mercredi, 25 mars 2009

Amadou Hampâté Bâ (II)

 

JMM.jpg
L’auteur avec des amis peuls au marché de Ouargaye, Burkina Faso, octobre 2005.
( photo Bruno Palué, fils du peintre Pierre Palué )




DIALOGUE (PRESQUE) IMAGINAIRE
ENTRE LE VIEUX SAGE PEUL AMADOU HAMPÂTÉ BÂ ET UN JEUNE BLANC-BEC [1]

par  Jean-Marie Mathieu



-    Amadou Hampâté Bâ : « Pour moi, Jésus de Nazareth et Marie sa mère représentent incontestablement un grand mystère de la manifestation divine » [2].
-    Jean-Marie Mathieu :
« Est-ce votre vénéré maître spirituel qui vous a ainsi fait pénétrer dans la connaissance approfondie de la religion chrétienne ? »
-    Pas du tout ! Ceerno Bokar ignorait tout des Évangiles. Il ne savait, de Jésus, que ce qui en est dit dans les versets coraniques qui lui sont consacrés, et il n'avait jamais lu saint Paul de Tarse ni saint Jean [3].
-    Voilà qui est très étonnant de la part d'un esprit ouvert, qui voyagea   très peu, il est vrai - à l'exception d'un séjour au Niger, d'un autre à Bamako et à Nioro -, mais qui allait pourtant une ou deux fois par an s'approvisionner à Mopti, grande ville comptant une Mission catholique, et qui aimait répéter cet hadith du Prophète : « Cherchez la connaissance du berceau au tombeau, fût-ce jusqu'en Chine ! » [4]
-    Vous auriez raison si  des commentateurs musulmans n'avaient pas fait remarquer que cette recherche de la science doit concerner uniquement ce qui a trait à l'islam. Ce qui n'empêche pas que d'aucuns ont cru trouver l'annonce de la personne de Mohammad dans la Thorah des Juifs et dans l' Évangile des chrétiens... après l'y avoir cherchée, donc !
-    Certains pensent que les vrais mystiques, ceux qui ont gravi la montagne de Dieu, une fois arrivés au sommet contemplent finalement le même paysage [5].
-    C'est bien ce que je crois. Et je n'ai pas été surpris d'entendre Ceerno Bokar asséner que « nul ne jouira de la rencontre divine s'il n'a pas de charité au cœur ; sans elle, les prières sont des gesticulations sans importance. » Pour ma part, je n'oublierai jamais que j'ai eu l'occasion, durant mon enfance au Mali, de pouvoir suivre quelques cours de catéchisme en langue bambara avec mon jeune ami catholique Marcel.
-    De nouveau apparaît chez vous cet aspect de médiateur entre deux rives, l'une musulmane, l'autre chrétienne.
-    Vous savez, j'ai été très heureux le jour où, après moult péripéties, je pus réunir sur le mont Sion, à Jérusalem, un prêtre et un rabbin. Durant cette nuit inoubliable du 20 au 21 juin 1961, nous avons ainsi prié tous les trois pour la paix et l'entente entre les hommes, après que chacun eut récité le texte le plus sacré de sa religion [6].
-    Vous avez été un précurseur, anticipant ainsi de plusieurs lustres la fameuse réunion de prières organisée par Jean-Paul II en octobre 1986 dans la ville d'Assise.
-    Où l'on retrouve encore saint François (rires)... Je vous avoue que je considère le judaïsme, le christianisme et l'islam comme les fils d'un père ayant trois co-épouses. Dans cette famille de polygame, chaque mère élève son enfant selon sa propre coutume, ce qui veut dire que chacune parle à son fils de son époux ( symbolisant Dieu ) selon la conception qu'elle en a [7].
-    On peut toutefois faire remarquer que saint Paul a déjà donné l'exemple d'Abraham qui eut deux fils, l'un de la servante, l'autre de la femme libre ( Galates 4, 22 ). D'autre part, les enfants d'un polygame ont-ils des « chances » en tout point égales dans la vie ? On peut en douter. Et je me demande si l'exemple de trois co-épouses ne heurte pas à angle droit le modèle archétypal créé par Dieu au début des temps. Dieu, en effet, créa Adam et Ève comme le couple primordial parfait, emblématique ; couple monogame magnifié par Jésus de Nazareth d'ailleurs.
-    Certes, je reconnais que vous ne mentez pas ! Mais, voyez-vous, la religion musulmane veut tenir compte de la faiblesse humaine en permettant à un homme d'épouser jusqu'à quatre femmes ( Sourate 4, 3 ).
-    Si la moitié seulement de la population mondiale suivait la même voie, on se retrouverait vite, il me semble, avec un problème évident : il n'y aurait pas assez de femmes pour tous les hommes aspirant au mariage !
-    Je n'avais pas pris garde à ce genre de chose, d'autant moins que je suis moi-même polygame (rires) !
-    De plus, on pourrait se demander pourquoi les femmes elles-mêmes n'auraient pas le droit d'avoir plusieurs co-époux. Ne serait-ce pas logique ?
-    Un tel sujet a certainement été traité par quelque savant qui a dû écrire sur le droit, le mariage, la polyandrie, etc. Mais je suis incapable de vous donner des références précises, n'étant pas féru en pareilles matières, un peu rébarbatives il faut l'avouer, n'est-ce pas ! (rires)
-    C'est vrai. J'aimerais donc en venir à la manière que vous avez personnellement, vous musulman fidèle et sage renommé...
-    Vous avez dit « sage »... Laissez-moi rire ! J'ai failli me retourner pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un d'autre derrière moi à qui s'adressait le compliment [8] !
-    ...musulman fidèle et sage renommé, de considérer la religion chrétienne.
-    D'abord, je vous dois  cette petite précision : lorsque je me suis rendu  pour la première fois dans votre chère patrie, la France, j'en ai aussitôt profité pour visiter les hauts lieux spirituels, qui ne manquent pas chez vous, en commençant par les cathédrales : Paris, Reims, Chartres... Impressionnant !
-    On raconte que lorsque Napoléon Bonaparte passa à Chartres, il s'arrêta, médusé, sur le seuil de l'immense vaisseau gothique en murmurant : « Un athée serait mal à l'aise ici ! »
-    Peut-être voulait-il parler de lui-même (rires) ! En tout cas, vos ancêtres ont réalisé des chefs-d'œuvre en tous  domaines et cela grâce à la foi en Dieu. Mais écoutez, je vais vous dire, ou plutôt je vais vous faire une confidence : c'est à Lisieux que je préfère retourner chaque fois que je vais dans votre beau pays ( je possède un appartement à Paris, dans le XVIème  arrondissement).
-    À  Lisieux, en Normandie ?
-    Oui, à Lisieux parfaitement, car c'est là que je trouve ce je ne sais quoi de simple, de pur, de dépouillé qui me fait comprendre vraiment ce qu'est une âme mystique au plein sens du mot.
-    Vous voulez parler de Thérèse de l'Enfant Jésus ?
-    Figurez-vous que c'est ma sainte préférée !
-    Je vous comprends. D'après certains penseurs contemporains, cette petite carmélite indique la route à suivre pour la théologie d'aujourd'hui, rien que ça ! Et le père Bernard Bro, par exemple, estime que seul Blaise Pascal - vous savez, « cet effrayant génie » - égale la mystique de Lisieux dans toute l'histoire religieuse française. Thérèse est d'ailleurs en train de parcourir , ses reliques bien sûr, le monde entier ; elle était au Burkina Faso il y a quelques années. C'est donc une Sainte « nomade » en quelque sorte, bien faite pour toucher l'âme des pasteurs sahéliens.
-    Cela me rappelle qu'il y eut jadis à Bandiagara une femme marabout, célèbre et respectée dans le pays, surnommée en peul Dewel Asi, c'est-à-dire « la petite femme qui a creusé » ( sous-entendu la connaissance mystique) [9]. Mais la petite française Thérèse Martin est plus connue, bien sûr.
-    Et votre sainte préférée, morte à 24 ans, déclarée docteur de l'Église par Jean-Paul II, mettait au-dessus de tout, je ne vous apprends rien, « la charité et l'amour », ainsi que vous le ferez vous-même à la suite de Ceerno Bokar.
-    Quelle sagesse ! C'est probablement grâce à elle que j'ai peu à peu appris à mieux apprécier les témoins de la religion chrétienne. Il faut dire que « du temps de ma jeunesse folle », à Ouagadougou, je regardais l'Église catholique comme une force occulte et nous avions, mes amis et moi, surnommé son illustre représentant d'alors, Mgr Joanny Thévenoud, en termes quelque peu irrévérencieux « l'Oiseau bagué » [10] ! Depuis, j'ai pu sympathiser avec le P. Henry Gravrand missionnaire spiritain parmi les Sérères du Sénégal, avec le P. Jean-Marie Ducroz missionnaire rédemptoriste au Niger, avec le frère Jean-Pierre Lauby, salésien enseignant à Abidjan...
-    C'est ce dernier qui m'a raconté votre rencontre avec le pape Jean XXIII à Rome, en 1958, lors du 2è Congrès des écrivains noirs.
-    Il faut vous dire qu'avant cette rencontre, les richesses de l'Église catholique me semblaient scandaleuses. Mais quand je vis la simplicité, la bonhomie, la circonspection du « bon pape Jean », je revins sur mon jugement défavorable et pensai en moi-même : l'Église appelle les hommes à Dieu. Or les hommes ici-bas sont comme des poissons dans l'eau ; il est rare qu'un poisson se fasse prendre sans appât. Eh bien, le plus grand appât auquel les hommes mordent le plus facilement, c'est le faste matériel. L'Église dresse donc un grand et beau décor en pensant à ceux qui en ont besoin. Tout le monde ne saurait être Diogène et habiter un tonneau (rires) !
-    En n'oubliant pas que les missionnaires sous les Tropiques vivent souvent dans des conditions précaires, « à la dure » pourrait-on dire : sans eau courante ni électricité, loin de tout hôpital digne de ce nom, etc., comme j'ai pu moi-même le vérifier lors de mon service militaire en tant que coopérant dans un poste de Mission au sud-est du Burkina Faso.
-    C'est exact. Mais tous les Blancs ne peuvent pas imiter le père de Foucauld, l'ermite du Sahara, le marabout martyr de sa foi et de sa bonté, que j'ai toujours aimé. Comme je serais heureux si je pouvais un jour, à sa suite, me trouver au sommet du Hoggar pour célébrer avec les étoiles la gloire de Dieu : obscurité plus brillante que la lumière !
-    Ce Dieu que nous, chrétiens, affirmons être Un et Trine : un  seul Dieu en trois Personnes, vous le savez. Ce mystère est tellement aveuglant qu'un anthropologue musulman, Malek Chebel pour ne pas le nommer, n'y comprend goutte. Il  a écrit, en effet, récemment, à propos de la Trinité : « Le Coran invite fermement à ne point y recourir, le trithéisme étant perçu comme un associationnisme de fait. » [11]
-    Parler de « trithéisme », c'est-à-dire, soyons clairs, de trois dieux, après 2000 ans de théologie chrétienne, « faut le faire » si vous me passez l'expression ! Personnellement, je ne suis ni pour l'islamisme radical ni pour le syncrétisme, mais ce n'est pas moi qui écrirais pareille chose. En revanche, je ne cesserai jamais de dire que Dieu, c'est l'embarras des intelligences humaines [12].
-    Voilà qui laisse donc entr'ouverte la porte à ces deux mystères chrétiens : celui de la Trinité-unité divine et celui de l'Incarnation du Fils de Dieu. Autant d'embarras, ici,  pour la raison humaine qu'il y a de mystères. Il apparaît, d'ailleurs, après étude, que la Trinité semble être la clef, non seulement de la Révélation biblique, mais également de l'homme, de la vie, du cosmos tout entier. Finalement, elle est l'ultime lumière qui éclaire toute philosophie, c'est-à-dire toute sagesse : le pourquoi au-delà du comment, car elle livre le sens ultime qui rejoint une acquisition majeure de notre culture : le caractère universel de la relation. Or Dieu est Amour, donc Relation [13].
-    Vous avez dû découvrir que nos sociétés africaines, que ce soit chez les Bambara, les Mossi ou les Peuls, savent parfaitement qu'un individu ne peut vivre seul. Importance capitale du groupe ! Que tout soit relation dans l'univers, j'en tombe d'accord avec vous. Encore faut-il que cette ultime lumière ne nous aveugle pas, car il reste encore nombre de secrets dans la nature, dans l'humanité, que les scientifiques sont loin d'avoir percés.
-    Certes ! Il est même une énigme dans le Coran qui m'intrigue depuis un certain temps, depuis que j'ai essayé de dialoguer avec mes amis bergers musulmans.
-    Laquelle ? Peut-être pourrais-je vous aider à la résoudre .
-    Il s'agit d'une énigme concernant un  détail  bien précis, que certains auraient tendance à considérer comme mineur, mais que je regarde personnellement comme très important ; je veux parler du nom arabe de Jésus : 'Îsâ .
-    Vous avez raison de prendre au sérieux tout ce qui touche de près  ou de loin aux noms et aux prénoms. Nul n'ignore chez nous l'extrême sophistication avec laquelle les musulmans se nomment, se prénomment, se surnomment. Sur le plan initiatique aussi, le processus de nomination est capital pour celui qui veut franchir les étapes spirituelles de l'ascèse parfaite [14]. Et dans notre tradition peule, on dit  que les noms, comme les nombres, quand on les énonce, déplacent des forces qui établissent un courant à la manière d'un ruisseau, invisible mais présent [15].
-    Eh bien, ce nom 'Isâ en quatre lettres arabes, ne se trouve orthographié ainsi nulle part ailleurs, ni dans les inscriptions antiques, ni dans le Nouveau Testament en arabe utilisé par les chrétiens du Proche-Orient. Il apparaît comme l'inversion quasi lettre pour lettre du nom hébreu de Jésus [16].
-    J'avoue tout ignorer de cet aspect du Livre saint de l'islam. Et bien que mon maître Ceerno Bokar m'eût initié au symbolisme des lettres et des nombres, science ésotérique islamique classique particulièrement enseignée dans la Tidjaniya [17] - et que j'apprécie beaucoup - jamais il n'aborda l'analyse du nom du fils de Marie.
-    Effectivement, lors de votre exposé à Niamey, le 4 juillet 1975, devant la Conférence épiscopale des relations avec l'islam, vous aviez magistralement expliqué la valeur numérale du nom coranique de Jésus, soit 1122 [18], mais vous n'aviez rien dit de cette étonnante inversion dans le nom du Messie.
-    Si j'avais su...
-    Pour corser l'affaire, certains intellectuels chrétiens pensent pouvoir démontrer que le nom coranique Isâ serait, en fait, la déformation du nom d'Ésaü,  le frère aîné de Jacob... [19]
-    Quelle histoire !  Je dois toutefois vous faire remarquer qu'en cette même communication à Niamey, j'avais lu le verset 159 de la Sourate 4, qu'on pourrait traduire ainsi en français : « Il n'y a personne parmi les gens du Livre qui ne croie en Lui ( = Jésus) avant sa mort et il sera un témoin contre eux le Jour de la Résurrection. »
-    Le P. Maurice Borrmans, dans le livre qu'il vient de publier sur Jésus et les musulmans d'aujourd'hui, vous fait l'honneur de vous citer, en rappelant que, pour vous, Jésus « sera le témoin final » [20].
-    Que ce disciple du Dieu Amour soit remercié.  Permettez-moi de vous raconter une anecdote : avec mon ami Théodore Monod, qui m'offrit un jour une Bible, nous avons effectué ensemble, il y a quelques années, un pèlerinage sur la tombe de Ceerno Bokar au Mali. Tout d'un coup, je ne sais pourquoi, nous avons ressenti tous les deux le désir de faire connaître « l'hymne à la charité » de saint Paul [21], un des plus beaux textes de la littérature religieuse de tous les temps !
-    Voilà qui rejoignait pleinement l'enseignement de cet homme de Dieu qu'était votre maître Ceerno ! [22]

L'heure de la prière du soir était arrivée. Mon hôte se leva lentement, me raccompagna jusqu'à la porte et, me serrant longuement la main, me dit avec un large sourire : « Alla wonne ! » Je lui répondis, ému : « 'Alla beydu jam ! » C'est sur ces mots que nous nous séparâmes. Nous ne devions plus jamais nous revoir. Amadou Hampâté Bâ quitta cette terre le 15 mai 1991 ; soit 13 fois 7 ans après sa naissance... comme un dernier clin d'œil malicieux.

Le dialogue rapporté ici est (presque) imaginaire, en ce sens qu'il s'y trouve de nombreux anachronismes que chacun aura aisément repérés. Mais pas du tout invraisemblable, car j'aurais pu multiplier citations et références. Que ces quelques lignes incitent à lire le vieux sage peul de Marcory et je n'aurai pas perdu mon temps. Car Bernard Frinking a raison de l'affirmer : « Quiconque s'intéresse aux traditions orales finira par le trouver sur son chemin. » [23]

Amadou Hampâté Bâ aurait eu cent ans en 2000, mais, à cette occasion, aucune manifestation digne de ce nom ne fut organisée en sa mémoire, hélas, un Peul soufi n'intéressant pas grand monde... [24]

Quoi qu'il en soit, sa parole reste toujours actuelle, neuve, originale, pleine de sève. Et celui qui, au Conseil de l'Unesco en 1963, jeta cette phrase comme un véritable appel à l'aide : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ! », ne savait pas qu'il aurait plus tard l'heur d'atteindre à la consécration suprême pour un amoureux des antiques sagesses : être cité comme un « proverbe » anonyme patiné par les siècles.

En guise de conclusion j'aimerais redonner ici les deux phrases que j'inscrivis au début de mes Bergers du Soleil [25] :
« Merci à toi, Amadou Hampâté Bâ, grand penseur et mystique musulman ; à travers tes ouvrages, j'ai pu apprécier la saveur de la culture peule. L'accueil que tu me réservas chez toi, à Abidjan, en janvier 1982, restera comme l'un de mes meilleurs souvenirs d'Afrique. »


Notes :

[1] Suite et fin de la première partie publiée sur le site Contrelittérature, 'pour le rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur', le  21 février  2009.
[2] Bâ, Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, Paris, Stock, 1994.
[3] Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, p. 474.
[4] Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l'enfant peul, Préface de Théodore Monod, Mémoires I , Arles, Actes Sud, 1991-92, p. 281.
[5] Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit. p. 474.
[6] Bâ, Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Arles, Actes Sud, 1998, p. 143.
[7] Ibid. p. 143.
[8] Ibid. p. 157.
[9]
Amadou Hampâté, Amkoullel, op. cit., p. 90.
[10]
Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 240.
[11] Chebel, Malek, Dictionnaire des symboles musulmans, Paris, Albin Michel, 1995, p. 425.
[12]
Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, op. cit., p. 79.
[13] Laurentin, René, La Trinité, mystère et lumière, Paris, Fayard, 1999, p. 504.
[14] Mathieu, Jean-Marie, Le nom de Josué-Jésus en hébreu et en arabe, Saint-Marcellin, Outre-Part Éd., 1998, p. 19.
[15] Bâ, Amadou Hampâté & Kesteloot, Liliane, Kaïdara, récit initiatique peul, Paris, Julliard, 1968, p. 135.
[16] Mathieu, Le nom de Josué-Jésus, op. cit., p. 18.
[17]
Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 460.
[18]
Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, op. cit.
[19] Cf. Jourdan, François, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, des repères pour comprendre, Préface de Rémi Brague, Paris, l'Œuvre, 2007, pp. 141-151.
[20] Borrmans, Maurice, Jésus et les musulmans d'aujourd'hui, et coll. Jésus et Jésus-Christ 69, Paris, Desclée, 1996, p. 232.
[21] 1 Co 13, 1 à 13 : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit... »
[22] Monod, Théodore, Terre et Ciel, entretiens avec Sylvain Estibal, coll. Babel 364, Arles, Actes Sud, 1997, pp. 210-211.
[23] Frinking, Bernard, La  parole est tout près de toi, apprendre l'Évangile pour apprendre à le vivre, Paris, Bayard/le Centurion, 1996, p. 45.
[24] Cf. Jourdan, Dieu des chrétiens, op. cit., p. 75 : «  On comprend que l'ancien grand mufti de Marseille, S. Bencheikh, ait averti : '  Le soufisme n'est pas représentatif de l'islam.' » De son côté, le P. Roger Michel note que « l'islam de l'Afrique subsaharienne (...) a intégré des valeurs ancestrales, mais subit actuellement une arabisation rampante », en son dernier livre intitulé Islam, Petit guide pour comprendre la religion musulmane, Préface de Mgr Michel Santier, Valence, Peuple Libre, 2008, p. 132.
[25] Mathieu, Jean-Marie, Les Bergers du Soleil, l'Or peul, Préface du Dr Boubacar Sadou Ly, Postface de Dominique Tassot, Méolans-Revel, Éd. DésIris, 1998, p. 6.





samedi, 21 février 2009

Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)

 

HAMPATE BA 1.jpg



DIALOGUE (PRESQUE) IMAGINAIRE
ENTRE LE VIEUX SAGE PEUL AMADOU HAMPÂTÉ BÂ ET UN JEUNE BLANC-BEC

par  Jean-Marie Mathieu




[1] Abidjan, janvier 1982, quartier Marcory. On frappe à la porte de l'appartement où habite le célèbre écrivain malien Amadou Hampâté Bâ :
-    toc ! toc !
-    Amadou Hampâté Bâ : « Entrez ! »
-    Jean-Marie Mathieu : « Joom wuro, jam nyalli ! »
-    (agréablement surpris) Jam tan !
-    SukkaaBe ma !
-    (qui serre la main de son hôte inconnu) Jam ni ! Voilà donc un Blanc qui parle
fulfulde (prononcez foulfouldé) [2] et, qui plus est, habillé comme un Peul !
-    Cela vous étonne-t-il ?
-    À dire vrai non, car j'ai connu jadis un administrateur français en Haute-Volta ( actuel Burkina Faso : prononcez
bourkina fasso), le commandant de Lopino, qui maîtrisait parfaitement la langue peule, et sans accent s'il vous plaît ! [3]
-    Ce qui est loin d'être mon cas, je l'avoue...
-    J'ai également connu un autre administrateur, le capitaine de réserve nommé Saride, qui vint un jour me rendre visite alors que j'étais en poste à Ouagadougou, revêtu d'un costume maure, un grand turban lustré enroulé autour de la tête
[4]. Hélas, il finit tristement, puisqu'il se suicida quelques années après, on en sait trop pourquoi.
-    Rassurez-vous, je ne suis ni capitaine ni administrateur. Je travaille pourtant bien au Burkina Faso , dans une région située, comme par hasard, près de Tenkodogo. Une organisation non gouvernementale néerlandaise m'a demandé d'enquêter en milieu pastoral afin d'étudier de près les moyens d'aider les pasteurs peuls à développer leur mode particulier d'élevage sans renier leur identité, leur culture, tout en s'intégrant le mieux possible dans l'économie du pays.
-    Je comprends pourquoi, maintenant, vous avez éprouvé le besoin d'apprendre la langue peule et de vous "déguiser" en berger ! (rires)
-    Et comme j'ai entendu dire que le grand spécialiste de la culture peule  c'était vous, je me suis plongé dans vos ouvrages qui m'ont passionné. Voulant en savoir plus sur l'auteur, je suis ici aujourd'hui.
-    Nous voilà en chemin pour un entretien amical. Mais je dois tout d'abord vous faire remarquer - au risque de vous décevoir - que, si je suis bien de l'ethnie peule, paradoxalement, je n'ai jamais véritablement exercé le métier de pasteur.
-    Nous rencontrerons bien d'autres paradoxes, j'imagine !
-    Je suis né à Bandiagara en janvier, ou février - on ne sait pas exactement - de l'an 1900, et non 1901 comme l'écrit fautivement le père de Benoist
[5]. Je suis l'héritier de deux lignées, paternelle et maternelle, toutes deux peules et qui furent intimement mêlées aux événements historiques, parfois tragiques, qui marquèrent mon pays natal, le Mali, au cours du siècle dernier [6]. Les ancêtres de mon père, du clan des BâBe (prononcez baabé) originaires du Ferlo sénégalais, émigrèrent au Macina vers le XVè siècle de l'ère chrétienne. Quand , en 1818, Seekou Amadou Bari fonda l'Empire peul théocratique, ou diina, dans ce pays sahélien, ils lui prêtèrent allégeance. Du côté maternel, on trouve Pâte Pullo ( prononcez paaté poullo), mon grand-père originaire également du Sénégal, qui était, lui, du clan des DialluBe ( prononcez dialloubé ). Il prit fait et cause pour le Toucouleur El Hadj Omar Tall qui soumit l'Empire du Macina.
-    Double héritage antagoniste en quelque sorte ! Voilà qui vous prédisposait à devenir un homme de dialogue, de conciliation, bref un médiateur.
-    On peut en effet dire que j'ai essayé toute ma vie d'être un homme de paix et cela, nouveau paradoxe, en opposition flagrante avec l'attribution traditionnelle du clan peul auquel j'appartiens, puisque la coutume veut qu'un Bâ devienne un guerrier !
[7] (rires).
-    Ainsi, vous avez pu troquer l'épée contre la plume !
-    Cela me remet en mémoire ce passage du Rappel à l'intelligent - quel beau titre pour un livre ! -  où Abd El Kader écrit : «  Deux choses constituent la religion et le monde : le sabre et la plume. Mais le sabre est au-dessous de la plume. Ô que le poète l'a bien dit ; 'Allah l'a ainsi décidé : le calame, depuis qu'il a été taillé, a pour esclave le sabre depuis qu'il a été affilé ! » Je trouve cela superbe.
-    Moi aussi. Nous avons d'ailleurs eu chez nous, il y a quelques années, un philosophe qui refusa le traditionnel port de l'épée lors de sa réception à l'Académie française, et récemment, le nouveau secrétaire perpétuel a fait graver sur la poignée de la sienne, de la garde au pommeau, cette béatitude christique : « Heureux les pacifiques ! » À ce sujet, si je puis exprimer un souhait, ce serait celui de  vous voir siéger un jour sous la Coupole, quai de Conti à Paris, aux côtés de Léopold Sédar Senghor...
-    ...qui me présente comme "le Sage de Bamako !"
[8] (rires). En réalité, quand je vins séjourner à Bamako en 1933, ce fut avec le titre enviable de "commis expéditionnaire de première classe", puis de "premier secrétaire de la mairie" ; il ne fut jamais question de  "sage". Mais reprenons le fil de ma vie. On reparlera de l'Académie un autre jour si vous le voulez bien... [9]
-    Donc vous êtes né en 1900 : voilà une année facile à retenir avec  ses chiffres ronds.
-    Oui, et qui facilite grandement le comptage par multiples de sept. Car vous avez dû noter ce fait important : la tradition peule divise l'existence humaine en 9 étapes de 7 années chacune
[10], soit de la petite enfance jusqu'à 63 ans bien sonnés... si on y arrive ! Passé cet âge, le pasteur "sort du parc"- lieu symbolique où l'on garde le troupeau - entièrement libre ; il n'a plus à faire paître béliers, brebis, taureaux, vaches,  jeunes veaux. En ce qui me concerne, jusqu'à 6 ans, je n'ai connu que l'entourage maternel. Ce ne fut qu'après ma septième année que je pus commencer mes études coraniques, lors de l'exil de mes parents à Bougoumi [11]. En 1908, au retour de ma famille à Bandiagara, je poursuivis ces études avec un maître qui devait avoir une influence déterminante sur ma destinée : je veux parler de Ceerno Bokar Salif Tall [12].
-    Ah oui ! celui que Marcel Cadaire surnommait "le saint François d'Assise africain" et
que Théodore Monod considérait véritablement comme "un homme de Dieu" [13].
-    C'était vraiment un saint homme, en effet, qui avait eu lui-même pour maître - voyez comme les coïncidences sont troublantes - un certain Amadou Tapsirou Bâ ! Du même clan guerrier que moi et au même prénom musulman !
[14]
-    Lui aussi avait donc échangé la lance contre le calame. (rires).
-    Effectivement. En 1913, au lieu d'aller garder les vaches en brousse, je suis envoyé à l'École régionale de Djenné pour y passer mon certificat d'études. Cette année-là, l'hivernage fut calamiteux : pas assez de pluies, si bien qu'en 1914 une famine effroyable devait causer la mort de près d'un tiers des populations vivant dans les pays de la Boucle du Niger. L'adolescent que j'étais alors, loin du giron maternel, fut marqué à vie par la vision d'un agonisant expirant sous mes yeux. Ce fut là, à Sofara, en 1914, que j'ai touché du doigt le fléau de la famine dans toute son horreur
[15].
-    On comprend qu'une telle expérience traumatisante ait marqué à jamais une jeune sensibilité, d'autant plus que les Peuls fuient la  mort, dont l'idée même leur est odieuse, ainsi que l'a bien relevé l'ethnologue Marguerite Dupire
[16].
-    Revenons à la vie ! (rires). En 1921, je réussis le concours d'entrée à l'École Normale, mais ma mère s'opposa à mon départ pour Gorée au Sénégal ; elle devait craindre pour moi. Je ressemblais à l'imbécile de la fable peule...
[17] En novembre de la même année, le Gouverneur, pour me punir de mon refus d'aller rejoindre l'École de Gorée, m'envoya "au diable", c'est-à-dire à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta, avec ce titre ronflant peu enviable d' « écrivain temporaire essentiellement précaire et révocable » !
-    En somme, si je calcule bien, l'enfance et l'adolescence étaient bel et bien du passé désormais, après ces 3 x 7 ans qui font 21 ans.
-    Oui, et la tradition peule semble donc respectée jusque là. Mais voyons la suite de ma '"biographie " ! (rires).  Ce fut en 1928 que je rencontrai pour la deuxième fois mon "oncle Wangrin". Ce grand maître de la parole, à la vie si mouvementée, me restitua alors, chaque soir, durant près de trois mois, son incroyable aventure personnelle ! Je prenais force notes dans des cahiers d'écolier, notes qui me serviront pour écrire L'étrange destin de Wangrin
[18]
. Le goût de l'encre était en train de me venir peu à peu.
-    L'importance d'une telle rencontre dans votre vie d'écrivain saute aux yeux ; et cela lors de vos 4 x 7 = 28 ans. J 'ai remarqué d'ailleurs que l'Encyclopædia Universalis, en sa trop courte notice sur vous, estime que votre œuvre la plus fascinante reste ces "roueries d'un interprète africain"
[19].
-    Puis-je ajouter qu'il m'arriva souvent, à moi aussi, du fait que je sais le peul, le bambara et le français, de servir d'interprète entre les Blancs et les indigènes ?
-    C'est encore une manière d'être médiateur, comme Hermès.
-    L'année 1935 n'offre rien de très marquant à mes yeux. Je travaille alors à la mairie de Bamako - bonjour sage Senghor ! - depuis deux bonnes années et coule des jours heureux entouré de ma famille. En revanche, en 1942 alors là, ma vie va changer du tout au tout !
-    42 : justement, je me rappelle avoir lu il n'y a pas longtemps que la tradition pastorale soutient qu'il faut 21 ans à l'homme pour apprendre, 21 pour pratiquer et 21 pour enseigner ce que l'on sait. Donc, après avoir appris votre métier à l'école des Blancs jusqu'en 1921, avoir ensuite exercé vos talents de fonctionnaire, "
révocable" ou pas, jusqu'en 1942, n'était-il pas temps pour vous de "passer de l'autre côté de la barrière", comme on dit ?
-    Afin de ne pas faire mentir ma propre tradition ? Mais bien sûr ! Et c'est Théodore Monod, ce grand et cher ami Théodore Monod, alors directeur  à l'IFAN, c'est-à-dire l'Institut français d'Afrique noire fondé à Dakar en 1939 - devenu Institut fondamental d'Afrique noire en 1966, comme vous savez - qui réussit à me faire affecter à son service cette année-là. Ce geste me mit à l'abri de tracasseries policières grandissantes qu'il serait trop long de vous expliquer aujourd'hui...
[20]
-     ...mais pas à l'abri des remontrances familiales, je suppose ?
-    Ma mère crut que j'avais été envoûté, "marabouté". Elle ne comprenait pas ce changement subit de métier. Rendez-vous compte ! moi qui étais si haut placé dans la société, qui côtoyais les grands de ce monde, commandants, gouverneurs, maires, etc., voilà que je traînais dans les marchés en quête de contes d'autrefois, d'historiettes pour enfants, de mythes et de légendes...
-    Cela me rappelle la dure parole de YHWH à Caïn qui venait de tuer son frère cadet: « Tu seras errant et vagabond sur la terre », que l'on trouve au début de la Bible ( Gn 4, 12)
-    Quelle punition ! Mais en réalité mon exil ici-bas était volontaire, avec pour but de sauvegarder les traditions orales africaines menacées de disparition du fait de l'importance grandissante des villes, véritables "d
éfoliants culturels" comme dit avec raison le Pr Joseph Ki-Zerbo, l'un de vos compatriotes [21]
. (rires).
-    Qui a d'ailleurs enseigné un temps en France.
-    Pour rassurer ma chère maman, de plus en plus inquiète pour ma "carrière", j'improvisai un long poème où j'évoquais les nombreuses gloires de la terre disparues au cours des siècles. Que de palais réduits en poussière, que de grands noms déjà oubliés ! Seuls m'importaient désormais les biens supérieurs de l'âme : connaissance spirituelle et marche vers mon Seigneur.
-    Grâce à votre recherche ethnologique sur le terrain, en tout cas, de nombreux trésors de la culture orale ont pu être recueillis et sauvés. Et voici que vos livres les mettent à la disposition des lecteurs passionnés par l'Afrique.
-    Durant plusieurs années, je pus sillonner la plupart des pays de l'Ouest africain, engrangeant à qui mieux mieux. 1949, soit 7 x 7, se passa ainsi sur le terrain. 1956, soit 8 x 7, me vit au premier Congrès international des écrivains qui se tint à Paris, à la Sorbonne
[22].
-    Pour suivre docilement la tradition de votre ethnie, vous auriez dû vous retirer de toute activité sept ans après, soit en 1963, si je ne m'abuse.
-    Vous avez raison. En fait, il faut rajouter sept ans de plus pour arriver à 1970, année où je mis fin à mon mandat à l'Unesco - mandat de 1962, renouvelé en 1966 - afin de pouvoir me consacrer entièrement à mes propres travaux. C'est depuis cette époque que je vis retiré ici, à Abidjan, dans la ville de mon ami Félix Houphouët-Boigny, traditionaliste baoulé éminent
[23].
-    Il est vrai que la médecine moderne a fait d'immenses progrès et qu'elle permet de vivre mieux et plus longtemps, ce qui explique peut-être que vous ayez pu rallonger de sept ans la limite traditionnelle peule. (rires).
-    Sept ans plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin 1977, j'eus la joie de pouvoir réunir les trois grandes familles maraboutiques de mon pays, déchirées par trop de souvenirs de guerre, de massacres et de malédictions mutuelles : les Kountas de Tombouctou, les Peuls Cissé du Macina et les Tall, descendants du fameux El Hadj Omar.
-    Jouant alors à plein votre rôle de conciliateur, de réconciliateur et d'homme de paix.
-    Dieu est grand ! « Alla na mawni ! » comme on dit en peul. Durant cette nuit mémorable, consacrée à la prière et à la lecture du Coran, les délégations représentatives des trois grandes familles, en présence de milliers de personnes et du chef de l'État venu exprès pour l'occasion, se rencontreront sur les ruines de la grande mosquée de Hamdallaye, l'ancienne capitale dévastée de l'Empire peul du Macina, et s'y donneront la main en gage de pardon solennel
[24].
-    Votre magnifique geste durant vos 77 ans m'apparaît comme une réplique à l'orgueil de Lamek, ce violent qui se vantait : "Oui, Caïn sera vengé 7 fois, mais Lamek 77 fois ! ", ainsi que nous l'apprend la Bible. (Gn 4, 24) Alors que Jésus de Nazareth, au contraire, répondit à Pierre qui lui demandait s'il fallait pardonner jusqu'à 7 fois : " Je ne te dis pas jusqu'à 7 fois, mais jusqu'à 77 fois ! " (Mt 18, 22)
-    Autrement dit « indéfiniment. » Bravo !
-    Ce domaine des nombres symboliques est passionnant, mais le temps passe et j'aimerais pouvoir vous poser encore quelques questions. Par exemple, êtes-vous allé en pèlerinage à La Mecque ?
-    Oui, j'ai eu l'opportunité d'accomplir cette cinquième "obligation" de tout bon musulman qui peut se payer au moins une fois dans sa vie ce voyage en Arabie. Mais je sais plus très bien en quelle année... peu importe, au fond.
-    Vous avez donc droit à l'appellation arabe d' "El Hadj", c'est-à-dire "Le Pèlerin" ! Comment se fait-il que vous n'ayez jamais fait précéder votre nom de ce titre prestigieux ?
-    Laissons cela. L'Ecclésiaste de la Bible - que je relis de temps en temps - a bien raison quand il s'écrie : « Tout est vanité et poursuite de vent ! »
[25] Et puis, par définition, un Peul est déjà un pèlerin, un nomade, non ? (rires). En revanche, il faut préciser que je n'apprécie pas du tout l'ambiance du Wahhâbisme. Ce mouvement rigoriste, en effet, combat le phénomène confrérique ainsi que le culte des saints [26].
-    Or, vous appartenez à la confrérie soufie de la Tidjaniya et vous vénérez publiquement celui qui fut votre maître et initiateur : Ceerno Bokar !
-    C'est vrai. J'ai cependant ramené de mon pèlerinage mecquois un bon "souvenir" ; je veux parler du vêtement liturgique, cette pièce de  tissu blanc que je garde toujours, durant mes voyages, au fond de ma valise, car elle me servira de linceul pour mon dernier "départ".  
-    D'une manière générale, l'idée de la mort ne devrait pas angoisser les croyants.
-    Pour moi, la mort n'est pas une ennemie
[27].
-    Cela me fait penser au petit pauvre d'Assise qui l'appelait "notre sœur la Mort corporelle". Finalement les bergers musulmans ont la fibre assez franciscaine : amour des animaux, de la nature, du beau parler poétique, de la liberté, souci de l'accueil de l'autre...
-    Saviez-vous que René Caillé, votre compatriote qui surmonta mille souffrances pour être le premier Blanc à pouvoir entrer à Tombouctou la mystérieuse, fut secouru plusieurs fois, en secret, par des Peuls au cours  de son périple ?
[28]
-    Je l'ignorais. Mais comme par hasard, j'ai lu avant de venir à Abidjan le livre que  Joseph Ki-Zerbo vient de consacrer à son père, premier chrétien du Burkina Faso. Ce dernier raconte comment, alors qu'il était esclave au Mali, son maître le tabassait à coups de bâton. Or une vieille femme peule, « survenant là par je ne sais quel prodige, prit vivement à partie mon tortionnaire : " Tu n'as pas honte ? Veux-tu le tuer ? Si tu ne le détaches pas immédiatement, eh bien ! je vais détacher mon pagne pour que vous voyiez tous ma nudité !" »
[29]
-    La pitié, ou l'empathie, appellée yurmeende ( prononcez yourmènndé) en fulfulde, est en effet l'une des qualités essentielles de notre culture. Un des noms traditionnels de Dieu est d'ailleurs Joom yurmeende, qu'on pourrait traduire par " Maître de miséricorde ".
-    Ce qui recoupe la formule coranique « Allah est clément et miséricordieux » qui est placée au début de chaque sourate...
-    ... sauf de la 9ème surnommée "la guerrière", et en la lisant on comprend facilement pourquoi. Il faut bien avouer qu'en de nombreux domaines les conversions massives des Peuls à l'islam ont souvent altéré les connaissances ancestrales
[30]. Je pense par exemple à ce fameux signe de croix que le berger trace sur un animal malade afin d'enrayer "magiquement" le développement de la maladie. Ou encore à cette symbolique initiatique des pasteurs lorsque la mythique femme de Koumen, nommée Foroforondou, s'exclame, indignée : « Comment as-tu consenti à faire venir ici un humain ? (...) Que fais-tu de la tradition du taureau sacré et de la vache-mère et de l'agneau céleste ? » [31]
-    Je serais tenté de mettre des majuscules à ces noms d'animaux emblématiques !
-    Je comprends que "l'Agneau céleste" puisse évoquer beaucoup de choses pour un chrétien. L'Agneau de Dieu n'est-il pas Jésus lui-même au dire des Évangiles ?
-    Vous connaissez à merveille les textes bibliques ! J'avais déjà remarqué votre aisance à citer le Nouveau Testament. Ainsi lorsque, plein de malice, vous aviez répliqué à celui qui, étonné, vous demandait pourquoi vous étiez allé vous asseoir derrière tout le monde un jour de convocation à Bandiagara : «  Parce que je suis très ambitieux ! J'aspire à être parmi les premiers au Jour du jugement dernier, car l'apôtre de Dieu Issa ibn Maryam ( Jésus fils de Marie) a enseigné que les premiers seraient les derniers, et les derniers les premiers. »
[32]
-    Jésus a dit aussi, en conclusion de la parabole des invités au festin, vous devez vous en souvenir : « Tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé. » (Lc 14, 7-11)


à suivre...


Notes :

[1] Article, revu et augmenté, paru initialement dans la revue bisannuelle Chemins de dialogue, n° 15, Marseille, 1999, pp. 169-185.
[2] Langue maternelle des bergers peuls du Sahel en Afrique occidentale.
[3] Cf. Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant ! Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, p. 247 .
[4] Ibid. p. 289.
[5] Benoist, Joseph Roger de, Amadou Hampâté Bâ, homme de dialogue religieux, article paru dans la revue Islamochristiana n° 19, 1993.
[6] Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l'enfant peul, Mémoires I, Arles, Actes Sud, 1991-92, Préface de Théodore Monod, p. 17.
[7] Bâ, Amadou Hampâté & Dieterlen, Germaine, Koumen, texte initiatique des pasteurs peuls, Paris, Mouton, 1961, p. 11.
[8] Senghor, Léopold Sédar, Ce que je crois, Négritude, francité et civilisation de l'universel, Paris, Grasset, 1988, p. 96.
[9] Hélas, il n'y eut ni "autre jour" ni "Académie française" !
[10] Bâ, Amadou Hampâté, Contes initiatiques peuls, Njeddo Dewal et Kaïdara, Paris, Stock, 1994, p. 244.
[11] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 193.
[12] Le mot ceerno vient du verbe peul ceerna = être un lettré.
[13] Bâ, Oui, mon commandant!, op. cit., p. 507.  Théodore Monod (1902-2000) naturaliste et humaniste français, explorateur du Sahara.
[14] Bâ, Amkoullel, op. cit, p. 153.
[15] Ibid., p. 315.
[16] Dupire, Maguerite, Organisation sociale des Peuls, Paris, Plon, 1970, p. 582.
[17] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 426.
[18] Ce livre, publié à Paris en 1973, reçut le Grand prix littéraire de l'Afrique noire en 1974, puis le Prix littéraire francophone international en 1983.
[19] Thesaurus-Index "A-D", Paris, 1990, p. 298.
[20] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 506.    
[21] Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), professeur d'histoire, homme politique et écrivain burkinabè.
[22] Heckmann, Hélène, Amadou Hampâté Bâ, sa vie, son œuvre. Communication à la journée d'étude organisée à Paris dans les locaux de l'INALCO en octobre 1987, p. 7.
[23] Bâ, Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, Paris, Stock, 1994, p. 55.
[24]  Bâ, Oui, mon commandant ! op. cit., p. 49.
[25] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 412.   
[26] Cf. la revue bisannuelle Chemins de dialogue n° 12, Marseille, 1998, p. 104.   
[27] Bâ, Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Arles, Actes Sud, 1998, p. 170.   
[28] Caillé, René, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Djenné dans l'Afrique centrale, Paris, 1830.  
[29] Ki-Zerbo, Joseph, Alfred Diban, premier chrétien de Haute-Volta, Paris, le Cerf, 1983, p. 34.
[30] Bâ, Koumen, op. cit., p. 9.
[31] Ibid., p. 61.
[32] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 467.