être de l’art n’est pas d’édifier, d’apporter une morale pour régler les mœurs de la vieille humanité animale, mais de créer l’humanité nouvelle qui est l’humanité réelle, celle que Dieu vise depuis les origines : l’art doit se faire la cible de Dieu.

     
NOTES

[1] Platon, Le Banquet, 200, a-e. 

[2] Étienne Gilson, La société de masse et sa culture, Paris, Vrin, 1967, p. 18.

[3] Cf. Jean Borella, "La tripartition anthropologique", in La Charité profanée, Éditions du Cèdre, 1979, pp. 117-133.

[4] Sur la rupture iconographique de la "crise du XIIIème siècle", on consultera : Henri Focillon, Le Moyen Âge roman, Paris, Armand Colin, 1965 ; Philippe Ariès, L'homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977 ; et le magnifique ouvrage de Michel Fromaget, Majestas Domini, Brepols Publishers, Turnhout, Belgique, 2003.

[5] Claude Tresmontant, La mystique chrétienne et l'avenir de l'homme, Paris, Éditions du Seuil, 1977, p. 17.
 
[6] Henry Corbin, Le paradoxe du monothéisme, Paris, Édition de l'Herne, 1981, p. 180. 
 

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