mardi, 01 juillet 2008
L'ARMURE DU LIEU

l’Esprit est le souffle de Dieu.
Spiritus, Souffle.
Ô Marie, revêtez-moi de l’armure du lieu où l’Esprit respire,
Ô Vierge, adoubez-moi
Chevalier du Sacré-Cœur !
Que l’Esprit m’anime et m’extraie du joug de la pesante loi,
Disposez, s’il vous plaît, des ascensions dans mon cœur,
Que l’Amour me tienne lieu de foi.
Que le souffle, puisé à la bouche même du Verbe, me baptise et me fasse
À son image,
Respirer à sa mesure :
inspirer à son inspir,
expirer à son expir.
Ô, Vierge glorieuse,
Rosier de l’Emmanuel
Épelez-moi le Nom de Gloire
Où la rose inverse reverdie
Car Dieu respire dans son Nom.
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dimanche, 29 juin 2008
L'Acteur, La Parole, Le Lieu
entretien avec Fabrice Hadjadj
Pour ce qui est du « théâtre chrétien » (mieux vaudrait parler du théâtre en chrétienté), la chose est plus malaisée à définir. Surtout en France, où la bataille pour ou contre les comédies fit rage à l’heure de l’apogée du théâtre classique, de sorte qu’on put écrire qu'un tel théâtre en lui-même semblait antichrétien. Ce théâtre hérite des Grecs, notamment d’Euripide, et des fameuses règles de la Poétique d’Aristote. Mais il s'en détache tout autant. Sa facture est plus profane, au sens propre du terme (c’est-à-dire sur le parvis du Temple), ce qui l’oppose à la tragédie grecque. Il ne veut pas être une liturgie, même s’il tend à y introduire (ainsi spécialement des autos sacramentales d’un Calderon). Il n’est pas le lieu même du sacrifice, mais un symbole qui y renvoie. C’est là l’héritage de Jérusalem : un refus de l’idolâtrie, une distinction radicale de l’art et de la foi (ce qui ne veut pas dire une séparation). D’où sa tension interne de théâtre qui veut aller contre la fascination des spectacles. Aussi, quand Bossuet condamne la comédie, la raison est davantage avec lui qu'avec ceux qui la défendent comme une activité bénigne. Car il y va d'une chose grave, et le théâtre chrétien n'est jamais si bon que lorsqu'il porte avec lui sur la scène, sinon sa pure et simple condamnation, du moins sa sévère critique : une lutte contre son propre pouvoir d'hypnose et de divertissement.

Je ne peux répondre au nom de tout le théâtre aujourd’hui. Novarina dirait que la question est plutôt : « Quel Dieu possède ma langue ? » Pour ce qui me concerne, cette question que vous formulez : « Quel Dieu a pu laisser faire cela ? » se trouve au coeur de Massacre des Innocents. L’imminence dont je parlais tout à l’heure, cette tension du temps entre Massacre et Messie, atteint ici son paroxysme : le Messie est là, sur la paille, et au lieu de la gloire immédiate, c’est le déchaînement des ténèbres. La joie de Noël est suivie de l’horreur de l'extermination. La Consolation d’Israël non seulement n’empêche pas, mais s’avère aussi l’occasion d'une détresse plus grande : Rachel pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console. C'est pourquoi, parmi mes oeuvres dramatiques, cette pièce est « la plus juive », dans tous les sens de cette expression.
Cela nous amène à une autre question, non pour le théâtre mais pour les catholiques aujourd'hui. Nous prêchons la religion du Verbe fait chair, mais il semble qu’au quotidien, ni le verbe ni la chair ne soient pour nous mystère. Au contraire, pour nous comme pour les autres – et pire que les autres, car nous devrions savoir – les mots sont des moyens de communication, des véhicules du marketing, ce qui fait marcher le marché, le grande rotation des stocks, quand bien il s’agirait d’articles religieux. L'enjeu du théâtre est de faire taire ce bavardage. Avec son espace vide comme un ostensoir pour la présence réelle de l’animal parlant, il peut témoigner de ce mystère de la parole qui prend corps. Pas besoin de grand spectacle, pas besoin de sons et lumières, comme si l’épiphanie de la face et du souffle humains ne suffisaient pas, comme si l’incroyable araignée de la main n’étaient pas plus stupéfiante que tout monstre et machine. Mais voici : deux, trois sur le plateau – corps et âme, voix et vent – manifestent le drame de toute parole, l’intrigue de l’appel et de la réponse qui ne parviennent pas à s’ajuster, de l’adresse et du silence qui n’arrivent pas à s’entendre. Enfin, c’est déjà incroyable de parler : on remue quelques particules dans l’air, et ça fait de la pensée, de la promesse, du pardon, de la prière qui fend le ciel – mais aussi du mensonge qui ferme sur soi le couvercle. Un proverbe de Salomon le dit : Vie et mort sont au pouvoir de la langue.
Il y a dans Massacre des Innocents une cruauté saisissante, presqu’artaudienne, comme surgie de l’ellipse même du monstrueux. En même temps, votre parti pris de la simplicité scénographique, tel que vous l’affirmez dans un magistral post-scriptum, évoque Grotowsky ou, plutôt, Kotlarczyk : l’acteur est-il pour vous la donnée essentielle du théâtre ?
D’abord la cruauté. Du point de vue biographique, vous tapez juste : j'ai beaucoup lu Artaud, dans ma jeunesse, et aujourd'hui je lis toujours Michaux. On ne se défait pas facilement de ces doctores ex crudelitate. Du point de vue de l’oeuvre, Péguy avait déjà approché le mystère des Saints Innocents du côté de ses dedans de clémence, tel qu'il se pouvait voir en Dieu. Je ne pouvais pas faire mieux que lui. De ce mystère j’ai donc plutôt exploré les dehors de cruauté. Mais la question se pose de savoir si l’on peut faire un théâtre de la cruauté qui reste évangélique. N’y aurait-il pas là quelque compromission avec l’esprit du monde ? C'était le problème de Flannery O’Connor, et le malentendu avec ses lecteurs : « On s’imagine que je suis une nihiliste des montagnes, disait-elle, alors que je suis une thomiste des broussailles. » À vrai dire, un théâtre de l’espérance théologale est aussi un théâtre du plus grand désespoir à l’égard du monde. Un théâtre de la grâce est un théâtre du péché originel. Ergo, un théâtre de la cruauté n’est jamais si cruel que lorsqu’il repose sur la certitude de la clémence divine (et l’incertitude de notre accueil de celle-ci). Comme quoi le christianisme n’abolit pas la tragédie. Racine en savait quelque chose.
Pour ce qui concerne l’acteur, oui, il est la donnée essentielle. Il existe d’autres formes dramatiques : la poésie épique, le roman, le cinéma. Aucune d’elles ne suppose l’acteur. Surtout le cinéma. Contrairement à ce qu’on s’imagine, au cinéma, il n’y a pas d’acteurs (c’est d’ailleurs pour cela que l’image de la vedette se monnaye si facilement et vient nourrir le star-system). La salle n’est remplie que de spectateurs : devant eux, des images, derrière eux, le projectionniste. La pellicule se déroule impassible, sans aucun rapport vivant avec le public, sans personne qui prenne acte, dans l'œuvre, de l’ici et maintenant. Au théâtre, à l’inverse, c’est chaque soir une pièce différente : les réactions de la salle interagissent avec le jeu sur la scène. Aussi je reprendrais volontiers l’idée de Grotowsky selon laquelle on ne joue pas pour les spectateurs (ce qui est une supercherie et une prostitution), mais avec eux.
Je m'éloignerais de lui, néanmoins, dans la mesure où son théâtre est très mobile et privilégie les actions physiques violentes, la sueur, la bave, le cri, jusqu'à la transe collective. Mieux vaut, sous ce rapport, la distanciation d’un Brecht. Une certaine immobilité, sur le plateau vide, déploie plus de tension et d’énergie que la bougeotte et les gesticulations : elle peut affirmer la merveille déjà de la pure présence, montrer la profondeur des gestes quotidiens, dégager la fantastique puissance du visage, regard et bouche. Les mouvements démesurés ou les gestes en arabesque, il faut en laisser le soin à la danse. Ensuite, dans le jeu théâtral, je crois que c’est la parole qui prime, et s’il doit y avoir étreinte avec le public, selon le voeu de Grotowsky, c’est une étreinte de parole. Non pas une parole coincée dans la gorge, mais jaillissant d’en-dessous, du ventre, du corps tout entier porte-voix. Enfin, le théâtre ne donne pas le salut. Au mieux, il indique, ailleurs, où le salut se trouve. Ce fut la grande tentation d'Artaud, de Grotowsky ou, de nos jours, de Claude Régy, de faire de la représentation une grand’messe. Mais on n’est que des saltimbanques, pas des saints. Il ne faut pas prendre notre cabotinage trop au sérieux.

Les gens rient au Massacre, ils pleurent aussi, parfois pour la même chose. Que le rire ait rapport au théâtre de la cruauté, cela ne fait pas de doute, car le rire est moins lié à la joie qu’à la décharge nerveuse. Mais il n’est pas nécessairement lié à la litote. Dans les films macabres, mais déjà chez Ovide, avec la bataille des Centaures et des Lapithes, le « gore » pousse l’horreur jusqu’au grotesque et finalement le met à distance par le rire.
Pour tout dire, je n’ai pas de méthode. J’écris les scènes comme il m’est donné de les voir. La théorie ne vient qu’après-coup. Cependant, j’ai ma petite idée sur le problème de la représentation du mal. Essayer de nous le faire voir en direct, comme si on y était, conduit de fait à une minimisation : à moins d’égorger un enfant dans la salle (et encore !), il s’agit toujours d’épouvantail et ketchup, et puis du public qui est assis sur des fauteuils de velours. En revanche, si vous mettez sur scène quelqu’un qui est assis comme n’importe quel spectateur, et qui commence à parler, à remonter le fil du temps jusqu’au moment passé de l’horreur, alors là, le spectateur suit, entre, plonge avec dans l’abîme. C’est la grande leçon de Claude Lanzmann, mon maître autant que Claudel (mais on n’aime pas trop le savoir). En partant de témoignages ici et maintenant, il nous entraîne beaucoup plus loin que n’importe quel amoncellement de cadavres d’archives : non seulement il part de notre situation présente, mais aussi il fait sortir la chose de nous-même, puisque notre imagination doit se faire active. C’est la richesse du théâtre par rapport au cinéma, cette pauvreté qui oblige le spectateur, à partir de la parole, et avec son imaginaire, de participer activement à la représentation. Son euphémisme est la voie d’un réalisme puissant, incomparablement plus puissant que si on prétendait montrer la réalité sur scène ou sur écran, alors qu’on est dans son living-room ou dans une salle de spectacle.
Votre dramaturgie prend en compte le lieu d’où retentit la parole théâtrale. Une de vos créations, La Salle capitulaire, donne à voir l’espace de la rencontre entre votre texte et les tableaux de Gérard Breuil exposés dans la salle capitulaire de l’abbaye Saint-Philibert de Tournus. L’acteur, la parole et le lieu : votre théâtre se joue-t-il en ces trois mots ?
Gérard Breuil s’est aussi chargé de la scénographie du Massacre : à jardin, comme un mur des Lamentations, et vers cour, une tombée d’âmes diaphanes, entre pollen et feuilles mortes, oiseaux et nénuphars. Son travail peut faire penser à Soulages ou à Barnett Newman, mais il a son originalité propre, et surtout cette simplicité cistercienne qui permet d’éviter le décoratif et le trompe-l’œil, et plutôt que d’encombrer, d’ouvrir l’espace. Il n’occupe pas la scène, il ménage un lieu où telle parole peut prendre chair, tel verbe devenir visible.
La question du lieu est donc fondamentale. Il faudrait à chaque fois repenser la mise en scène en fonction d’un lieu précis. S’il y a une conduite qui passe quelque part, si une soufflerie déborde sur le plateau, ne pas les cacher, - jouer avec. La cas du « spectacle pour voix-off » donné dans la salle capitulaire de l’abbaye de Tournus est particulier. En général, j’aime mieux des salles quelconques : polyvalente, communale, de réunion ou des fêtes (si l’on y peut voir et entendre quelque chose). Quand on me propose de jouer dans une chapelle, je refuse, et pas seulement pour des considérations acoustiques. Je préfère sacraliser un lieu profane que de profaner un lieu sacré. Une rue, un hangar, une piscine, un bordel, un terrain vague : faire sentir qu’il y a là encore un mystère, comme en ces endroits sans apparat où soudain paraît le buisson ardent, où peu à peu Jacob entre dans son songe : l'Éternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas !
Il semble que votre œuvre théâtrale soit inséparable d’une communauté de vie et de l’éthique quelle implique. Accepteriez-vous de nous parler, à la fin de cet entretien, du Caillou blanc et de son projet artistique ?
La réalité administrative de la Compagnie du Caillou blanc est évanescente : le bureau ne se réunit guère, les comptes sont en friche, nous employons généralement la licence-spectacle d’autres compagnies. Depuis le début, nous avons pour producteur ou associé Olivier Véron, des Provinciales, si profondément attaché au mystère d’Israël, depuis ses racines célestes jusqu’à ses plus politiques surgeons. Mais derrière il y a toujours une manière de pratiquer le théâtre. D’abord, c’est un renvoi à l’Apocalypse qui fait analogiquement la charte de notre travail : Au vainqueur je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc : sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit. Que le spectacle puisse rejoindre l’intime, que sa parole publique puisse renvoyer au silence du cœur, en sorte que chacun entende quelque chose comme nul autre et se renouvelle dans son unicité, voilà notre horizon vraiment populaire.
Pour Massacre des Innocents, j’ai tenu à travailler avec des mères de famille, et d’abord avec ma femme comédienne, de qui je tiens ma vocation pour le théâtre. L’enjeu était de se prouver que les deux n’étaient pas incompatibles, que la scène n’était pas contre la vie. Nous avons dû aménager des gardes, des pauses-allaitements, ne pas craindre de répéter parmi les cris du nourrisson. Il a fallu remanier le spectacle avec une comédienne de moins parce que sa grossesse était difficile et que le médecin, au final, lui suggéra de ne pas travailler. Il a même fallu avoir ma belle-mère à demeure durant plus de deux mois : si ça n’est pas de l’éthique ! Quoi qu’il en soit, les exigences du théâtre sont telles que souvent elles paraissent interdire la maternité. La massacre s’accomplit alors réellement en coulisse : on refuse une naissance, on délaisse ses enfants, on néglige sa maisonnée pour les feux de la rampe. Combien de petits cercueils fabriqués avec les planches ? Il fallait donc, sur l’espace public, réserver l’espace privé, et reconnaître que les planches brûlent moins que le simple foyer. Là encore, c’est le caillou contre le monument, l’embryon contre le monstre sacré.
Propos recueillis par Alain Santacreu. Entretien paru dans Contrelittérature n° 19, été 2007.
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jeudi, 19 juin 2008
Un saut hors de la nature
Dans cette intervention, notre ami Thierry Jolif réagit en tant que chrétien orthodoxe aux différents articles du dossier sur la « décroissance » de notre dernier n°21. Sa prise de position instaure ainsi ce que nous appelons une talvera, c’est-à-dire un lieu vivant et fraternel de dialogue.
L'homme est un saut hors du monde de la nature.
Nicolas Berdiaev
Tout d'abord, faisons remarquer que, si nous acceptons l'idée de l'évolution (et non de l'évolutionnisme comme philosophie et moralisme) ainsi que l'idée d'une loi naturelle (contrebalancée, ou non, par une grâce surnaturelle) alors, ce faisant, n'acceptons-nous pas que la terre et son climat aient pu connaître déjà, à moult reprises, des changements profonds, radicaux ; des bouleversements violents, des évolutions patientes et ce, sans interventions humaines ? En effet, si la nature est un tout et que nous en sommes une partie, un maillon, l'extinction de l'espèce humaine n'est-elle pas un événement naturel parmi d'autres dans l'écologie (au sens premier) de ce vaste « bio-système » ?
Bien sûr, le grand nombre des écologistes (engagés, politiques, militants ...) ne partage pas ce radicalisme qui, en fait, s'inscrit logiquement et rationnellement dans leur doctrine. Pourtant, en poussant la pensée « écologiste » jusqu'à ces limites extrêmes, on constate aisément qu'elle porte en elle ce germe de nihilisme pour le genre humain. En outre, de plus en plus visiblement, l'homme a peur de sa liberté, il semble ne plus savoir qu'en faire. Cette liberté « désorientée » qu'il porte comme un fardeau, il serait presque prêt à la brader contre n'importe quelle promesse d'une sécurité et d'une stabilité bienfaisantes.
Dès lors, il en va de même pour toute forme de « responsabilité » (responsable mais pas coupable !). Afin de se libérer de cette tension « écologique », ne consentiraient-ils pas à abdiquer et à offrir à un pouvoir absolu la responsabilité de ces « choses » qui les dépassent ? Nous sommes bien d'accord pour affirmer qu'une société construite sur ces bases pourrait « à tout moment basculer dans un véritable cauchemar sécuritaire » (Philippe Conte).
Cette « arrière-pensée » mérite donc tout de même d'être surveillée du coin de l'oeil. Mais, par ailleurs, lorsque, en tant que chrétiens, nous entamons un dialogue, lorsque nous en appelons à une vie plus « évangélique », sachons nous souvenir qu'il n'est pas certain que les premiers chrétiens, précisément, aient fondé beaucoup d'espoir sur la conservation de « ce monde »...
C'est bel et bien tout d'abord de l'idée de nature, de sa définition et de sa valeur qu'il faut partir. Et, en termes chrétiens nous ne saurions mieux dire qu'Alain Santacreu : « Contrairement à l'esprit païen, la nature n'a pas de valeur intrinsèque pour le chrétien. »
Donc : « L'orthodoxie ne considère pas la nature environnante isolément, comme une structure fermée. Les mondes végétal, animal et humain sont intimement liés. D'un point de vue chrétien, la nature n'est pas un réservoir de ressources destiné à une utilisation égoïste et irresponsable : elle est une maison, dont l'homme n'est pas le maître mais l'intendant, et un temple dont il est le prêtre qui d'ailleurs adore non pas la nature mais son Créateur. » Il découle logiquement de ce qui précède que : « Les problèmes écologiques ont par essence un caractère anthropologique, car ils sont suscités par l'homme et non par la nature. »
Nous voici déjà avec une base assez sérieuse. Toutefois, ce document intitulé « Fondements » ne peut offrir tout le luxe d'un développement théologique et anthropologique complet. Aussi nous faut-il préciser quelques points.
« Les Pères de l'Orient rejetaient l'idée que Dieu est l'auteur de la mort, que le monde est " normal " dans sa situation actuelle et que l'homme peut vivre une vie "normale " à la seule condition de suivre les lois naturelles dont on suppose qu'elles gouvernent l'univers. La conception orthodoxe de l'univers est incompatible avec un système statique de lois morales naturelles. Le monde est au contraire conçu comme un champ d'action et de combat de personnes vivantes. Un Dieu vivant et personnel est à l'origine de la création tout entière. Son omniprésence n'exclut pas toutefois d'autres volontés, créées elles-mêmes par Lui, avec le pouvoir même de rejeter la volonté de leur Créateur. C'est ainsi que le Diable est non seulement capable d'exister, mais aussi d'aspirer à la destruction des oeuvres de Dieu. Il le fait en essayant d'attirer la création vers le néant dont elle est issue. La mort, qui est un " retour au néant " (St Athanase - De incarnatio Verbi, 4-5), constitue l'essence même du pouvoir diabolique sur la création (Rom 8,19-22). La résurrection du Christ dans la réalité même de sa chair et de ses os (Luc 24,39), non seulement constitue la preuve du caractère " anormal " de la mort, mais la désigne comme le véritable ennemi (1Cor 15,26). Mais si la mort est un phénomène anormal, il ne peut y avoir rien de tel qu'une " loi morale " inhérente à l'univers. »
Précisons encore un peu : saint Grégoire de Nysse voyait, lui, que la mort-naturelle pouvait « parfaitement » s'insérer dans les mécanismes de transmission des domaines vitaux des espèces animales et végétales qui ne sont pas créées à l'image de Dieu ; au contraire, l'homme a, dès son « apparition », un caractère central, une valeur infinie, en lui il récapitule l'univers entier – microcosme – et, créé à l'image et à la ressemblance – microtheos –, il doit communiquer la grâce à l'univers entier – macrocosme. Rejetant le conseil, bafouant le commandement, il chute et se rend indigne de sa fonction cosmique de roi-prêtre, « il a oublié sa dignité de personne et s'est ravalé au rang de l'espèce. Du mode d'existence de la personne, qui eut été croissance sans fin dans l'immortalité, il est tombé dans le mode d'existence des espèces qui est multiplication selon la chair au sein de la mort » (O. Clément).
Ce que nous souhaitions souligner en rappelant ceci à qui veut bien le lire c'est que, si « les fondements de la Nouvelle Alliance instituée par le Christ sont de nature à rééquilibrer la pensée écologiste militante » (Fabien Haug), alors, jusqu'où doit-on pousser le rééquilibrage ? Jusqu'à quel point l'idéologie écologiste et son « matérialisme ontologique » (Philippe Conte) peuvent-ils (veulent-ils ) être équilibrés ? Si la « pensée catholique est la seule à disposer des outils adéquats pour analyser de façon pertinente la crise environnementale » (Philippe Conte), pourquoi les chrétiens doivent-il continuer à user d'un vocabulaire enraciné dans une perception faussée ("développement durable", "crise environnementale", "environnement"...), perception qui, nous sommes bien d'accord, ne pose « aucune différence substantielle » (Philippe Conte) entre le vivant et le mort ?
Philippe Conte a bien raison d'affirmer que, pour éviter de laisser les chrétiens se désintéresser de la question à cause du « matérialisme et du malthusianisme de la très grande majorité des écologistes », il « faut impérativement cesser de réfléchir comme les Lumières nous l'ont imposer mais en chrétiens ».
Falk van Gaver appelle le « chrétien cohérent » à « favoriser l'avènement d'une société non-malthusienne en mettant en place l'intégralité des conditions pour y arriver ». Cela pourrait-être, selon nous, le « programme » de n'importe quelle idéologie. Nous approuvons, évidemment, les considérations suivantes, en particulier l'idée que « la sur-nature, la grâce, ne suppriment pas mais achèvent la nature », à ceci près que, pour l'orthodoxie, ce n'est que le parachèvement de l'homme, sa complète déification, qui peut non « achever » mais révéler la transfiguration de la Création accomplie par l'Incarnation et la Résurrection !
Philippe Conte affirme, lui que : « Le comportement à l'origine de la crise environnementale (le consumérisme et l'hédonisme) est mauvais en lui-même, pour chacun et dès aujourd'hui, il doit donc être abandonné ! C'est parce qu'il est intrinsèquement injuste que le libéralisme économique doit être réformé en profondeur. » Pour Falk van Gaver il faut une méthode ! Certes cela peut porter ses fruits mais, en définitive, pour la théologie chrétienne, il ne peut s'agir de cela, que de cela ! L'achèvement de la nature, sa « destination » (pour reprendre le mot de Berdiaev) ce n'est pas, bâtir de main d'homme (même chrétien) une béatitude terrestre pacifiée et optimiste, une « vie bonne », une « vie selon la nature » (il n'en existe pas pour l'homme, selon les Pères) ; non, le destin de la nature, c'est sa complète, intégrale, transfiguration en Christ par l'Esprit. Ainsi Motovilov, lorsqu'il fut « pris » dans la lumière thaborique qui enveloppait le saint starets Seraphim, vit-il la nature qui l'entourait telle qu'elle est ! C'est-à-dire, déjà, mais secrètement, transfigurée par l'Esprit. En effet, oui, la nature soupire, toute entière elle gît dans les douleurs de l'enfantement, elle attend le oui libre de l'homme ... Un oui qui ne viendra qu'après la prise de conscience de la vraie nature du problème ! « Prise de conscience » qui ne saurait se limiter à la compréhension empirique des données du dit problème et à la « mise en place » de solutions extérieures, factuelles, actives ... Non ! Surtout pas, nous entendons bien par-là une intégration en profondeur de la Vérité incluse dans les expressions spirituelles adéquates, une véritable « inhumanation », nous pourrions aussi dire une « véritable humanisation », l'homme ayant perdu originellement son « humanité » véritable « à l'image et à la ressemblance » !
Ainsi, si nous ne partageons pas nécessairement la position de Fabien Haug lorsqu'il affirme que « l'écologie est au coeur de la foi », néanmoins croyons-nous avec lui que « la foi peut défausser ce qui était faussé au sein de l'écologie » ; que « l'écologie doit triompher de ses vieux écueils, à savoir la caricature, les jeux d'influence, le déni, l'oubli de l'histoire et de la primauté de l'humain » ; et aussi que « l'Église doit mettre sa puissance terrestre et spirituelle au service de cet objectif d'intérêt universel ».
La pensée et la doctrine des saints Pères est de feu pour qui veut bien essayer de se l'approprier véritablement, c'est-à-dire, non comme un enseignement, mais comme un engendrement ! Par la prière, il faudrait faire « corps », faire « corps et âme » avec cette pensée qui va ensuite nous engendrer. La pensée des saints Pères est lumière et feu, lumière et feu de l'Esprit, elle est inabordable sans le sens de la prière, de la prière tout entière, ce qui signifie non pas seulement une « prière du coeur » largement mythifiée et fantasmé, mais toute la prière (car elle est inévitablement UNE), qu'elle soit d'imprécation, de demande, de confession, de louange ... La pensée, la doctrine des Pères fut et est toujours la seule véritable avant-garde. Constamment nous devons nous mettre en « mesure » de courir après elle qui est un souffle de feu vivifiant !
Pour qui désire ardemment une méthode la voici, il ne saurait, pour des chrétiens « cohérents », y en avoir une autre, elle est l'authentique « meta-hodos », la sur-voie. Berdiaev affirmait crûment « Ce monde il faut le jeter au feu ! », ce monde objectivé et objectivant, opacifié et opacifiant, ce monde qui n'est pas tout à fait la Création, qui n'est pas encore le Royaume, il faut le soumettre au feu de cette pensée qui est Vie ! Il est là, déjà, ce feu, celui dont le Christ Lui-même a dit qu'Il était venu le jeter sur le monde ; et Il a dit aussi : « comme je voudrais qu'il brûle déjà. » Le feu est là, « ce feu ineffable et prodigieux caché dans l'essence des choses comme dans le Buisson »(saint Maxime le Confesseur).
Tous ils participent de ces « filets de mots », « du filet des chasseurs et des discours troublants » (Psaume 90, Septante) ! Nous rejoignons ici, en bout de course, en bout de sillon, l'exposé anti-nominaliste (ou plutôt a-nominaliste ) d'Alain Santacreu dans lequel, toutefois, nous irions jusqu'à englober, au-delà du « nominalisme païen », tous les nominalismes et spécialement le « chrétien » qui finit immanquablement par déboucher sur le « matérialiste » dont on peut dire « dans une perspective berdiaévienne, qu'il s'emprisonne dans l'illusoire. L'intégration au niveau de l'objectivation, que poursuit le structuralisme, ne peut être qu'une intégration mécanique qui prive l'homme de sa dimension personnelle et le cosmos de sa profondeur transparente. C'est une intégration au niveau des mots, non du sens, de l'extériorité, non de l'intériorité, du néant, non de la « gloire de l'être... » (O. Clément).
Mais le « nominalisme » actuel, qu'il soit païen, chrétien, libéral, productiviste est essentiellement hypocrite. Si le nom n'était qu'un signe arbitraire pourquoi s'acharner à le « néantiser », à le « sublimer » mais « en creux » ? Il s'agit d'une continuation de l'objectivation du monde, continuation de son opacification. Les noms et les idées, comme vecteurs révélant des énergies divines (« les essences spirituelles des choses », saint Maxime le confesseur), sont niés avant que d'être invertis, devenant les ouvriers serviles de l'édification du mur qui cache la transparente profondeur du monde. Cela est rendu « possible » car ici encore nous sommes face à une « double nature ». Saint Maxime et les Pères pour désigner les « essences spirituelles » parlaient des logoï quand, dans le même temps, pour dénoncer les pensées « diaboliques » (étymologiquement « qui divisent ») dans l'homme, ils usaient du mot logismoï.
Contrelittérature peut jouer un rôle dans ce rappel car, en ce domaine aussi, il faut impérativement une « révolution de la révolution », il faut une « contrécologie » ! Il faut un « saut », un saut de l'esprit vers la doctrine unanime des saints Pères, un saut qui n'est ni vers le passé pas plus que vers un futur terrestre mais bien un saut dans le feu vivifiant de l'Esprit Saint ! Un saut, un retournement, une métanoia vraie, par-dessus le « vide » institutionnel et littéraire des mots, un saut pour retrouver « l'essence spirituelle des choses », ce feu saint et ineffable.
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mercredi, 18 juin 2008
Contrelittérature n° 21 : ouvertures d' articles (3)
par Alain Santacreu
auquel puisse se heurter la volonté de puissance. »
(Bernard Charbonneau, L’État)
L’écologie invente une très vieille chose : la terre ; car, inventer, c’est découvrir et l’on ne découvre jamais que ce qui existe déjà. Mais à partir de quel homme s’invente la terre ? La réponse est dans saint Paul : « le premier homme, issu du sol, est terrestre ; le second vient du ciel » (2). Alors, de quel homme la conscience écologique ? De l’homme de l’évolution qui aboutit au vieil homme ou de l’homme de la création qui débute avec l’homme nouveau ? Pour que l’homme invente la terre, il lui faut franchir le passage de l’homme de l’évolution à l’homme de la création.
[...]
(2 ) 1 Co 15, 47.

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lundi, 16 juin 2008
Contrelittérature n° 21 : ouvertures d' articles (2)

Toute pensée discursive suspendue, l’arbre contemplé perd son nom, l’homme son moi. Fusion éclairante ! Pur vécu. Alors, comme de deux silex jaillit le feu, la pensée primordiale naît de cette rencontre authentique avec la terre. Elle est la source de l’œuvre d’art.
La pureté en art n’est pas dans le style épuré et froid ou dans le théorème du mathématicien mais dans cette pensée primordiale. Elle est pure parce qu’elle naît avant nos idées, avant le mot. Elle est préverbale. Elle surgit avec le regard. C’est le regard et non l’idée qui est à la source du tableau. C’est là que naît la pensée primordiale : pur vécu créateur.
[...]
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vendredi, 13 juin 2008
Contrelittérature n° 21 : Ouvertures d' articles (I)
par Gwen Garnier-Duguy
ce n'est pas la décroissance, c'est la permanence »
Roberto Mangú
Le récit français contemporain, cristallisé en la figure symbolique de Nicolas Sarkozy, est donc le récit de l'idéologie publicitaire utilisant des techniques narratives hier encore la propriété des conteurs et des maîtres du verbe dont la vocation était de fédérer la conscience d'une nation, à travers l'emploi virtuose de sa langue, dans des récits qui formaient un firmament de rêves et d'étoilements symboliques. L'hyperactivité de Sarkozy s'apparente aux ressorts dramatiques des grands feuilletonistes du XIXème siècle. Chaque jour un nouveau rebondissement, une nouvelle aventure, impliquant la conscience du lecteur-spectateur dans une réalité du coup fictionnelle, coupant l'individu de sa dimension d'homme. Le roman d'aujourd'hui, en France, est écrit par Nicolas Sarkozy. Le déplacement opéré est d'autant plus vertigineux qu'il est à peu prêt invisible dans sa visibilité omniprésente. On le commente comme une œuvre littéraire. Lui, il poursuit implacablement son écriture romanesque, relayé en cela par un système médiatique qui ne peut pas ne pas le raconter, vu qu'il incarne sa propre image. Filmant et relayant les actions du héros Sarkozy, ce sont ses propres actes et son propre visage que filme et relaye le système hypermédiatique. La caméra est la main grâce à laquelle Sarkozy écrit le roman contemporain. Cette littérature là est la littérature de notre temps. Elle est littérature de l'im-média, chargée d'impliquer l'esprit de tous les individus dans le creuset de l'économie de croissance, la finalité de toute image médiatique étant le déclenchement de la pulsion d'achat. C'est l'ancien président de TF1 qui nous le dit, en déclarant : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. » Comment croire une seconde que ce qui prévaut comme principe de réalité, ici, en l'occurrence, vendre du Coca-Cola, et qui nécessite donc une manipulation de nos cerveaux par une planification de programmes divertissants, ne prévaut pas, à l'identique, pour la vente d'un programme politique ne nuisant pas aux intérêts des médias et des industriels ? Cette parole révélée prouve que ce qui gouverne l'action médiatique n'a pas à demeurer caché, à se vêtir d'un masque de pseudo-culture. Non, la transparence a atteint ce degré d'expression car elle est entrée dans notre structure mentale. Nous ne nous soulevons pas contre cet aveu du lavage de nos cerveaux car nos cerveaux sont déjà lavés. Ils ont intégré en leur structure même la logique médiatique, qui est logique publicitaire. Mieux, notre cerveau la réclame. L'image qui véhicule l'idéologie publicitaire apparaît à l'heure du confort et de la tranquillité. En tant qu'elle est associée à notre espace quotidien de repos et de confort, elle nous cloue à ce repos et à ce seul espace de tranquillité quotidienne qui reste aux masses individuelles. Si nous avions encore des doutes quant à cette planification, il n'est qu'à lire les recherches de Jean-Claude Michéa sur le sujet : « En septembre 1995, – sous l'égide de la fondation Gorbatchev – " cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan ", constituant à leurs propres yeux l'élite du monde, durent se réunir à l'Hôtel Fairmont de San Francisco pour confronter leurs vues sur le destin de la nouvelle civilisation. [...] l'assemblée commença par reconnaître – comme une évidence qui ne mérite pas d'être discutée – que " dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l'activité de l'économie mondiale". Sur des bases aussi franches, le principal problème politique que le système capitaliste allait devoir affronter au cours des prochaines décennies put donc être formulé dans toute sa rigueur : comment serait-il possible, pour l'élite mondiale, de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingt pour cent d' humanité surnuméraire »(1). La réponse à cet inquiétant problème fut apportée illico : il allait falloir contenir ces 80 % d'humanité surnuméraire en leur racontant des histoires. Pour le dire autrement, il apparut comme une évidence que ce qui contiendrait la souffrance, la misère (matérielle et mentale), le sentiment d'injustice du monde serait la prolifération des écrans et la ritualisation de grands rendez-vous narratifs tels la Coupe du Monde de football, le Tour de France, les émissions de télé-réalité, etc… C'est en ce sens que Nicolas Sarkozy, pour la psyché française, représente la narration littéraire en flux tendu des temps modernes.

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vendredi, 06 juin 2008
Contrelittérature N° 21

[C]OUVERTURE
TALVERA
ART CACHÉ
Art caché, art résistant ?
Au cœur de la dernière utopie
Art et civilisation
Impératif de roman
Le théâtre du septième jour
Transfiguration du cinématographe
Refusez de participer à l’œuvre de l’homme !
DÉCROISSANCE
Chrétiens, encore un effort pour être écologiques !
Réconcilier la terre et le travail des hommes
La question environnementale et les chrétiens
Permanenza !
Écologie de la nature blessée
Et in Arcadia ego
TRAVERSES
L’Île et l’Icône
Conan, un barbare civilisé
Georges Sorel, Les illusions du progrès
Theatrum naturae
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samedi, 31 mai 2008
L'Enjeu de l'Ésotérisme
La réflexion de Rousse-Lacordaire prend appui sur un texte-support, Jésus-Christ, le porteur d’eau vive (3), dont il ne partage pas toujours les positions néo-thomistes mais qui, tout au long de son étude, va servir de prétexte et de fil conducteur à sa démonstration.
Dans la première partie de l’ouvrage, « La renovatio du christianisme : pérennité et unité », l’auteur s’attache à recenser les occurrences diachroniques de l’expression « Philosophia perennis » depuis le XVe siècle d’Agostino Steuco, son inventeur, jusqu’à notre époque contemporaine.
On pourrait renvoyer à Jérôme Rousse-Lacordaire ce qu’il n’hésite pas lui même à reprocher à Jésus-Christ, le porteur d’eau vive, d’être « doctrinalement surdéterminé » (79)((4), quand, par exemple, il pose comme une évidence ce qui n’est qu’un a priori : « Qu’il me suffise donc de dire que le pérennialisme obéit à un paradigme très différent de celui de la philosophia perennis et que, à ce titre, il ne peut être analysé en continuité avec elle » (57). Encore s’agirait-il de préciser en quoi consiste cette différence paradigmatique et, d’autre part, si le projet de la philosophia perennis renaissante était, comme l’affirme l’auteur, de « revivifier spirituellement le christianisme » (60) dans le souci constant des « conformationes chrétiennes », pourquoi le terme même de philosophia perennis tarda-t-il des siècles avant de pénétrer officiellement dans les textes pontificaux – assimilé à la philosophie thomiste ! – ainsi que le souligne notre auteur sans pour autant s’en étonner ? Ne serait-ce pas plutôt que la Philosophia perennis de Steuco, concordiste, intégratrice et relativiste était une expression masquée de l’humanisme renaissant promoteur de la modernité ?
Lorsque l’auteur en vient à la perennial philosophy d’Huxley, c’est pour remarquer qu’ « elle a finalement peu à voir avec la philosophia perennis renaissante » (58). Il aurait été pourtant intéressant de s’interroger si la perennial philosophy aurait pu exister sans la philosophia perennis, s’il y a un lien de causalité méta-historique entre l’une et l’autre, autrement dit entre l’esprit de la Renaissance et l’esprit du Nouvel Âge ou, même, avec les ésotéristes pérennialistes du XXème siècle. Car, au-delà de ce qui les sépare, Steuco, Schuon ou Huxley sont des concordistes et cette vision commune permet précisément d’envisager une continuité d’inspiration entre eux (5). En effet, tous posent comme un préacquis le principe de concordance universelle des religions qu’ils conçoivent comme autant de voies homologues, émanées d’une Vérité originelle dont elles dériveraient par différentiation contextuelle et tous postulent le parfait accord du christianisme avec les autres formes de la Tradition universelle.
À l’encontre de ce concordisme, on peut toutefois considérer que le christianisme, par la Révélation du Dieu fait homme, se différencie par nature des autres religions. L’avatar vishnouïque, sous l’apparence humaine, garde sa dimension divine (6), il n’a pas la double nature du Christ qui s’est « fait péché pour nous » (2 Corinthiens 5, 21). Le christianisme est incomparable ou il n’est rien, cette aporie remet en question le postulat de l’unité transcendante des religions, pour reprendre l’expression de Frithjof Schuon, qui suppose un centre ésotérique commun, racine principielle et irrévélable du sacré. Or, pour le christianisme, la connaissance de ce centre – le cœur du cœur – est révélé par le Fils. Nul ne peut connaître le Père si le Père ne se fait pas connaître : le Fils est la gnose du Père. La philosophia perennis d’Agostino Steuco, parce qu’elle ignore la notion métaphysique d’une « Tradition primordiale » qui dévoilerait l’essence du christianisme comme récapitulation des religions par con-version dans le Principe, a ouvert la voie à toutes les contradictions du comparatisme concordiste.
Relevant ensuite un passage du rapport Jésus-Christ, le porteur d’eau vive qui définit la « philosophie pérenne » comme une « synthèse de magie et d’alchimie de la Grèce antique d’une part, et du mysticisme juif de l’autre » (77), Jérôme Rousse-Lacordaire consacre les deux autres chapitres de la première partie de son livre à la Magie et à la Kabbale. D’après lui, des auteurs tels Marcile Ficin ou Pic de la Mirandole auraient ouvert une perspective chrétienne à la magie naturelle et à la magie spirituelle en essayant de « concilier la régularité des influences physiques (particulièrement astrales) et le libre arbitre humain sans faire intervenir une instance médiatrice qui se tiendrait plus ou moins en dehors de la nature » (120). Or, ce refus d’une « instance médiatrice » n’est-il pas une identification panthéistique de l’esprit et de la matière et n’aboutit-il pas à un rejet de la grâce mariale naturellement surnaturelle ? Selon Michel de Certeau, un des aspects essentiels de l’évolution de la magie durant la Renaissance fut l’érotisation de l’amour : l’érotisme émergea pour combler le vide laissé par la disparition de la mystique. L’éros platonicien fut ainsi substitué à la virginale agapê chrétienne.
Sur la Kabbale, Jérôme Rousse-Lacordaire nous reproduit dévotement les thèses de François Secret (7), alors que ce n’avait pas relevé que, si Pic de la Mirandole, Jean Reuchlin et leurs émules chrétiens de la Renaissance ont bien eu connaissance du sens caché du Tétragramme, leur kabbale, enrobée de gnose alexandrine, confondait le Fils (Waw) aux deux Natures et l’Esprit (les deux Hé) à double spiration (8), si bien que les « kabbalistes chrétiens » s’abusèrent eux-mêmes en croyant avoir pénétré les secrets de la Torah.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « L’autre de l’Église et du christianisme : ruptures et identité », Rousse-Lacordaire expose les critiques que l’Église porte sur le secret initiatique et le gnosticisme. Concernant la Franc-maçonnerie, il affirme que « le rite de réception au grade de maître peut être compris comme un rite de relèvement, en la personne du candidat à la maîtrise, du Christ figuré par Hiram. » (178). C’est aller vite en besogne. On pourrait aussi bien interpréter le rituel de la mort d’Hiram, apparu subitement, en 1723, avec les Constitutions andersoniennes, comme un processus d’opération magique évoquant le mythe kabbaliste du Dibbouck qui prit son essor dans la diaspora juive de ce début du XVIIe siècle. De toute façon, l’assimilation du gestus hiramique avec le Grand œuvre christique est loin d’être une évidence et, sur ce point, l’on devrait au moins se montrer très circonspect devant l’herméneutique franc-maçonne d’obédience « chrétienne » que s’empresse d’accepter notre auteur. La figure composite et factice de l’Hiram relevé de la franc-maçonnerie spéculative ne saurait être confondue avec le Christ ressuscité, sinon par « les renards et les forgerons », comme aurait dit Jean de la Croix.
Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage, « Forme de pensée ésotérique et perspectives théologiques », Rousse-Lacordaire tente une nouvelle approche théologique de l’ésotérisme qu’il considère avoir été expatrié du corpus chrétien.
Selon nous, l’ésotérisme n’est pas à côté ni au-dessus de l’Église institutionnelle, il est dans l’Église, en son centre même et le centre est par essence « inexpatriable » puisque le Père est dans son secret. Une pêche sans noyau est-elle toujours une pêche ? Le symbolisme de la triple enceinte est ici éclairant : le grand carré extérieur serait la figure délimitant l’exotérisme de l’Église de Pierre ; le carré moyen représenterait le domaine de l’ésotérisme ; et le petit carré désignerait la demeure de l’Église de Jean. La définition de l’ésotérisme donnée par Antoine Faivre – sur laquelle repose toute la réflexion de Jérôme Rousse-Lacordaire – est recevable quand il le caractérise comme « l’interface entre cosmologie et métaphysique ». On pourrait ainsi lire l’histoire de la subversion moderne comme l’usurpation de l’espace intermédiaire de l’ésotérisme par des forces visant à couper toute communication entre les résidences de Pierre et de Jean, la finalité du noyautage de l’ésotérisme étant le dénoyautage du catholicisme. C’est pourquoi on peut s’interroger sur une certaine attitude prétendument « guénonienne » vis-à-vis du catholicisme qui soutient que l’Église, en condamnant tout ce qui se rattache à l’ésotérisme, prononcerait sa propre condamnation car ce serait la rupture définitive avec le Centre. Antoine Faivre considère donc que l’ « ésotérisme » serait une « interface » efficiente, un passage ouvert alors qu’il a été obstrué. Que devient la critique du monde moderne si on ne s’aperçoit pas que le domaine de l’ésotérisme est dominé par les forces d’obstruction déifuges de la modernité ?
La transmutation de l’Église de Pierre en l’Église de Jean est le combat apocalyptique des derniers temps, le combat de la Femme et du Dragon, tel est l’enjeu de l’ésotérisme. l’Église a rejeté de façon simultanée la mystique – l’ésotérisme de la Femme – et la gnose dualiste – l’ésotérisme du Dragon. Cette concomitance de rejet est en soi un mystère qui renvoie aux divines paroles : « Je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » (Mat. 16,18)
La perspective adoptée par Rousse-Lacordaire lui cache cette dimension eschatologique et enraye sa réflexion devant l’évidence : « La condamnation du spiritisme intervint significativement au moment même où le culte marial battait son plein avec la déclaration de l’Immaculée Conception par la bulle Ineffabilis Deus (1854), et avec la reconnaisance des apparitions de la rue du Bac (1830), de La Salette (1847) et de Lourdes (1858) », observe-t-il (196). Mais alors il faudrait oser mettre en miroir le cycle des épiphanies mariales avec les grandes étapes du processus de formation de l’ « attitude ésotériste » que notre auteur fait remonter à la Renaissance ; et, à ce propos, on s’étonnera qu’il ne relève pas l’effacement de l’anthropologie ternaire – corps, âme, esprit – par l’humanisme renaissant.
La Porte par où Dieu sortit pour aller aux hommes est la Porte par laquelle les hommes entreront pour aller à Dieu ! La Présence mariale, parce qu’elle révèle l’image de Dieu, rectifie l’erreur d’homologuer le Créateur à un principe impersonnel de la manifestation : « Voici la Porte de Yahvé ; par Elle entreront les justes » (Ps 118, 20).
Jérôme Rousse-Lacordaire pense que l’ésotérisme qui apparaît à la Renaissance est une expatriation du christianisme. Il estime qu’ « expérience ésotérique et expérience théologique ne sont pas identiques, mais (qu’) elles sont deux manières de déployer une expérience religieuse, sur le mode de l’intuition imaginale pour la première, sur le mode de la réflexivité discursive pour la seconde » (244). Cette constatation justifie, à ses yeux, une approche théologique qui se placerait sur le terrain de l’expérience. Cependant rien n’indique que l’expérience théologique, telle qu’il l’envisage, soit autre chose qu’un simple exercice rationnel et puisse accéder à une expérience intellective, à une intellectualité sacrée. De plus, son analyse amalgame ce qu’il appelle l’ « expérience ésotérique » et la « tradition des apôtres » qui est l’authentique discipline de l’arcane, le véritable « secret de Marie ». En effet, l’Assomption de la Vierge est le paradigme de la réalisation ascendante donnée à l’homme par le sacrifice du Christ. L’infusion de l’esprit dans la phénomène mystique est davantage une ins-périence qu’une expérience. Dans l’extase mystique les sens sont « suspendus » mais l’âme ne quitte pas le corps : c’est l’esprit qui est « ravi ». Au contraire, le secret maçonnique, comme toute « expérience ésotérique », vise à atteindre le dédoublement psychique provoqué, se plaçant sur la voie des plans magiques (10).
L’ésotérisme du Dragon s’oppose à l’ésotérisme de la Femme. Antoine Faivre, cité avec déférence par Rousse-Lacordaire, est contraint de distinguer l’ésotérisme de la mystique : « l’ésotériste paraît davantage s’intéresser aux intermédiaires révélés à son regard intérieur par la vertu de son imagination créatrice, que tendre essentiellement vers l’union avec le divin » (11). Or, cette distinction entre l’ésotérisme et la mystique n’est pas acceptable dans la mesure où elle ne tient pas compte de la substitution qui s’est opérée, à la Renaissance, entre la mystique et l’ésotérisme. C’est parce que la mystique a été rejetée hors-champ de la théologie que l’ésotérisme a pu apparaître comme contre-champ du théologique. L’hypothèse d’ « expatriation » de l’ésotérisme s’avère par là même infondée. C’est, plus exactement, une double scission dans le champ théologique qui permet l’avènement de l’ésotérisme au sens où l’entend Rousse-Lacordaire. La première a lieu d’abord entre les domaines de l’ascétique et de la mystique, la seconde entre la mystique et la théologie. Dans le triptyque paulinien, corps-psyché-pneuma, ce dernier – la « fine pointe de l’âme » dans le langage des mystiques – est désormais séparé des deux autres niveaux. La théologie moderne, abandonnant le paradigme ternaire, laisse le champ libre à l’ésotérisme pérennialiste qui se l’approprie. Si l’on peut parler d’expatriation c’est uniquement celle que provoque ce rejet du paradigme ternaire. L’interprétation de Rousse-Lacordaire est sur ce sujet assez confuse et considère, suivant en cela les travaux de Gedaliahu Guy Stroumsa (12) qu’il y aurait eu d’abord transformation de l’ésotérisme en mystique : « Passé le IVème siècle, quand la réception du baptême, devenue sans danger, se généralise, il semble que le vocabulaire de l’ésotérisme passe dans le mysticisme » (292). Doit-on alors considérer que l’expatriation dont il parle s’amorce avec cette substitution lexicale ? Mais alors il faudrait admettre que l’ésotérisme chrétien fondamental fut rejeté en même temps que la scission de la mystique et de la théologie et qu’il s’agit par conséquent de distinguer entre l’ésotérisme qui advient avec la Philosophia perennis de celui qui a été mis en demeure dans la langue mystique.
Comme la « fausse gnose » dénoncée par saint Paul (Timothée, VI, 20), on peut donc parler d’un « faux ésotérisme », celui que Jérôme Rousse-Lacordaire fait débuter en « 1471, année de la publication de la traduction latine d’une bonne partie du Corpus hermeticum à Trévise, chez Geraert Van der Leyde » (27). Ainsi, par une sorte de paradoxe ultime, la thèse de Rousse-Lacordaire accrédite la lecture hérésiologique dix-neuviémiste de l’ésotérisme qu’elle prétendait dénoncer : « La rupture était consommée : l’ésotérisme était devenu, aux yeux de nos modernes hérésiologues, l’héritier direct de l’hérésie majeure des débuts du christianisme. Désormais toute l’histoire de l’ésotérisme pouvait être lue dans cette lumière : la philosophia perennis, la magie et la kabbale des ésotéristes renaissants, qui se voulaient pourtant des apologètes du christianisme, n’étaient finalement que des réalisations historiquement différentes mais essentiellement semblables du gnosticisme antique. » (320)
9. Cf. Louis Charbonneau-Lassay, « L’Iconographie du Cœur de Jésus. L’emblème du Pélican dans l’iconographie chrétienne », Regnabit, 4ème année, n°11, avril 1925, pp. 375-383.
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lundi, 12 mai 2008
"Péguy de combat" de Rémi Soulié
Paru récemment aux éditions les provinciales, admirablement dirigées par Olivier Véron, le dernier livre de Rémi Soulié retrouve cette vérité de Charles Péguy. L’ouvrage se présente comme une simple paraphrase ininterrompue d’écrits péguiens, une série incessante de citations liées entre elles par de courtes phrases de transition. Cette forme retrouve superbement cette relation si essentielle du « lisant et du lu » dont Péguy a parlé dans Clio : « la lecture est l’acte commun, l’opération commune du lisant et du lu, de l’œuvre et du lecteur, de l’auteur et du lecteur ».
C’est à cette opération de lecture que nous convie Rémi Soulié ; son livre tente de saisir Péguy dans l’unité de son être, tel qu’il se déploie dans sa vie et ses œuvres, à partir d’une perspective qui nous permet d’embrasser du regard cette unité. À travers le dialogue qu’il instaure, Rémy Soulié nous dévoile l’axe qui structure la pensée de Péguy, ce foisonnement interne et singulier qui chemine au gré des associations d’idées, des images et des thèmes. C’est axe, c’est la Croix en son royaume de France. Hélas, cette seule race élue des temps modernes, la française, s’est oubliée, s’est dissolue. Il lui faut retourner à la source de son âme, opérer un retour sur elle-même : un mouvement analogue de la techouva juive. Mais il n’y a pas de retour sans la Grâce.
Sur la question juive, il ne serait pas honnête de vouloir séparer Péguy de Bernard Lazare. Les sympathies sionistes de Péguy s'orientèrent exclusivement vers l'humanisme juif de son ami. Pour Bernard Lazare, la Vérité et la Justice avaient un caractère absolu. S’il fonda, en 1899, le premier périodique sioniste-socialiste, Le Flambeau, jamais il ne transigea avec les exigences politiques et les intérêts nationaux, ce qui l’amena à s’opposer au caractère bourgeois et étatique du mouvement sioniste : « Je ne suis pas de ce gouvernement, écrivait-il à Herzl en 1899, il n’est pas celui que rêvaient jadis les prophètes ou les humbles gens qui écrivaient les psaumes. Mais si je me sépare de vous, je ne me sépare pas du peuple juif, de mon peuple de prolétaires et de gueux, et c’est à sa libérati





