vendredi, 06 juin 2008
Contrelittérature N° 21

[C]OUVERTURE
TALVERA
ART CACHÉ
Art caché, art résistant ?
Au cœur de la dernière utopie
Art et civilisation
Impératif de roman
Le théâtre du septième jour
Transfiguration du cinématographe
Refusez de participer à l’œuvre de l’homme !
DÉCROISSANCE
Chrétiens, encore un effort pour être écologiques !
Réconcilier la terre et le travail des hommes
La question environnementale et les chrétiens
Permanenza !
Écologie de la nature blessée
Et in Arcadia ego
TRAVERSES
L’Île et l’Icône
Conan, un barbare civilisé
Georges Sorel, Les illusions du progrès
Theatrum naturae
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vendredi, 14 mars 2008
Remettre les pendules à l'Art !
Des centaines d’ouvrages, d’articles ou de revues proposent depuis 20 ans une analyse sérieuse du phénomène « Art contemporain ». Leurs auteurs sont historiens d’art, critiques, conservateurs de grands musées, sociologues, écrivains, philosophes, artistes. Ces textes de réflexion et d’information circulent de façon confidentielle. Ils sont lus, souvent réédités, mais déniés ou disqualifiés par les grands médias, soumis à un art officiel dont ils sont la caisse de résonance.
Cette rencontre à la Halle Saint Pierre a pour but de faire connaître ces écrits sur « l’Art contemporain », aux points de vue critiques extrêmement divers. Cet approfondissement de la pensée sur l’art est un phénomène français plus connu à l’étranger qu’en France. C’est la réaction naturelle à une gestion administrative dure et centralisée de l’art, depuis plus de trente ans.
Remettre les pendules à l’heure de la réalité et de la diversité de la pensée artistique aujourd’hui est une nécessité pour sortir de l’impasse que constitue le déclin supposé de la France dans le domaine de la création artistique.
La revue Artension, indépendante de toute influence institutionnelle ou mercantile, connue pour avoir défendu la liberté et la diversité de la création et rassemblé tous les points de vue critiques, est à l’origine de cet événement.
Une présentation de cette critique cultivée et dissidente de l’art officiel sera faite par Laurent Danchin, Pierre Souchaud et Aude de Kerros. Le point de départ de cette analyse est une bibliographie constituée par Laurent Danchin des écrits, articles livres parus depuis trente ans sur ce sujet. Nombre de ces auteurs seront présents et signeront leurs livres.
Seront aussi présents les créateurs de Sites et de Blogs Internet qui aujourd’hui jouent un grand rôle dans l’information, la diffusion des livres, articles, textes et idées, et sont un espace ouvert au débat : MDA 2008, Face à l’Art, Chroniques Culturelles, Débat-Art-Contemporain, La Peau de l’Ours, Bernadette Michu, etc.
Une section « Lecture critique de l’Art contemporain » sera inaugurée à la librairie de la Halle Saint Pierre : 2 rue Ronsard, Paris 75018.
Invité d’honneur : Jean Philippe DOMECQ
Intervenants : Pierre SOUCHAUD, Laurent DANCHIN, Aude de KERROS, Michel DUPRE, François DERIVERY, Fred FOREST, Sophie HERSZKOWICZ, Kostas MAVRAKIS, Francis PARENT, Marie SALLANTIN, Christine SOURGINS, Michel De CASO, Marianne RILLON, Lydia Van den BUSSCHE, Carla Van der ROHE.
Contact Presse : Sabine Raynaud de Lage
tél : 0674781125 courriel : sabine.rdl@orange.fr
19:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, culture, littérature
mercredi, 16 janvier 2008
Homme de lettres
Si j’ajoute que je n’avais aucune copie de ces textes et que mon ordinateur, dont la mémoire infaillible contenait l’essentiel de ma production intellectuelle, léché par des flammes trop gourmandes, se trouve réduit à l’état d’un joli berlingot gros comme le poing, on aura une idée de l’ampleur du désastre.
Une veilleuse oubliée, un court-circuit, rien qu’une étincelle, et le feu s’est propagé à cette masse de papier en attente ; comme un tigre, il s’est régalé de ce troupeau placide, les pages sagement rangées dans leur enclos... Les voisins, qui ont alerté les pompiers en mon absence, m’ont assuré que les flammes fusaient par jets somptueux, dévoraient à qui mieux mieux avec des apothéoses de pourpre et d’or, donnant à mon appartement l’éclat d’une gloire qu’il n’avait jamais connue. Je suis heureux, au moins, d’avoir pu leur procurer ce joli spectacle.
Quant aux pompiers, ils m’ont raconté leur surprise devant ce feu singulier ( “ Il est vrai, Monsieur, que vous ne rencontrez pas, dans une carrière, deux feux identiques ; chacun possède sa personnalité : il peut être joueur, taquin, ou coléreux, intraitable ; tenez, j’ai même connu un feu de maquis qui avait exactement le caractère de ma défunte belle-mère...”). Je revois l’air embarrassé du capitaine :
- C’était un feu pas très méchant. Voyez, il a à peine noirci vos boiseries... Il n’en avait qu’après le papier. Mais alors là, quelle furie, quel panache ! Les flammes en faisaient même un peu trop, eu égard à la matière combustible. Il y avait de l’épate là-dedans, l’envie de briller plutôt que le goût de détruire. Oui, comme une espèce de revanche. Dommage que vous n’ayez pas assisté, ça valait le coup d’oeil !
( “ On dit, Monsieur, que les incendies d’appartement ressemblent à ceux qui occupent les lieux... “ )
Il est vrai qu’une fois la dernière page carbonisée, mon feu s’est laissé éteindre gentiment. Mission accomplie, le bon diable est rentré dans sa boîte.
Me voici devant le tas de cendres où reposent en vrac Borges, Hugo, Nerval, Dostoïevski... Une fois de plus, le Don Quichotte a brûlé - combien de fois est-ce arrivé dans le passé ? -. Quant à l’Enéide, elle a connu chez moi le destin souhaité par Virgile, sans que cela suffise pourtant à l’anéantir.
Les cendres de Sade, de Bataille et de Maldoror se sont unies à celles du catéchisme et de Saint Thomas d’Aquin. La poudre de mes pauvres écrits se mêle à Shakespeare...
Je pleure sur ma lenteur, sur ma paresse qui m’ont fait différer sans cesse le moment d’absorber toute la connaissance. Qu’avais-je besoin d’aller à la rencontre des hommes et des femmes réels, quand leur essence, le schéma secret de leur comportement est exposé dans les chapitres des Caractères et de la Comédie Humaine ? À quoi bon voyager, accumuler les expériences, me distraire à l’écart de ma bibliothèque, alors que s’y cachait la clé du Temps perdu et du Temps retrouvé ?
À quoi bon me livrer moi aussi, après des millions d’autres, au pitoyable exercice de ce que l’on appelle “vivre”, alors que j’avais à découvrir au fil des pages les fascinantes trajectoires de héros dignes d’avoir un destin ?
Il est vrai que j’abordais le monde avec tant de maladresse... À la moindre épreuve, au moindre vertige, voilà que je revenais m’adosser à la bibliothèque. Là, je complétais l’inaccompli, je corrigeais le sordide, j’enjolivais l’ordinaire. Mais je dois avouer aussi que l’encre et le papier, au bout d’un certain temps, ne me suffisaient plus ; ils me décevaient et me renvoyaient vers la réalité, encore un peu plus inapte à l’affronter. Je balançais entre deux désirs inassouvis et contradictoires : tout vivre ou tout lire.
C’est ainsi que la voie de l’écriture s’est proposée à moi, comme à tous ceux qui ne peuvent renoncer à avoir un destin, sans posséder la force nécessaire pour l’accomplir. Ceux là restent cantonnés au monde des images, et le plus drôle, c’est de voir les grands aventuriers de la vie courtiser ce monde-là, comme si la pâte du réel où ils sont sculptés n’avait d’autre ambition, d’autre destination que de venir s’imprimer sur la pâte à papier.
Je n’oppose pas la Vie à l’Écriture : ce sont deux illusions qui donnent l’illusion de se guérir l’une par l’autre. Cette oscillation doit bien correspondre à une espèce de vérité.
Vérité : mot dangereux. Mais il me semble que j’y ai droit, à présent que je suis passé par l’épreuve des Cendres.
Quelle est donc ma vérité, face aux cendres ?
Je sais que la réponse ne me sera pas donnée ici. Les messagers ne supportent pas cette odeur d’incendie éteinte ; autant ils sont à l’aise au coeur du foyer, ou au sein des flots déchaînés, autant le mélange de fumée et d’humidité leur répugne.
J’irai dehors, à leur rencontre. Au bout d’une demi-heure de marche, en général, je commence à éprouver leur présence. Et puis je distingue, en surimpression de mes perceptions, ce ton inimitable, à la fois léger et distant, qui engage le dialogue :
- Tu n’arrivais pas à te libérer, alors nous t’avons aidé un peu. Tu ne te sens pas mieux, à présent ?
- Pas du tout ! Je ressens un grand vide, une perte. Pas comme la perte d’un être cher, qui vous pétrifie, vous isole dans un monde glacé, mais comme la destruction de ma propre substance, de mon identité, si cela peut avoir un sens pour vous...
- Tu en étais à ce point où ton esprit suffoquait sous les signes. Tu ne t’en apercevais pas. Nous, les veilleurs, sommes attentifs à ces engorgements qui produisent tant de dégâts.
- L’esprit étouffé sous les mots ?
- Pas étouffé, disons plutôt... éparpillé, dispersé.
- Trop de centres d’intérêt, pas suffisamment de concentration ni d’approfondissement, c’est bien ça ?
- Non. À vrai dire, ta chance a même été ta mollesse ; ton manque d’énergie et de persévérance t’ont empêché de devenir un spécialiste en quoi que ce soit. Tu es resté un dilettante, voilà pourquoi nous avions encore une chance de te sauver.
- Ne pouviez-vous pas vous faire entendre autrement ?
- Et de quelle manière ? Les moments libres que te laissent tes occupations, tu les consacres à t’emplir le cerveau avec la pensée des autres ; tu avales ce qu’ils déglutissent même sans aucun appétit, par pure habitude. Tu mâchonnes des phrases. Toutes les lettres qu’elles contiennent épaississent ton sang et le ralentissent. Et ton tympan, qui vibre encore un peu à notre voix, commence à durcir, bientôt il sera épais comme de la corne. Alors, tu auras beau marcher, lever le nez vers les nuages, nous ne pourrons plus entrer en contact avec toi...
- Tes rêves ! Parlons-en... Une confusion d’images dictées par ta digestion - car tu manges trop ! -, un jardin envahi par les ronces où les chemins sont effacés, où les essences rares s’abâtardissent, un fouillis où les papillons - as-tu remarqué ? - ne volent plus ! Nous avons bien tenté parfois une effraction par cette voie - tu te souviens, ce vol au milieu de ces nuées d’oiseaux multicolores ?-, mais ce que nous t’avons envoyé, tu l’as pris pour un cadeau, alors qu’il s’agissait d’un outil.
- Un outil ? Comment une vision peut-elle devenir un outil ?
- Cette question prouve que ton esprit respire encore.
- Vous ne m’avez pas répondu.
- Cette remarque montre qu’il a le souffle court.
- Vous jouez avec moi.
- La pensée des hommes ressemble à un labyrinthe dont ils cherchent l’issue. D’en-haut, on a du mal à prendre le spectacle au sérieux, c’est un fait.
- Dans votre labyrinthe, je ne sais plus où j’en suis. Aidez-moi, au lieu de vous moquer ! Je déteste ces soi-disant initiés, qui parlent par énigme et vous prennent toujours en défaut, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez ; ces grands “sages” gens qui ordonnent : “ Ne pensez plus ! Soyez libre !“ et qui vous empêtrent dans les filets de leur propre doctrine. Désolé, mais vous me semblez de la même espèce.
- Ceux dont vous parlez ne sont pas de chez nous. Ils nous donnent même pas mal de fil à retordre quand il s’agit de les récupérer ! Ai-je répondu à ta question, cette fois-ci ?
- Oui, mais vous ne m’avez pas convaincu. Vous procédez de la même façon que ces faux gourous : vous condamnez, vous jetez l’anathème, “ Il faut brûler les livres “ !
- Nous n’avons jamais dit ça !
- Vous l’avez fait, ce qui n’est pas mieux !
- Pardon ! Nous avons brûlé TES livres, pas LES livres.
- Pourquoi les miens, justement ?
- Je te retourne la question : tu n’as pas ta petite idée là-dessus ? Juste une lueur. Une petite flamme, si j’ose dire...
- Je dois reconnaître que j’accumulais un peu trop... Il m’aurait fallu plusieurs vies pour assimiler tout ce que j’avais prévu de lire. Et pour écrire tout ce que j’aurais voulu...
- Au train où tu y allais, certainement ! Ton oeuvre est fort mince !
- Mais pouvais-je sérieusement commencer à écrire, sans avoir d’abord tout digéré ? Je griffonnais, dans les marges de mes livres, dans les marges de ma vie...
- L’expression est jolie - n’en abuse pas toutefois, cela nous désoriente, et puis cela te donne l’impression d’avoir pensé, alors que tu t’es contenté de jouer sur les mots... Voilà donc où nous en étions : une accumulation énorme de combustible... et une pauvre vie, qui ronronne à petit feu, en
attendant... En attendant quoi ?
- D’être prêt à vivre enfin...
- Bravo, tu y es presque, continue... Pour vivre enfin, il faut... ?
- Avant, je croyais qu’il fallait avoir lu tous les livres, à présent j’admets qu’il vaut mieux s’en débarrasser..
- Mais non ! Tu n’as rien compris !
- Je vous en supplie, aidez-moi ! Éclairez-moi !
- Enfin une prière qui sonne juste. Écoute bien ceci : il ne faut pas brûler les livres, il faut brûler COMME les livres. Tu saisis ?
- Pas très bien...
- Je vais te décrire tel que nous te voyons : un somnambule, au sommeil entrecoupé de rêves, de vagues décisions jamais menées à terme, de rencontres et de fuites commodes face à tous les engagements ; un timide qui se cache derrière le brouillard des phrases, des mots, des lettres... Tu
vois ce qu’il te manque, sachant que le temps dont tu disposes n’est pas infini ?
- Le sentiment de l’urgence ! J’ai écrit un texte là-dessus, il y a longtemps... Cela s’appellait “ Accident de Chemin de Fer “...
- Tu l’as écrit pour ne pas le vivre ! Cela définit exactement ton fonctionnement. De même que tu collectionnes les livres pour ne pas les lire.
- Tout à l’heure, vous faisiez l’éloge de ma paresse, prétendant qu’elle me préservait de graves dangers...
- Bien sûr, parce qu’étant donné l’épaisseur de la mosaïque d’images et de mots qui te coupent du réel, si tu étais affligé, en plus, d’une volonté forte, tu t’engagerais dans des impasses périlleuses : je te verrais bien, par exemple, créer un nouveau système philosophique, devenir un grand sociologue ou encore un romancier à succès... Non content de t’abuser toi-même, tu contribuerais à égarer les autres, et cela jouerait contre toi, au jour du Jugement.
- Quelle solution, alors ?
- Éveille-toi. Consume tes images dans un grand “ bûcher des vanités “ qui te redonnera une vie intérieure.
- C’est bien joli, mais qui peut m’y aider ?
- Toi-même - c’est-à-dire nous autres, si tu te mets à notre écoute -, et puis les livres, tous les livres, à condition que tu les dévores au lieu de les entasser. Brûle la lettre pour en dégager l’esprit, alors tu vivras !
- Oui, mais ne confonds pas la page avec une tartine, sur laquelle tu étales la graisse des mots. Au contraire, allège, médite chaque parole, qu’elle soit une flèche unique, forgée au feu de l’esprit, afin que l’ouvrage qui la recueille ne soit pas un livre de plus, mais un livre de moins...
- Un livre de moins ?
- Il en existe quelques-uns : le Don Quichotte, les Fictions, Les Fleurs du Mal, le Voyage...
- Vous lisez-donc, vous aussi ?
- Pas directement. Mais comme les critiques littéraires et les éditeurs sont généralement condamnés à une longue période de Purgatoire, nous les contraignons à quelques travaux de comptes rendus, ce qui est une peine assez douce, eu égard aux nombreux torts qu’ils ont causé ; c’est ainsi que nous nous cultivons...
- Mais pourquoi appelez-vous ces livres des “ livres de moins “ ?
- Parce qu’ils annulent d’un coup, lorsqu’ils apparaissent, des pans entiers de la Bibliothèque. Ils ne s’ajoutent pas aux autres, ils ne prennent la suite de rien. Ce sont des livres qui brûlent. Ils créent du vide autour d’eux, un appel d’air qui attise la vie de l’âme. Tu as le droit d’écrire, à condition que ce soit une oeuvre de ce genre.
- Je n’y arriverai jamais...
- Aie confiance en l’Esprit ! Prends-le pour guide.
- On dit qu’il souffle où il veut. Et s’il s’obstinait à m’éviter ?
- Eh bien, tu finirais Homme de lettres, et voilà tout... Un de plus.
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dimanche, 06 janvier 2008
L'exil contrelittéraire
La mort du Père, c’est l’effacement de la conscience de l’exil. La négation de l’exil est une réduction à l’immanence existentielle. Au contraire de ce que l’on croit, cette immanence, loin d’être réelle, est fictionnelle ; loin de nous donner une emprise plus grande sur la réalité, elle nous enlise dans la fiction. Sortir de la fiction, c’est donc entrer en exil. Entrer en exil, c’est entrer en contrelittérature. La modernité est le refus de l’exil. C’est pour cela que, dans l’Apocalypse, la Femme couronnée, la restauratrice du principe royal, la Femme de la Révélation, s’exile et va enfanter dans le désert.
La littérature est la Grande Prostituée, l’usurpatrice de mots, l’infrastructure masquée de l’économie marchande. Dans l’ultime combat, entre la Femme couronnée et la Grande Prostituée, chacun doit choisir son camp.
Selon la tradition juive, la création a été précédée d'une contraction volontaire de l’Incréé. Dieu se serait en quelque sorte exilé de lui-même afin de laisser une place pour le monde et enfanter sa propre création. Ce « Cercle tracé sur l’Abîme du Rien » (Pr 8, 27), c’est le ventre de l’Immaculée Conception. On retrouve le même paradigme de la voie créatrice dans toutes les traditions religieuses et les arts sacrés.
C’est ici que l’on mesure la différence de nature entre l’évolution et la création. Pour qu’il y ait création, l’acte de l’exil à soi-même est indispensable. L’évolution, au contraire, n’admet pas le sacrifice. C’est pourquoi, contrairement à ce que prétend l’inversion teilhardienne, le Cœur du Christ n’est pas le Centre vers lequel l'univers converge mais ce point d’où s’amorce la rétraction de Dieu et l’expansion de l’univers. Au sein de l’évolution, il n’est donné qu’à l’homme de choisir la création en se déplaçant vers ce Centre.
L’exil est le lieu de la sortie de Dieu, de son « retournement » vers Celle qui nous donne Vie : la Manifestation est le modèle primordial du regresso in utero. La terre de l’exil n’est pas évanescente ni lascive mais charnelle et spirituelle. Elle est le bon sol où le grain doit mourir. Si le grain – le moi – meurt dans une terre rapportée, une représentation qu’il s’est faite ou qu’on lui a inculquée, il meurt dans le mensonge : mourir en vérité, c’est mourir sur la terre vierge.
Au point où nous en sommes aujourd’hui, la Vierge Marie est exilée de son Église par les docteurs évolués qui ne veulent pas voir au-delà de ce monde, eux qui, depuis le belvédère de leur égoïsme, regardent le monde s’éteindre par indistinction. La trahison des clercs se découvre dans la tentation des gnoses ésotérique ou mondaine. On préfère l’ésotérisme du Dragon à la mystique de la Femme, de même que l’on sacralise l’imposture de l’art contemporain (1). Il faut lire de toute urgence le livre fondamental d’Aude de Kerros, L’Art caché, qui montre l’allégeance servile d’un certain haut clergé français devant la culture homomorphe de l’indistinct. Ainsi, des ecclésiastiques zélés (2) ont proclamé leur conversion au nominaliste post-moderne, leur croyance enthousiaste en l’horizontalité multiculturelle et leur ferveur envers ce nihilisme « conceptuel » qui, selon Aude de Kerros, n’est qu’ « une gnose, une substitution mystique, un corps symétrique et inverse du corps glorieux » (3).Pour les dissidents de la contrelittérature, le rôle de l’art sera toujours la divulgation de l’in-formation créatrice donnée aux hommes par l’Esprit saint. En ces temps qui sont les nôtres, cette in-formation nous est transmise par la Femme de l’Apocalypse, drapée du Soleil et couronnée d’étoiles. Elle est la personne testimoniale du dit de la Passion, l’auditrice unique du récit oral du Père au Fils : l’unique demeure des exilés où retentit aujourd’hui la Parole.
( Avant-dire du numéro 20 de Contrelittérature. En vente dans nos librairies dépositaires ou par commande directement chez l'éditeur. Une version électronique peut aussi être envoyée par e-mail sur demande.)
Notes :
(1) Au sens ou l'entend Christine Sourgins dans Les Mirages de l'art contemporain, La Table Ronde, 2005.
(2) Mgr Rouet, Mgr Louis, père Robert Pousseur, Gikbert Brownstone, L'Église et l'Art d'avant-garde - De la provocation au dialogue, Albin Micjel, 2002.
(3) Aude de Kerros, L'Art caché, Eyrolles, 2007, p. 79.
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samedi, 07 juillet 2007
WAGNER, UN AVENIR AU PRÉSENT ?
« Il ne reste de Wagner qu’un grand musicien », décrétait, en 1909, Maurice Ravel qui ne fut jamais wagnérien, contrairement à Debussy qui le fut dans sa jeunesse. L’idéologie wagnérienne, fatras bon à remiser au grenier des vieilleries poussiéreuses ? Encore heureux qu’on garde la musique ! D’aucuns ont voulu lui faire subir le même sort. Le néoclassicisme et la guerre de 1914 sont passés par là, avec comme porte-parole l’irrévérencieux Cocteau :
« Toute musique à écouter dans les mains est suspecte. Wagner, c’est le type de la musique qui s’écoute dans les mains » (1).
Exit le romantisme ; à bas l’Allemagne de Wagner, vive la France de Descartes et Rameau !
Trente ans et une nouvelle guerre plus tard, Wagner rentre en grâce en remisant sa défroque romantique pour revêtir celle du « moderne ». Par Schönberg interposé, Tristan devient, en 1950, l’une des rares cautions historiques que les avant-gardistes conservent d’un passé dont, par ailleurs, ils font table rase. Dans les troubles harmonies sur lesquelles les amants mythiques chantent leur pathétique et impossible amour, ils croient trouver la justification de leurs iconoclastes élucubrations. En réalité, Wagner et son ami Liszt – son confrère en « musique d’avenir » face au « conservateur » Brahms – ont projeté dans un futur rêvé leur présent romantique. Les prospectives, on le sait, sont rarement confirmées lorsque le futur devient présent.
La modernité de l’an 2000 n’est plus celle de 1950. Le vent a tourné, les optiques ont changé. Plutôt que de modernité, on parle maintenant de postmodernité, sans savoir toujours en quel sens comprendre ce terme ; et de « société postmoderne », avec quelques sous-entendus vaguement écologiques. Certains musiciens cultivent l’ambiguïté. Se rendant compte, par-devers eux, que leur modernité a du plomb dans l’aile, ils tentent de sauver les apparences en subvertissant des emprunts au passé : leur postmodernité de récupération est une modernité déguisée. Mieux vaut le « néo-romantisme » : il restitue ses droits à la sensibilité, dénigrée par Stravinsky (« je considère la musique, par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit ») et par les avant-gardistes. Il y a aussi, surtout, le « minimalisme » : économie de moyens, nouvelle simplicité. « Tel est le drame de la musique contemporaine – constatait naguère le chef d’orchestre Ernest Ansermet – qu’elle a rompu toute attache avec la musique populaire, ou plus exactement qu’elle n’implique plus aucune possibilité de se faire simple ». Ignorer ou mépriser la simplicité, c’est réduire l’artistique à l’artificiel ; et séparer l’art de la vie.
Alors, Wagner, romantique, moderne, postmoderne ? Essayons d’y voir clair.
Exorde de l’immense Tétralogie, prologue du prologue, le prélude de L’Or du Rhin crée un monde en construisant une harmonie. Ou plutôt, l’harmonie par excellence : accord parfait majeur, directement issu des « sons harmoniques ». Il se prolonge pendant quelque quatre minutes, engendrant mélodies et rythmes. Ici résonne, à l’état pur, l’Harmonie, consonance, euphonie, materia prima acoustique, reflet sonore de l’ordre naturel manifesté par les sons. L’être humain « s’entretient avec la nature, et elle lui répond », a écrit Wagner dans Opéra et drame (2). C’est l’une de ces wagnériennes « passes hypnotiques » qui irritait Nietzsche (Le Cas Wagner). Hypnose, en effet : mettre l’auditeur-spectateur en état modifié de conscience pour le rendre réceptif aux suggestions du mythe. Le son primordial – la tonique – est matrice du motif primordial, et celui-ci matrice d’innombrables autres leitmotive, musicalement et sémantiquement apparentés à lui, dans le Ring et ailleurs. Wagner se plaît à imaginer le musicien primitif découvrant l’harmonie par instinct. En soi, elle « n’appartient ni au temps ni à l’espace ». Au compositeur de l’incorporer dans un rythme pour la transformer en geste acoustique, lui conférer une plasticité, un mouvement.
En ce matin du monde, l’être humain s’intègre à la nature, vit en communion avec elle. De même que la mélodie nage métaphoriquement sur l’harmonie, de même, au lever du rideau, trois ondines, Filles du Rhin, nagent avec grâce dans le fleuve. Et chantent : naissance du chant, de la mélodie, de la parole, encore confondues.
L’harmonie est la base, la clé ou le code du « langage des sons » wagnérien, Tonsprache. Pour Wagner, la musique est, ainsi qu’aux origines, une dimension de la poésie. Le langage des sons complète, au niveau de la sensibilité, celui des mots, Wortsprache. Consonance/dissonance, harmonie/disharmonie : les tensions et détentes de la syntaxe musicale reflètent la vie, ses hauts et ses bas. Les poignantes dissonances de Tristan et Isolde disent le douloureux désir des amants, jusqu’à la transcendantale résolution conclusive, sur une consonance qui n’aura jamais été plus sublimement « accord parfait ».
Le poète musicien, Tondichter, ne se laisse pas griser par les ressources d’une syntaxe harmonique parvenue à son stade ultime d’évolution, au point d’oublier la simplicité primitive, « patriarcale » comme Wagner la dénomme. Elle reste incluse dans sa palette. Il en cite un superbe exemple, familier à toutes les oreilles : le beethovénien « Hymne à la Joie » de la Neuvième symphonie. Rien, dans la mélodie de cet hymne, ne révèle qu’elle a été composée au début du XIXe siècle. La joie, la sérénité, le calme bonheur sont consonance : les subtilités syntaxiques n’y ont point part.
Le langage wagnérien des sons pourrait se comparer à une tour. Le tellurique, ou océanique, accord majeur du prélude de L’Or du Rhin est son soubassement et supporte, de proche en proche, les divers degrés de consonance et dissonance, diatonisme et chromatisme, jusqu’aux distorsions de Tristan, pointe de l’édifice. L’accord mineur est une altération « sombre » de l’accord majeur « lumineux ». Si l’on enlève la fondation, la tour s’écroule ! Schönberg et ses suiveurs s’y sont inconsidérément risqués : avec eux, la noble et symbolique expressivité wagnérienne se dénature en un morbide expressionnisme. Rien d’étonnant donc si leurs élucubrations sophistiquées, coupées des bases naturelles de la musique, n’ont pas réussi, après un siècle, à conquérir l’audience d’un large public. On persiste, néanmoins, à les appeler « musique contemporaine ». Pour combien de temps encore ?
Wagner aspire à transcender les contingences de l’espace et du temps. Selon lui l’Harmonie en soi, on l’a vu, leur échappe. L’art de même, plus généralement ; tout au moins « l’œuvre d’art la plus noble », susceptible de procurer à l’âme un « ravissement » en la conduisant vers un « quelque part » :
« et celui-ci, échappant au temps et à l’espace, ne serait rempli que d’amour, de foi et d’espérance. » (3)
Quant à la musique, celle du vieux Palestrina procure « une image presque hors de l’espace et du temps, une révélation purement spirituelle », exprimant « l’essence intérieure de la religion libérée de toute fiction conceptuelle dogmatique » (4). Une « autre réalité » se pressent au-delà des apparences ; sur elle le rituel du Graal lève le voile. Le chevalier Gurnemanz explique au jeune héros, encore novice, la sacralité du lieu où il l’emmène :
« Tu vois, mon fils, le temps, ici, devient espace. »
C’est aussi à un outre-monde qu’accèdent Tristan et Isolde à travers leur extase d’amour et de mort. « Voici que je suis moi-même le monde », chantent-ils ensemble lors de leur longue étreinte du second acte, et Isolde mourante s’engloutira « dans le souffle immense du Tout ». Les romantiques et Wagner postulent une réalité du rêve, et érigent l’imagination en organe de connaissance intuitive, au-delà ou au-dessus des conditionnements spatio-temporels. À l’intérieur de l’âme, « temps et espace, formes de la connaissance extérieure, s’abolissent » (5) . Même doctrine dans le Journal de Cosima :
« Tout ce qui a existé de bon est encore là, il faut s’abstraire du temps et de l’espace pour savoir que chaque instant contient l’éternité. » (10. 11. 1872)
« …il [Richard] parle ensuite longuement des manifestations du divin, complètement détaché du temps et de l’espace, comparable à l’électricité. » (1. 11. 1878)
Qu’y a-t-il à quérir, au-delà de l’espace-temps ? Revenons au prélude cosmogonique de L’Or du Rhin. Jardin d’Eden, paradis terrestre, règne de l’Amour : Âge d’Or ! C’est d’Or, précisément, qu’il s’agit. Trésor symbolique, le précieux métal « sommeille » au fond du fleuve, et les ondines veillent sur lui. Bientôt il brillera quand « une lumière féerique et dorée » irradiera les flots. Lumière solaire de l’or au fond du fleuve : unité primordiale de l’eau et du feu, du féminin et du masculin, de l’inconscient et du conscient. Ce n’est qu’un point de départ, car il ne saurait y avoir d’histoire ou de drame sans dualités, affrontements. Le drame s’amorce quand arrive le gnome forgeron Alberich, dont l’or irradiant excite la cupide convoitise Un instant auparavant, il taquinait les désirables ondines, et Flosshilde avertissait ses deux « espiègles » sœurs :
« Vous gardez mal l’or qui dort. »
Illico, le charme de l’harmonie originelle se rompt. Premier changement de tonalité, premier accord et ton mineurs, première dissonance. Et premier conflit : péché originel ! La mécanique dramatique se déclenche, et l’histoire du monde – la vie et ses vicissitudes – se met en branle. L’Âge de Fer succède à l’Âge d’Or…
À l’autre bout du cycle dramatique, une quinzaine d’heures plus tard, un monde finira, un autre commencera : « crépuscule des dieux », Ragnarök de la mythologie scandinave. Les dieux meurent mais l’Homme vit, libre et aimant. Les dieux, c’est-à-dire le majestueux Wotan, qui a aliéné sa volonté en la soumettant au contraignants Traités pour s’arroger le pouvoir spirituel et temporel ; son épouse Fricka ; Erda, Sagesse de la Terre (Erde), et avec eux tout le germanique panthéon ; et aussi, sous terre, le hideux gnome Alberich, roi des nains forgerons qui a maudit l’Amour par amour des richesses matérielles. En ce dénouement cosmique, tandis que l’Or retourne aux ondines et aux protectrices profondeurs du Rhin, un feu purificateur fait place nette. Alors pourra resplendir, au terme de la mystagogie wagnérienne, la rédemptrice lumière du Graal : amour, foi, espérance. Wagner lui-même, commentant le prélude de Parsifal, a expliqué au roi Louis II que le Sang christique contenu dans le saint calice s’identifie aux trois vertus théologales(6).
Ce divin Sang, n’allons pas le polluer en y voyant quelque nauséeux et raciste « sang pur », à l’instar de tels spécialistes fermés à toute symbolique ! De racisme antisémite, les drames de Wagner sont exempts ; et dans sa pensée, il ne revêt pas l’importance que d’aucuns lui attribuent. Rien à voir avec la mystique de l’amour, de la rédemption et du détachement (schopenhauérien). Cet axe central de l’idéologie wagnérienne réduit l’antisémitisme à la dimension d’un négligeable, et regrettable, épiphénomène.
Exégète avisé, Paul Legardien a compris que l’œuvre entier de Wagner est une quête du Graal, initiatique donc. L’apparence du Trésor varie selon les aspirations de qui le convoite, matérielles pour les uns, spirituelles pour les autres (7). « Notion incommunicable », point de mire au confluent de la poésie et de la musique : Amour, Vérité, Parole perdue, Saint-Graal (8). Reconquête de l’unité originelle. Résolution, au sens musical : « qu’ils soient un », comme la consonance qui harmonise – unifie, marie – les sons.
L’analogie symbolique du Trésor des Nibelungen et du Graal de Parsifal est suggérée par le compositeur philosophe, dans son texte sur « Les Wibelungen [sic], histoire universelle tirée de la légende » (9).
S’il y a une modernité dans le prélude de L’Or du Rhin, ce n’est certainement pas celle que veulent y voir, aveuglés par leurs a priori, les avant-gardistes pourfendeurs de traditions. Ne leur en déplaise, ce prélude annonce beaucoup moins Györgi Ligeti et les « spectraux » que les « minimalistes » américains, Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass. Lesquels, depuis les années 1960, ont réaffirmé avec ostentation les caractères de la musique universelle bannis par l’avant-garde : tonalité (harmonie), consonance, pulsation rythmique, répétition. Exactement comme l’exorde de la Tétralogie ! Entre Wagner et eux, toutefois, une différence de taille : la musique wagnérienne est foncièrement expressive, celle des minimalistes, non. Ils renouent, eux, avec une objectivité médiévale et traditionnelle. La Passion selon saint Jean d’Arvo Pärt est tout à fait caractéristique à cet égard.
La postmodernité bouscule les repères chronologiques et rejette la vision historiquement linéaire, évolutive, où le présent remplace le passé au nom d’un chimérique progrès. Elle lui substitue un réseau ouvert de relations et interrelations entre le passé et le présent, de sorte que l’actuel ne s’identifie plus obligatoirement à l’inédit. Retour des traditions ? Oui, à condition de savoir que les traditions ne vivent qu’en se renouvelant, s’actualisant. Une tradition figée est « lettre morte ». Alors, y a-t-il dans l’œuvre wagnérien quelque projection dans le futur, ou cet œuvre se referme-t-il sur son propre présent devenu pour nous du passé, comme en un lieu clos ?
Après Tristan, paroxysme de la tension expressivement dualiste consonance/dissonance, Parsifal chante les lendemains d’une « mélodie patriarcale » où s’écoulent, toujours les mêmes et toujours autres, les eaux matricielles de l’éternelle Harmonie. Gardons-nous de la confondre avec la « tonalité classique », l’un de ses avatars, comme les avant-gardistes qui s’évertuent à évacuer toute forme de tonalité, donc d’harmonie. Cet insidieux contresens a trompé des foules de braves mélomanes, qui ne savent plus à quel saint se vouer et ne peuvent, quand même, s’empêcher de préférer Bach, Mozart, Louis Armstrong ou le gamelan javanais à Boulez.
Debussy et Stravinsky, contournant l’impasse où les eût menés une stérile imitation du maître de Bayreuth, ont inauguré une consonance globale qui, au lieu d’exclure les dissonances comme le non-consonant, et de s’y opposer, les intègre comme le moins-consonant, à l’image de l’échelonnement des sons harmoniques donné par la nature : le plus consonant se situe au grave, près du son fondamental (Unité génératrice), le moins consonant à l’aigu, plus loin d’elle : la procession des sons rend audible celle des nombres (10). Ce fondement de l’Harmonie, naturel, universel, inamovible, les premiers instants de la Tétralogie le donnent à entendre pour évoquer le Rhin avec son Or, et à travers lui le Cosmos régi par son Principe. Nulle musique ne saurait s’en déprendre sans cesser de mériter l’appellation « musique ». Ainsi les dissonances consonantes du stravinskyen Sacre du Printemps ont une tout autre nature que celles, irréductiblement anti-harmoniques, de Schönberg. Et la modernité d’une œuvre musicale ne se mesure plus à son coefficient de dissonances. Les « minimalistes », Arvo Pärt, John Tavener (11), ou Henryk Górecki dans sa fameuse Troisième symphonie, suivent ce même chemin, le seul qui ouvre de nouveaux horizons. Leur musique peut être à la fois très moderne et très consonante.
Écoutons, au premier acte de Parsifal, la processionnelle musique de transformation, marche vers le sanctuaire du Graal, vers le Centre, hors du monde, là où « le temps devient espace ». Transformation de l’agreste paysage en temple, et transformation de la musique : de douloureuses dissonances, à la Tristan, se résorbent en de sereines consonances. Six trombones claironnent triomphalement le thème christique « Cène », puis les quatre cloches du Montsalvat, « Mont du salut », château du Graal, sonnent et répètent un motif archétypique : do, sol, la, mi – do, sol, la, mi… La « tintinnabulation » de Pärt ne se profile-t-elle pas à l’horizon ? En tête du thème de la « Cène », il y a ces quatre mêmes notes : do, mi, sol, la ; l’accord parfait majeur amplifié de la sixte, soit les harmoniques quatre à sept de la série acoustique. Au Moyen Âge déjà, cette formule était porteuse de lumière et joie. Dans tous les drames wagnériens, depuis Le Vaisseau fantôme, elle signifie Rédemption, Lumière d’Amour. Lorsque retentissent les cloches de Parsifal, l’orchestre se tait. En un Silence cosmique la Voix de Dieu, Verbe qui était au commencement et sera au siècle des siècles, emplit l’espace d’une Parole, d’un Chant d’éternité…
Musical, le Graal wagnérien est réceptacle d’Harmonie, régénératrice et rédemptrice. Un éternel Trésor.
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samedi, 31 mars 2007
La récapitulation de la littérature
Cette phrase célèbre de Maistre est une métabole. La métabole est une figure de style, appelée aussi réversion, qui consiste à reprendre, dans la seconde partie d’une phrase, les mêmes mots employés dans la première, mais dans un ordre différent afin d’en transformer le sens ( ex : Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger).
Parce que le sens de la métabole maistrienne est non seulement rhétorique mais aussi métaphysique, aucune pensée linéaire, aucune dialectique, qu’elle soit « réactionnaire » ou « progressiste », n’est capable de la saisir puisque le renversement formel donne à la métabole une structure circulaire.
Peut-être devrions-nous comprendre alors « rétablissement » dans le sens de « récapitulation », tel que ce mot est employé dans l’Épître de saint Paul aux Éphésiens (I, 10), où il est dit, qu’à la fin des temps, « tout sera récapitulé dans le Christ ». Par ces mots, la pensée paulinienne suggère pour l’homme, plus que la simple restauration de l’état primordial d’avant la « chute » : par cette récapitulation dans le Christ, l’homme est convié à un retour vers le Centre primordial qui provoque un dépassement métaphysique, ontologique de sa propre condition.
La contre-révolution, au sens maistrien, serait donc la récapitulation de la monarchie dans le Christ. Quant à la contrelittérature, elle devrait aussi être considérée comme la récapitulation de la « littérature » dans le Christ. Nous voulons parler, évidemment, d’une littérature d’avant la littérature, de même que la monarchie que vise à rétablir la contre-révolution maistrienne ne peut être qu’une monarchie d’avant la monarchie.
La récapitulation de la littérature dans le Christ signifie une réintégration dans le Verbe de tous les constituants de la langue, de tous les mots, car la conception contrelittéraire du langage est « logocrate », pour citer Georges Steiner. Dans cette vision, la création est la manifestation du Logos, d’un « Verbe onomaturge », pour reprendre l’expression de Joseph de Maistre qui, dans son huitième entretien des Soirées de Saint Pétersbourg, déclare : « Tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par signes ».
Cette langue originelle ou adamique ( celle qu’Adam utilise dans la Genèse pour donner aux animaux leurs « noms véritables ») est la langue solaire du Logos. Le discours de la méthode de la contrelittérature est orienté par cette source divine du langage. On aura compris que, c’est au sens étymologique que nous parlons d’une « méthode » contrelittéraire. La méthode (du grec, méta, « au-delà » et hodos, « chemin ») est une voie de verticalisation, un chemin qui nous mène au-delà.
Au plan humain, les langues sacrées sont les « dépositaires » de cette langue divine primordiale. L’hébreu biblique, par la filiation directe qui existe entre les traditions judaïque et chrétienne, est la seule langue sacrée dont a hérité le monde occidental. C’est donc tout naturellement que la méthode contrelittéraire se réfère au tétragramme hébraïque (YHVH).
Ce recours au Nom ineffable est une voie pour saisir chaque mot dans sa réelle présence. Lire le Nom de Dieu, veut dire, à la fois entrer en ce lieu, qu’est le Nom de Dieu, et rendre présent ce Nom à l’intérieur de notre cœur. Lire est l’acte par excellence de ce que nous pourrions appeler « l’intelligence catholique ». En effet, le mot « intelligence » dérive du latin intus legere, lire à l’intérieur – et nous prenons « catholique » au sens premier du grec catholicos qui signifie « universel ». L’intelligence catholique, c’est donc la capacité de lire à l’intérieur de l’universel, c’est-à-dire de découvrir, au-dedans de tout mot, le Nom Sacré de Dieu.
C’est pourquoi la structure circulaire du tétragramme nous apparaît comme le modèle divin de la métabole maistrienne. On trouvera, dans notre Manifeste, un schéma de la structure circulaire du tétragramme, de ce « circulus divin » qui est la véritable structure absolue, pour reprendre le titre de l’œuvre essentielle de Raymond Abellio.
Dans l’iconographie médiévale, l’auréole du Christ parousique qui relie l’Alpha et l’Oméga est un exemple de la représentation romane du Nom divin. Dans cette figure, la première et la dernière lettre du Verbe procèdent à un rebouclage du cercle qui provoque le phénomène de la « rétro-action positive », pour employer un terme de la théorie de l’information. C’est-à-dire que l’informateur, l’Alpha, reçoit l’énergie retournée et toujours croissante de sa propre information. On assiste alors à une sorte d’« emballement » qui est le mouvement propre du Verbe créateur, mouvement qui est l’énergie exponentielle de l’Amour ; car le Nom divin est toujours le Nom Nouveau.
La contre-révolution maistrienne et la contrelittérature pourraient donc être qualifiés de rétro-actionnaires, dans la mesure où la « récapitulation » qu’elles proposent ne peut avoir lieu qu’en le Nom Nouveau de Jésus-Christ, son Nom de Gloire, le pentagramme Yehshouah (YHShWH) – dont nous avons reproduit le schéma dans notre Manifeste.
La méthode contrelittéraire procède à une transposition du lecteur du dehors au dedans ( et il en est de même pour l’écrivain qui est un lecteur-acteur ) ; ce « dedans » est le lieu du Nom de Dieu où demeure la lumière du Logos et où s’opère un « retournement » de l’âme. Cette démarche s’inscrit dans une perspective « réaliste » qui retrouve la vision réaliste du platonisme et de la théologie mystique chrétienne.
L’antagonisme de la littérature et de la contrelittérature correspondrait-il alors avec cette tension constante de la pensée occidentale entre le réalisme et le nominalisme, ce que la période médiévale appela la « querelle des Universaux » ?
Ce que le Moyen-Âge appelle « Universaux », ce sont les Idées innées platoniciennes, les idées générales (comme le Bien, le Mal, le Beau, le Vrai, l’humanité, la divinité ). Selon la perspective réaliste, c’est l’idée d’humanité qui préexiste aux hommes et leur donne forme. S’il n’y avait pas d’archétype de l’homme, les hommes n’existeraient pas. Cette doctrine était résumée par l’expression « universalia ante rem » (l’idée avant la chose). Dans l’optique nominaliste, au contraire, les Universaux n’ont aucune existence, ce sont des « catégories » induites par la pensée humaine à partir des choses. L’espèce humaine, par exemple, n’a pas d’existence en soi, seul les individus, les êtres singuliers, sont réels. Cette doctrine s’exprimait dans la formule « universalia post rem » (l’idée après la chose).
On voit que si l’on parle de Dieu, c’est-à-dire de l’idée la plus absolue, la plus noble, de tous les Universaux, les choses commencent à se compliquer sérieusement et l’on comprend que cette querelle des Universaux ne fut pas seulement conceptuelle. C’est ainsi que la preuve ontologique de l’existence de Dieu par saint Anselme, disant que « l’idée de Dieu prouve Dieu », ne pouvait suffire pour les nominalistes. Pour eux, l’Éternel devient une « hypothèse » dont la validité doit être démontrée par des preuves logiques.
À travers la querelle des Universaux, il s’agit en vérité du problème de l’homme et de son combat spirituel pour l’Âme du monde. Pour le réaliste, le langage provient du verbe divin et les noms ont une valeur réelle, étant les symboles de cette réalité divine. Le nom et la chose qu’il désigne sont, comme l’âme et le corps, deux formes d’une même réalité. Pour le nominaliste, au contraire, le mot, ne renvoyant à aucune réalité transcendante, n’est qu’un flatus vocis, une « émission vocale », un signe arbitraire, dont le corps (le signifiant) est séparé de l’âme (le signifié).
Dans notre Manifeste, on retrouve les perspectives réaliste et nominaliste à travers tous les couples de contradictoires qui fondent notre réflexion, que ce soit entre les personnages d’ Œdipe et de Perceval ; entre les mots principes bubérien Je-Cela et Je-Tu ; entre la notion de talvera et la notion d’usura ; entre l’espace et le lieu ; entre le plan et le volume, etc. Parmi tous ces couples de contradictoires, celui entre Jerzy Grotowski et Antonin Artaud pose la question contrelittéraire par excellence, celle de l’immortalité de l’âme humaine, une question qui ne se pose plus à l’homme moderne depuis que le nominalisme en a fait un animal littéraire, c’est-à-dire un être plat et binaire.
En prononçant ces paroles, Grotowski se plaçait lui-même dans une optique nominaliste, biopsychique de l’homme, il ne voyait pas combien précisément son jugement était schizophrène lorsqu’il posait l’a-priori d’une structure binaire, « corps-âme », de l’homme.
Si l’on veut en finir avec le jugement schizophène que l’homme binaire porte sur l’homme intégral, il nous faut remonter au moment où se produit la coupure, la « schize » de la pensée occidentale.
Le XIIIème siècle marque ce point d’inflexion du passage à la modernité. C’est durant La crise du XIIIème siècle, comme l’a appelée Claude Tresmontant, que la pensée du signe va remplacer la pensée du symbole. C’est alors que l’anthropologie ternaire, « corps, âme, esprit », de la vision réaliste s’efface devant l’anthropologie dualiste, « corps-âme », de l’optique nominaliste. Durant cette période l’avènement de la bourgeoisie coïncide avec l’émergence du roman moderne. L’un et l’autre se constituent avec la dissolution de la dernière communauté européenne, à savoir l’unité médiévale fondée sur le christianisme. Le roman moderne est lié à la transformation de la ville médiévale, à l’irruption de la bourgeoisie sur la scène politique. La tragédie était née avec la cité grecque, le roman moderne émerge avec l’apparition de l’espace urbain, les bourgs à la périphérie des villes sont une extension par « évidement » de leur centre spirituel, une extériorisation vers le monde des échanges commerciaux et financiers. Cet « évidement » du centre spirituel est le processus enclenché par la littérature, ce mot qui, au sens moderne apparaîtra symboliquement, sous la plume de Jean-François Marmontel, en 1787, à l’orée de la Révolution française.
C’est pour cela qu’il nous faut distinguer le roman moderne de ce que nous appelons le roman « roman », c’est-à-dire le récit épique de la pensée du symbole avec ses différentes variantes (épopées, chansons de gestes, contes et légendes populaires, cycle du roman graalique et courtois).
On peut considérer le nominalisme comme le fondement idéologique du roman moderne. Les thèses nominalistes déséquilibrent le système symbolique. Il s’ensuit que ce qui est singulier ne peut pas être universel et, par conséquent, l’accent est mis sur la singularité de chaque chose, dégagée de tout fond transcendantal. À travers le nominalisme c’est la notion de littérature qui apparaît car le signe est disjonctif ( marquant la séparation de l’homme avec le monde) et s’oppose au symbole qui est conjonctif ( marquant la relation de l’homme avec Dieu).
Le roman moderne ouvre la voie de la civilisation du signe. Le dédoublement romanesque entre le symbole et le signe est propre au discours de la modernité, de telle sorte que l’on peut considérer toute victoire du roman contre le symbolisme comme une « avancée » de la civilisation dans la direction qu’elle s’est choisie en refusant le platonisme et le christianisme.
Alors pourquoi la contrelittérature ? Parce que l’idée même de « récapitulation » est l’expression d’une pensée analogique qui ne peut se réaliser que dans une perspective « réaliste ».
Dans l’histoire spirituelle de l’humanité, le « problème des Universaux » a été résolu par le fait de l’Incarnation de l’Universel fondamental – le Logos – en Jésus-Christ qui est le Particulier fondamental. Par l’Incarnation, le plus Universel des Universaux est devenu le plus Singulier des Particuliers. La récapitulation en Jésus-Christ est le Retour du Particulier à l’Universel. L’élévation du Christ, Verbe incarné, ramène tout ce qui est sur la terre et tout ce qui est dans le ciel à l’Unité.
Au milieu du champ de la Talvera, se croisent le sillon qui descend et le sillon qui monte. C’est là, au centre de la Croix que l’Esprit retisse les langues en les réorientant vers leur source, c’est là que s’opère le rétablissement de la littérature que l’on nomme contrelittérature ; rétablissement qui n’est pas la restauration chimérique du roman du Graal, cette littérature contraire du Da Vinci Code, mais le contraire de la littérature : la littérature du Sacré-Cœur.
(Allocution prononcée par Alain Santacreu lors de la Conférence " La Contrelittérature envers et contre tout ! " du 9 décembre 2006).
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