mercredi, 30 janvier 2008

11 septembre 2001 : la mort d'Ulysse

 par Alain Santacreu 
 
 
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Dans le cadre de la publication à rebroussement des différents avant-dire parus dans notre revue
 
 

d3e890751beeab9fa450145faac6398f.png Dante, dans l’étrange chant XXVI de L’Enfer, propose un récit de la mort d’Ulysse, si différent de celui de la tradition, que sa lecture en est toujours restée énigmatique. On y voit Ulysse, dans le huitième cercle de l’enfer, faire le récit de son dernier voyage :
      « Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. […] J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou qui dura cinq mois. Après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut que l’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième, la poulpe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer, comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »   
     Selon Dante, c’est bien parce qu’il a franchi les limites de l’Être qu’Ulysse est damné. Rusé, habile et ingénieux, sachant éviter tous les dangers par son courage et son éloquence, Ulysse, figure légendaire de l’homme occidental, a donc suivi une voie illégitime et, bien qu’il aperçoive, escarpée et abrupte, la montagne du Purgatoire au milieu du grand océan de l’Être, il ne peut l’atteindre et encore moins le « Paradis terrestre » qui se trouve en son sommet ; c’est qu’il a négligé son âme pour s’adonner à la perversion de l’intelligence, à la joie de la connaissance illimitée du « Non-Être » du monde en tant que spectacle. Ulysse a sacrifié l’Esprit à l’esprit moderne.
     L’ultime transgression odysséenne opère donc un renversement des symboles et la « nova terra » de Dante s’inverse en un « nouveau monde » : l’Amérique.
     Les colonnes d’Hercule avaient été érigées par le héros, lors du Dixième de ses travaux, à son retour d’Érythie, l’Île occidentale de la Mort, par delà l’Océan. Ce fut dans une « coupe d’or » qu’il navigua pour ramener en Europe le fameux troupeau de Géryon. S’élevant de part et d’autre du détroit de Gibraltar, les colonnes constituèrent la ligne de partage entre l’océan Atlantique et le bassin méditerranéen et circonscrirent l’espace géographique assigné aux hommes. Elles délimitaient la frontière de protection à ne pas dépasser, à ne pas franchir. Il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Car seuls les détenteurs de la « coupe d’or » sont habilités à franchir les limites humaines.
e230c43d9c862fe9f252e46d540ead65.jpg René Guénon, dans un chapitre des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, précise que sur d’anciennes monnaies espagnoles figuraient les deux Colonnes d’Hercule reliées entre elles par une banderole portant la devise "Non plus ultra", et il ajoute : « c’est de cette figuration qu’est dérivé le signe usuel du dollar américain ; mais toute l’importance y a été donnée à la banderole qui n’était primitivement qu’un accessoire, et qui a été changé en la lettre S dont elle avait à peu près la forme, tandis que les deux colonnes, qui constituaient l’élément essentiel, se trouvaient réduites à deux petits traits parallèles. » Et de conclure : « la chose n’est pas dépourvue d’une certaine ironie, puisque justement la " découverte" de l’Amérique a annulé en fait l’ancienne application géographique du Non plus ultra ». Sans doute est-ce pour cela que Charles Quint choisit de changer sa devise en Plus ultra qui deviendrait le cri des conquistadors.
     La date du 11 septembre 2001, ce jour tragique de la destruction des tours jumelles du World Trade Center, est la visualisation spectrale des Colonnes d’Hercule à travers le symbole du dollar. Le symbolisme inversé du « billet vert » précipite la vision exclusivement quantitative de la monnaie. René Guénon encore, dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, fait remarquer que, dans les diverses traditions, l’argent était véritablement chargé d’une « influence spirituelle », dont l’action pouvait effectivement s’exercer par le moyen des symboles qui en constituaient le « support ». On mesure les dangers auxquels nous expose la monnaie profane et « mécanique » des temps qui sont les nôtres, alors que les influences psychiques les plus délétères se sont substituées aux influences spirituelles d’antan. À cet égard, on soulignera que le 11 septembre précéda de quelques jours l’officialisation de la « monnaie européenne », coupée de toute souveraineté d’ordre supérieur. On remarquera le graphisme de ce nouvel « Euro », reproduisant, à l’intérieur d’une sorte de U renversé – l’initiale d'Ulysse – les deux barres parallèles et horizontales, affaissées comme à l’image des Twin Towers détruites : .
     Manhattan est devenu le reflet crépusculaire de Gilbraltar, ce rocher de l’extrême-occident qui, en 711, fut le premier point de la conquête musulmane. 
 
 
  (Avant-dire du n° 8 de Contrelittérature, Hiver 2002)

 

 

 

 

vendredi, 04 mai 2007

Les niches russes

      On lira ci-dessous l'article que Gérard Conio écrivit spécialement pour le n° 16 de Contrelittérature consacré à la "Russie intérieure". L'auteur, dans un nouveau livre, Du Goût du Public, publié récemment aux éditions de l'Âge d'Homme,  reprend cet article dans une version développée.

 
 
 
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Les niches russes

 par Gérard Conio
    
 
     Je crois aux «  niches » préconisées par Bourdieu pour résister à l’épidémie de rhinocérite libérale et liberticide qui s’est abattue sur le monde. Il y a à Moscou des niches où l’on travaille et où l’on se rencontre entre amis, loin des hauts lieux du pouvoir et de l’argent où les gros bonnets distribuent les prébendes et constituent leurs cours de favoris plus ou moins ineptes. Ces niches aujourd’hui sont menacées et vendues à l’encan, privatisées et données au plus offrant. Ces lieux convoités pour leur emplacement et leur possibilité d’exploitation risquent de tomber dans les mains de gens incultes et sans scrupules uniquement alléchés par les profits faciles du «  bizness ». Ainsi le veut la nouvelle idéologie qui gouverne le monde et n’a pas épargné la Russie. Il y a une vérité de la mondialisation qui n’est pas seulement dans l’unification économique du monde, la concentration des richesses et le remplacement du travail par la spéculation, mais dans la corrélation intime entre tous les constituants de la réalité mondiale, entre les parties et le tout. À cet égard, les « niches », en Russie ou ailleurs, ne sont peut-être qu’un détail infime balayé par le processus de privatisation, mais elles sont le révélateur d’une totalité, celle des mécanismes d’exploitation et de déshumanisation de la planète Terre.
     L’un des procédés les plus efficaces de la domination mondiale par les gens d’affaires, ces démons si bien décrits par Baudelaire, est la dissociation des points d’impact de leur emprise. On ne fait pas forcément le lien entre le sort des populations du tiers monde acculées à la famine, celui des chômeurs européens victimes des licenciements abusifs, et les victimes des réformes libérales votées pour éliminer des classes entières devenues des obstacles à la modernisation et jetées aux poubelles de l’histoire. Au train de ces réformes, il n’y aura bientôt plus de services publics et les États ne garderont plus que leur drapeau comme souvenir de leur glorieux passé.  
     Dans ce plan mondial de déstructuration des anciennes sociétés, la culture a une place, comme on dit, « sensible ». Englobée dans le marché, elle n’a plus le choix qu’entre le suicide et la prostitution.  Mais il y a la politique mondiale et il y a la vie des gens. Il y a la Russie et il y a les Russes. Il y a la Russie extérieure, celle du pouvoir, des relations publiques, des banques, des comptoirs, des bureaux de change, des grandes surfaces, des «  cottages » de nouveaux riches, il y a la Russie des commémorations, des expositions, des biennales, des « jubilées », des galas, du luxe, la Russie télévisée, mercantile, en un mot, la Russie « civilisée »,  et il y a la Russie intérieure.
  Le théâtre est le noyau central de cette Russie intérieure et si je devais choisir une figure comme emblème de l’âme russe, je  prendrai celle de l’acteur.
 
 
L'Acteur et l'âme russe

   Je crois que toute la culture et toute la société russe se placent sous cette figure de l’acteur. À mon sens, celui qui en a poussé le plus loin toutes les contradictions et tous les déchirements a été l’écrivain Vassili Rozanov. Je pense à Rozanov parce qu’il est celui qui a pressenti le plus justement les catastrophes qui allaient découler de la rupture révolutionnaire, que l’on ne saurait limiter à la seule révolution d’octobre. Rozanov, qui a eu le temps d’éprouver dans sa vie, dans son esprit et dans sa chair, les horribles conséquences de cet effondrement de la vieille Russie, puisqu’il est mort de faim et de froid  en 1919,  n’a cessé jusqu’au bout de s’identifier à cet emblème de la culture russe qui est la figure de l’acteur, une figure dotée d’un pouvoir magique de transfiguration et de résurrection, comme un phénix souterrain doté d’un mystérieux pouvoir de régénération, un chaînon clandestin de l’histoire russe, comme un « joker » dont la réapparition périodique assure la continuité de cette  histoire à travers tous les bouleversements. Rozanov s’est identifié avec une passion christique à cette duplicité fondamentale qui traverse l’histoire russe et la tire simultanément vers le haut et vers le bas, vers des cimes sublimes et vers les bas-fonds de la dépravation. Il en a véritablement incarné tous les aspects, comiques et tragiques, et a porté l’art de la provocation jusqu’à une sorte de sacrifice rituel et exemplaire. Il s’est démis de sa personnalité propre pour se fondre au flux contradictoire de l’histoire, tout en  protégeant, comme Montaigne dans son «  arrière-boutique », les trésors spirituels, culturels, poétiques et artistiques, qui sont le vrai patrimoine de la Russie, un patrimoine non officiel, non public,  mais secret, celui de la Russie intérieure. C’est cette continuité-là que la figure de l’acteur transmet à travers l’espace et le temps russes, dans un dialogue et un conflit permanents entre le dehors  et le dedans.
     Quel fil secret relie la figure de l’acteur, vouée à l’exhibition et au travestissement, et cette « Russie intérieure » qui s’enterre et se  perpétue dans des niches pour échapper à la pollution ambiante ? Nombre de publications actuelles, dues au travail des « niches », notamment les livres de Vladimir Zabrodine sur Eisenstein et le théâtre et sur Eisenstein et Meyerhold, montrent que la meilleure défense de cette «  Russie intérieure » s’exerce à travers une théâtralisation de la vie, une mise en scène sacrificielle de soi-même, comme le seul moyen pour l’artiste, pour le poète, pour le penseur, d’affronter victorieusement « le monde terrible » de la vie, de la rue, de la société, du pouvoir, de la politique, bref, d’une communication qui isole et d’une information qui désinforme. Seul le « mentir vrai » du jeu d’acteur peut démasquer les stéréotypes d’une vérité instituée que d’inimaginables moyens de pression incrustent dans la conscience collective comme des cancers de l’âme qui rongent insidieusement le corps social. Pourtant ce mal est si profond et si sournois qu’il attaque à présent le tissu même d’une culture théâtrale pourtant fortement enracinée dans une école, dans un public, dans un métier.
     À l’époque du monolithisme, on vivait sous le conformisme de l’identique, de l’homogène, de la répétition, de la reproduction. Aujourd’hui, on vit sous le conformisme d’une multiplicité tellement superficielle, tellement formelle, tellement réduite à des signes sans chair et sans âme qu’elle instaure un nouveau type d’uniformité, grise, insipide, l’uniformité du vide intérieur. Cette fausse diversité correspond  à une « mise à niveau » encore plus incompatible avec les lois de la création que l’intégration obligatoire de l’individualité à la totalité. L’« ostraniénié » qui était auparavant un moyen efficace d’échapper à la tyrannie des modèles et à la pesanteur d’une tradition momifiée, cette « étrangéisation » qui permettait le renouvellement des « sujets » , est devenue en soi un nouveau poncif. On « ostréanise » les grands auteurs, non en les transposant dans leur intégrité mais en les désintégrant et en les assimilant à une réalité qui est la négation même de tout ce qu’ils représentent.
 
 
La mondialisation de la servitude

   Une loi du temps présent est celle de l’amalgame, non par la réduction du divers à l’identique mais par la contamination d’une altérité dépravée. L’altérité n’est plus  comprise comme une ouverture vers l’autre, vers l’ailleurs, une « sortie hors de soi », au sens où l’entendait Eisenstein, comme la tension vers une synthèse, mais comme un principe de dissémination. La multiplicité du « patchwork » artistique dans l’ordre de l’espace correspond à la segmentation des « clips » dans l’ordre du temps. Le dénominateur commun est dans l’atomisation de la substance créative. Il s’ensuit une stérilisation du contenu par la forme. Au lieu d’être, comme dans l’avant-garde, un facteur créatif, un facteur d’altérité vivante, la déconstruction de la forme devient un signe purement décoratif qui couvre la perte d’intégrité de l’œuvre d’art, dans tous les sens du terme. Le collage, le montage ne sont plus des principes dynamiques de création, ils sont les alibis d’un éclectisme vide qui, lui-même, masque l’aliénation de l’art par des facteurs sociaux, économiques. La sphère de l’art est ainsi entièrement colonisée par la sphère de la vie, elle est colonisée de l’intérieur, au nom d’une autonomie qui a perdu tout son sens.
   L’art tout entier a subi le sort de « l’homme qui rit » de Victor Hugo, on le met tous les jours à la torture pour faire rire une populace avilie et abrutie par les réflexes  grégaires  du commerce, de la consommation et du spectacle. C’est pourquoi je préfère la Russie sauvage, barbare, primitive à la Russie « civilisée ». La grande différence entre la Russie et certains pays de l’Est avec notre Occident soi-disant «  civilisé »  était dans la primauté du principe artistique sur le matérialisme et le pragmatisme d’une société entièrement conditionnée par l’acquisition des biens. En cela, le communisme, en dépit de ses tares, a véritablement édifié un mur de protection contre la séduction de l’Occident bourgeois, contre la tentation de l’embourgeoisement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas une bourgeoisie soviétique, qui a fini par triompher, mais qu’il y avait  dans la culture de ce temps-là un élément de théâtralité pure, de désintéressement, une vision purement artistique, poétique du monde, une passion de l’imagination,  que l’on trouvait aussi bien dans la science que dans l’art. Cette gratuité était permise par la tutelle étouffante de l’État. Grâce au minimum vital assuré à la plupart des citoyens, la recherche du confort matériel n’était pas une priorité.
   Les gens aujourd’hui sont conscients de ce qu’ils ont perdu avec la disparition d’un État oppressif mais protecteur. Quand Firs, dans La Cerisaie, parle amèrement de « la catastrophe » et qu’on lui demande ce qu’il entend par là, il répond : «  la liberté », à savoir la suppression du servage. Les spectateurs russes ne manquent pas d’applaudir à cette réplique, qui exprime si bien leur propre conviction. La vraie table rase, sauvage et inepte de l’héritage culturel ne s’est pas faite sous le communisme, elle est en train de s’accomplir aujourd’hui sous nos yeux au nom de la modernisation, au nom des « réformes ».
     On vient de publier un beau texte de Pavel Mouratov, intitulé « Le collège », où ce Russe blanc, anticommuniste acharné, fait un éloge vibrant du travail de la femme de Trotski, qui en 1919 et 1920  dirigeait ce qu’on appelait alors « le collège des musées », chargé de la protection des musées et des monuments artistiques (1).   
   Il s’agissait alors  de reconstituer un État mis à mal par la guerre et la révolution. Cette entreprise de redressement  s’est effectuée grâce à une passion gestionnaire qui n’était pas dictée par des intérêts privés, par le goût du lucre, mais par l’intérêt général. Quand le feu s’est éteint, cette bureaucratisation a dégénéré. Il y a toujours eu des fonctionnaires qui avaient à cœur l’intérêt de l’État, mais les répressions staliniennes ont largement contribué à discréditer un régime fondé sur le double langage. Il s’est alors produit une dissociation entre la sphère publique et la sphère privée. Grâce à la prise en charge par l’État d’une part importante de leur budget, les citoyens qui avaient la chance d’échapper à la paranoïa policière jouissaient de loisirs considérables sans être soumis à la pression crétinisante de la publicité et à l’attrait des biens de consommation. La propagande idéologique n’avait pas de prise réelle sur des esprits désabusés et avait un effet plutôt dissuasif.    
     Cette société  du loisir est en train de disparaître sous la loi d’une nouvelle servitude. On n’a plus le temps aujourd’hui de refaire le monde dans les cuisines, sauf dans les niches.  L’immense majorité des citoyens est aujourd’hui  à la merci d’un petit nombre de gens qui monopolisent tous les secteurs de l’économie. Quand ce processus aura complètement rongé de l’intérieur tous les domaines de la culture : la vie théâtrale, le monde de l’édition, l’art, la musique,  le cinéma, il ne restera plus d’espace de liberté pour les créateurs qui refusent de signer le pacte avec le diable et de perdre leur âme pour des biens illusoires, car réduits le plus souvent à leur  valeur de signes.
     On réduit la littérature, l’art, le théâtre au rang de procédés publicitaires du mercantilisme. L’usage des sponsors est révélateur de cette dégradation de la création au profit de la consommation. Bienheureux Khlebnikov qui clamait la victoire des producteurs sur les consommateurs, des créateurs sur les utilisateurs ! Il pouvait alors librement inventer sa poésie d’outre-entendement,  sans se plier aux lois de la  « communication » et aux impératifs de «  la socialisation ». Il est mort à la bonne heure, avant la débâcle fatale. Aujourd’hui, la dictature communiste, celle de l’alignement de la multitude sur un modèle unique,  ne fait que se reconstituer  perpétuellement  sous d’autres formes, sous d’autres étiquettes, par d’autres modes de conditionnement.    
 
 
Le lien et le lieu

     On pourrait résumer la question en deux mots : « Servir et ne pas se servir ». Mais ce serait  faire de l’art une idole, une hypostase, une sphère idéale détachée de la vie. L’avant-garde a justement détruit cette illusion vampirique en rapprochant l’art et la vie, en faisant de l’art un mode de vie, une manière d’être et non plus seulement un fétiche auquel on sacrifie la vie. Mais au-delà de cette rupture, il y a cependant une continuité entre  l’avant-garde et le mouvement qui l’a  précédée, à l’âge dit d’argent.  Depuis le symbolisme, l’art a  remplacé la religion. Sans cette dimension spirituelle, l’art tombe dans le n’importe quoi, dans un éclectisme de bazar. L’art n’est ni social, ni économique, ni politique, ni même civique, il est religieux par essence. Mais il est religieux dans la vie et par la vie, la vie sensible. Il est un mode sensible, sauvage de penser. «  Servir et ne pas se servir », pour éviter le narcissisme, mais sans rompre la continuité entre l’art et la vie. Ne pas entrer dans l’art comme on entre en religion, mais respecter ses lois propres, spécifiques, dans le sens d’une communauté chaleureuse, d’un échange intersubjectif : vivre l’art comme un lien et non comme un lieu.
      Cette primauté du lien sur le lieu, de l’ontologie sur la topologie est la plus sûre défense contre les menaces d’instrumentalisation. Cette détermination du lieu par le lien est aussi un facteur d’espoir, car ces lieux que nous aimons, qui sont devenus consubstantiels à notre vie, nous savons que nous pouvons les quitter, nous savons que nous pourrons les reconstituer ailleurs, partout, car ce sont des lieux de résistance spirituelle. Au fond, la culture russe a toujours été une culture des catacombes et c’est parce qu’elle a su s’enterrer, s’occulter,  qu’elle a transmis de génération en génération des valeurs spirituelles qui ont survécu aux pires cataclysme. Les « niches russes » sont des  foyers  culturels et spirituels mais aussi domestiques, où les objets quotidiens, les mets et les boissons que l’on offre, que l’on partage, prennent un sens spirituel, où  tout ce qui est si galvaudé, si dégradé dans la vie pratique est comme sanctifié par un lien invisible et immortel. Cette fusion organique de l’art et de la vie est le contraire de la fonction d’exhibition  dévolue à l’art dans la société du spectacle. Dans ce contexte, le théâtre et l’acteur sont particulièrement menacés. Un écrivain, un peintre, même un musicien peuvent créer leurs œuvres dans l’intimité, dans le secret, à l’abri de la foule, pour quelques-uns, pour des « happy few », pour quelques amis ou même seulement pour eux-mêmes. Il y a dans cette humilité, dans cette acceptation une immense fierté qui m’émeut profondément. Je pense ici tout particulièrement à un peintre qui s’est complètement retiré de la vie sociale et continue à peindre pour le plaisir, tous les jours, inlassablement, des tableaux admirables qu’il ne montre qu’à sa femme et à quelques élus. Chacun de ses tableaux est un monde en soi, un monde à part, un anti-monde qui transfigure le monde réel. Il en est de même pour la littérature. Le poète Iliazd aimait à dire qu’un livre publié était un livre mort. Mais il n’en est pas de même pour le théâtre, pour les acteurs qui ont besoin du public pour exister. Il est vrai que le théâtre, que les acteurs souffrent terriblement de cette contrainte.
     En privant l’art de la catharsis, de sa capacité de sublimation et de transfiguration, de sa fonction d’exorcisme du mal de vivre, on le confond avec une angoisse existentielle que S.I. Witkiewicz appelait « tripaillarde » et qu’il assimilait au désespoir amoureux des midinettes. C’est le sentiment métaphysique ramené au frisson du fait divers crapuleux et sanglant, un dérivé du vieux romantisme. Telle est la véritable signification du post-modernisme, une simplification caricaturale des formes héritées du passé. Mais, on peut parfois avoir la nostalgie  du mélodrame et du vaudeville  du bon vieux temps, devant les fariboles prétentieuses et insipides qu’on nous sert aujourd’hui. Dans la plupart des spectacles à l’affiche, on concocte pour le public des mixtures de texte, de danse, de pantomime et de dessin animé qui relèvent de l’esthétique du supermarché et de l’idéologie du « melting-pot ».
     Devant ce confusionnisme crétinisant, les « niches » sont les vecteurs à la fois de l’invention créatrice et de la transmission vivante de l’héritage. Par leur seule existence discrète et tenace, par leur travail patient et désintéressé, elles s’opposent au déchaînement des turpitudes philistines qui ont investi les lieux publics.  
 
 
l'impérialisme du marché

      Il est aisé de reconnaître dans la passion contemporaine pour un « amalgame bariolé », «  le mélange simplificateur » qui, selon Constantin Léontiev, était appelé à désagréger le monde. Il faut reconnaître que les grands penseurs réactionnaires du XIXème siècle ont été plus sagaces dans leurs prévisions que les progressistes radicaux, dénoncés par Rozanov en 1909 – notamment dans ses articles sur Azef – ces apôtres moralistes du nihilisme qui ont préparé la révolution d’octobre. Auschwitz et le Goulag ont été les symboles des systèmes totalitaires monolithiques qui ont cherché à maîtriser la société de masse par la concentration de la masse, Hiroshima aura été le manifeste américano-libéral du démocratisme totalitaire qui  vise à  résoudre ce problème par l’atomisation de la masse. Au lieu de coaguler la masse dans une pâte homogène, le démocratisme totalitaire recrée de l’uniforme avec du divers. Sa force ne réside pas dans l’intégration mais dans la désintégration produite par «  le mélange simplificateur » dont Léontiev avait décelé le germe destructeur chez « le petit-bourgeois moyen européen » du XIX siècle. Ce petit-bourgeois n’est pas mort. Il gouverne le monde. Ce petit-bourgeois, c’est le philistin haï des romantiques, c’est le  miechtchanine,
symbole de la  pochlost’, de la trivialité qui hante la littérature russe de Gogol à Dostoïevski et a été, de ce fait, une inépuisable source d’inspiration. En russe, une assonance rapproche le mot  miechtchanine du verbe désignant le mélange, miechat’. Le monde entier est sous le signe de cet amalgame entre un retour à toute forme d’obscurantisme et la modernité économique qui, comme Marcel Duchamp l’avait déjà montré, a comblé le vide créé par la mort de Dieu en introduisant une nouvelle idole : l’ Argent. Mais l’Argent avait besoin d’un système pour étendre ses tentacules sur le monde, un mode d’action totalitaire. Ce système, ce mode d’action, c’est le MARCHÉ.  
    Dans un premier temps, il fallait faire table rase et éliminer les vestiges du vieux monde, c’est pourquoi le MARCHÉ a institué une révolution permanente et mondiale qui a démoli successivement  les anciennes idoles et les anciens mécanismes de pouvoir. Mais dans sa phase la plus récente, le MARCHÉ a eu besoin d’auxiliaires pour mieux dominer les esprits. On a donc assisté à un « retour du refoulé », favorisé par la politique et la propagande de régimes qui ont substitué aux monolithismes du passé  ce que l’on pourrait appeler un despotisme appauvri, un despotisme modeste qui n’ose pas dire son nom et se dissimule sous les apparences fallacieuses de la démocratie et du progrès. Dans Charachka, adaptation théâtrale du Premier Cercle de Soljénitsyne, Loubimov a fort bien désigné la figure du Père comme lien entre le totalitarisme soviétique et l’ancien impérialisme russe. Il a également, d’une manière un peu simpliste mais efficace, par les litanies concoctées par Martynov, montré comment le communautarisme stalinien avait récupéré la religiosité orthodoxe pour mieux s’implanter dans les esprits et les cœurs. Mais cette dénonciation tourne à vide car elle s’adresse aux formes totalitaires  d’un passé désormais périmé.     
     La Russie passe sans cesse de l’ordre au chaos, du chaos à l’ordre. Aujourd’hui, on perçoit les signes inquiétant d’une restauration, d’un ordre qui se reconstitue sournoisement sous le chaos, profitant de la déception croissante des populations devant le sort  qui leur est fait, au nom du «  réalisme économique » qui a remplacé  efficacement « l’avenir radieux ».     
  Les amalgames qui contribuent à un remodelage du monde correspondent à ce que Spengler appelle « la pseudomorphose ». Les  structures des systèmes modernes de domination s’incrustent dans les anciennes structures, les rongent de l’intérieur, les absorbent et créent du nouveau avec de l’ancien. C’est ainsi que le christianisme a succédé au paganisme. Mais cette pseudomorphose spenglérienne allait dans le sens de l’histoire, dans le sens d’un devenir, même si au début du XXème siècle, c’était celui du déclin de l’Occident et s’il signifiait le remplacement des cultures anciennes par la civilisation technocratique. Aujourd’hui cette « pseudomorphose » agit dans un sens rétroactif, elle ne crée substantiellement rien de nouveau, mais se sert des formes anciennes pour masquer son propre vide. Elle n’est plus un organisme vivant, mais une caricature du passé. L’art contemporain est placé tout entier sous le signe de cette  « caricature » qui  vide son modèle  de l’intérieur pour ne garder qu’une façade, un décor rappelant les prestiges défunts. On peut en trouver un emblème dans les réhabilitations urbaines, les Mac Donald’s qui s’incrustent dans des lieux jadis célèbres de grands restaurants, de grands magasins, dont ils ne gardent que le cadre pour le remplir de leurs cochonneries. À Moscou, rue Tver, le siège de l’ancienne Union des artistes de théâtre (le STD) est maintenant occupé par une galerie marchande, qui s’appelle «  Galerie de l’Acteur ».        
     Quel est donc l’avenir des «  niches russes » dans un espace et un temps dévastés par cette caricature meurtrière de la figure emblématique qui, jusqu’à présent, a maintenu, contre vents et marées, la permanence d’une aspiration, d’une foi dans une vie autre que matérielle, autre qu’animale, autre qu’alimentaire, autre que physiologique, autre qu’économique, autre que sociale, dans un ailleurs appartenant à la sphère du projet, de l’utopie, d’un jeu transcendantal ?    
 
 
La métaphysique des niches
 
  Chaque principe de domination engendre immédiatement son contraire, mais il faut se méfier des pièges de la dialectique et du miroir. La force des niches, de ces petits mondes qui défient la règle du monde, la règle du temps présent, est dans leur capacité de contournement et d’enfouissement. En refusant d’emblée la règle du jeu, elles gardent intacte leur puissance de transmission d’un héritage spirituel qui n’a plus sa place dans l’espace social. Comme hier, comme toujours, la culture russe est bien vivante et continue à se perpétuer dans des lieux non officiels, des caves, des théâtres de poche, des appartements,  avec cette vitalité du chat dont parlait Dostoïevski et qui est indissociable de l’anarchisme russe. Il est vrai que les nouveaux temps de trouble que connaît la Russie favorisaient un défoulement général propice à toutes les confusions, notamment entre la permissivité libérale et la révolte instinctive contre toute forme d’organisation. Cette fibre libertaire engendre une métaphysique du bric-à-brac, une théâtralité ludique et spontanée qui déjouent  en permanence les stratégies calculées d’un économisme à courte vue.        
   La figure de l’acteur est essentiellement contradictoire, l’essence même de l’acteur est la contradiction : dans sa signification emblématique, il est un énantiosème, une aporie. Plus l’acteur est possédé par sa vocation mimétique, plus il est appelé à se prendre en haine, plus il est tenté par le suicide et la folie. L’un des grands acteurs du théâtre Vakhtangov, Gritsenko, a fini dans un hôpital psychiatrique. J’ai gardé le souvenir d’une nuit entière de discussion avec l’un des grands acteurs de la scène russe actuelle, qui me racontait ses doutes et ses tourments et sa crainte de perdre sa personnalité sous la multiplicité de ses masques. L’amour du théâtre est inconcevable sans la haine du théâtre. L’amour et la haine du théâtre sont chez les acteurs les deux faces de leur vocation. Oleg Efremov, fondateur du « Sovriemmennik » puis directeur du Mkhat, qui avait consacré toute sa vie au théâtre,  ne pouvait dissimuler l’aversion qu’il éprouvait pour les visages des acteurs dont, disait-il,  tous les muscles n’étaient plus qu’une pâte à modeler façonnée par  les « gueules » de leurs personnages. La plus grande haine est la preuve du plus grand amour. Il en est de même pour la littérature. Vassili Rozanov, graphomane génial, qui avait la littérature dans le sang, n’a cessé de clamer sa haine de la littérature, de dénoncer ce poison qui le rongeait, absorbait ses forces vitales. Cet amour et cette haine du théâtre, de la littérature, sont les composantes simultanées d’un même sentiment de possession et de malédiction. L’acteur, l’écrivain sont possédés par les mots, par le texte, ils vivent, pourrait-on dire, « en langue ». Le théâtre, la littérature sont hantés par une ambivalence fondamentale, une sainteté de la perdition.  Il n’en est pas de même pour la musique, ni pour la peinture. Je n’ai jamais trouvé chez un musicien, chez un peintre, la  haine de la musique ou de la peinture. Quand les peintres constructivistes ont proclamé la mort de la peinture, lors de l’exposition du dernier tableau, en 1921, ils n’ont fait que reconnaître la conséquence d’une évolution historique jugée inéluctable. Et les raisons de ce passage de l’art à la technique n’étaient pas seulement idéologiques. En dépit de la connexion intime entre l’art et la politique, dans les années vingt, cet adieu à un mode d’expression jugé périmé était fondé sur la nécessité de créer un nouveau langage conforme à la modernité. C’est à cause de ce même esprit du temps, à cause des conditions du nouveau mode de vie, qu’aujourd’hui la peinture n’a plus sa place dans les foires d’art contemporain. D’une certaine façon, on pourrait même considérer que les peintres constructivistes, en dépit de leur engagement dans le mouvement communiste, en répudiant la peinture de chevalet, se positionnaient dans un sens contraire aux orientations officielles de la culture d’État.       
 
 
L 'acteur et son double
 
     Quand on jette à présent un regard rétrospectif sur cette époque, on est amené, d’ailleurs, à considérer autrement qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, le rapport entre les totalitarismes et les avant-gardes. Si leur antagonisme et leur antinomie ne font aucun doute, il existe entre eux des convergences d’un autre ordre qui ont trait à leur commune situation dans l’espace et dans le temps. On ne saurait examiner seulement l’art d’avant-garde sous l’angle de la transcendance et d’une intemporalité qui ferait abstraction de tout contexte. La comparaison avec la situation actuelle de l’art dans un monde qui a apparemment changé de repères et de signes permet d’éclairer l’expérience des avant-gardes radicales dans un sens dont on ne peut écarter les systèmes totalitaires qu’elles ont dû affronter, à l’est et à l’ouest. Il ne faut pas penser les contradictions dans la continuité, dans un ordre de succession (comme l’a fait Groys dans son Staline œuvre d’art), mais dans la simultanéité. C’est la leçon que l’on peut tirer du dédoublement de l’acteur appelé à se vivre dans une contradiction simultanée pour obéir à la loi cruelle de l’incarnation.  C’est la leçon de Rozanov pour éviter les pièges de la dialectique et de l’amalgame. Indépendamment des constructions intellectuelles contradictoires édifiées a posteriori par les spécialistes, il est, en effet, une question que l’on n’abordera jamais dans les médias, qui est celle de la connivence obligatoire et inavouable entre la grandeur de l’art et les traumatismes de l’âme provoqués par la terreur. Comment se fait-il que les époques totalitaires soient «  à la fois » des époques d’infamie et de sublimité ? Comment peut-on abstraire la poésie des « Oberiouty » des circonstances tragiques de son émergence ?  Certes, les Oberiouty russes, non moins que les dadaïstes russes, ont exprimé une vision du monde tournée vers la transcendance. Mais quand j’écoute la sublime et déchirante  Elégie du Vvedenski, dans le spectacle récent de Loubimov,  je ne  retrouve pas le frisson d’horreur sacrée que j’éprouvais en entendant Nicolas Khardjiev me la réciter en se frappant la poitrine pour m’indiquer, à l’abri des micros, le sort réservé par le maître des âmes et des mots à ces poètes qu’aujourd’hui on assimile sur nos tréteaux aux histrions du jour. Tel n’est pas le cas de Loubimov, car il a vécu sa part de cette histoire. Mais le côté démonstratif et didactique de son spectacle, toute cette stylisation théâtrale, les airs lancinants de Martynov joués par les musiciens de Grindenko, les litanies psalmodiées par les acteurs, sonnaient en totale distorsion avec l’essence même de cette poésie qui était une plainte de Job, le cri déchirant de tout un peuple voué à l’ignominie et à l’avilissement. Ici, je ne peux m’empêcher de donner raison à  Tsvetaïeva, à Scriabine,  qui ont refusé une  théâtralité factice au nom de la poésie pure, au nom de la musique pure. Mais cela ne met en cause ni l’essence même du théâtre, ni celle du drame intime de l’acteur, cela ne se rapporte qu’à une mise en œuvre scénique inadéquate d’un matériau poétique qui appelait un autre type de transposition.
     Le théâtre, en dépit de ses distorsions, de ses compromissions, reste le lieu où le dedans se projette vers le dehors pour en extirper les vices cachés, la misère spirituelle, et substituer à la place publique la scène intérieure où chacun, dans son isoloir intime, poursuit ses rêves utopiques.
 
 
(1) Pavel Mouratov, "Le collège", in La peinture de l'ancienne Russie, p. 67., Éditions Aïris-Press, Lagouna-Art, 2005, 432 pages (en russe dans le texte). 

mardi, 27 février 2007

LE SAINT SÉNAIRE

À Daniel Facérias

 

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Dentelles aux fenêtres de l’âme ses jambes
S’ouvriront à l’orée du désir le linceul
Vert de la nuit tombera alors sur la terre
Vertiges de nos mains rondes de ses épaules

Qui dira où ira l’énergie du désir
Infini le cœur cher du saint sénaire
Qui tentera encor l’amour chevaleresque

S’ouvriront tous les jours de son corps l’aura jaune
D’un soleil sur la hanche sablée d’une dune
Les trous de lumière l’azur des tam-tams quand
En plein cœur de nos fronts l’éclair aura jailli

Qui dira où ira l’énergie du désir
Infini le cœur cher du saint sénaire
Qui tentera encor l’amour chevaleresque

S’ombragera l’oiseau par trajectoires d’ailes
Sur sa peau noire nigra sum sed formosa
Quand jeûnera la chair quand l’esprit mangera
L’âme l’âme devenue désir désiré
 

                                                        Alain Santacreu 

 

 

vendredi, 23 février 2007

Contrelittérature et autogestion

           Yvon BOURDET
           (1920- 2005)


     Le sociologue Yvon Bourdet fut le premier à conceptualiser "la talvera" de Jean Boudou ; cette notice bio-bibliographique, établie par François Pic, voudrait lui rendre hommage.



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     Ni la Revue française de sociologie, ni les Cahiers internationaux de sociologie, ni L’Homme et la Société, aucune revue française n’a consacré à ce jour la moindre ligne au sociologue Yvon Bourdet, mort à Paris le 11 mars 2005 à l’âge de 85 ans.
     Seul le quotidien Le Monde a publié, par la plume d’Olivier Corpet, un de ses disciples puis collègue – auteur en 1982 d’une thèse de troisième cycle intitulée Matériaux pour une sociologie de l’autogestion, actuellement directeur de l’IMEC, Institut Mémoires de l’édition contemporaine – une courte notice dans son “ Carnet Disparitions ” du jeudi 17 mars 2005, page 12.
     Toutes autres archives, à commencer par celles du Comité pour l’histoire du CNRS, sont également muettes…
    Le silence des grandes revues de sociologie trouve son explication première dans un ouvrage d’Yvon Bourdet : Éloge du patois ou l’itinéraire d’un occitan. Cet ouvrage, hapax dans la bibliographie de son auteur, est source de du black-out et de l’ostracisme opposés, dès parution, à Yvon Bourdet. Vous n’y pensez pas ! Prendre le “ patois ” pour objet sociologique ? Qui plus est pour en faire l’éloge ? Voilà presque un affront à la Recherche française ! À tout le moins, un bâton pour se fourvoyer et s’exclure d’une intelligentsia inexorablement hexagonalisée. En dépit de quoi, comme cela s’était produit quatre ans auparavant lors de la parution de Parler croquant (Paris, Stock 2, 1973, coll. Dire), ouvrage de son “ congénère ” limousin de Corrèze Claude Duneton, le public et le succès sont au rendez-vous !
     “ Je suis né, en 1920, dans un hameau (le Bros-haut) de la commune d’Albussac, en Corrèze. Mes parents étaient de petites exploitants agricoles (sept à huit bêtes à cornes). ” résume-t-il dans un article lumineux (Matériau…, 1982). Puis, dès les premières lignes de son Éloge du patois : “ À l’âge de cinq ans, j’ai été brusquement transplanté –huit heures par jour– dans une école de la République française, en laquelle ma langue maternelle (la seule dont j’eusse l’usage) non seulement ne se parlait pas mais était interdite. Le reste de la journée et dans la cour même de récréation de l’école,  je continuais à parler ce patois corrézien ”.
     Il ne saurait être question de pratiquer, à notre tour, le même mépris, d’effacer, à la faveur de ces/ses seules sensibilité et compétence sociolinguistiques, les multiples champs et compétences d’Yvon Bourdet. Celui-ci dut d’ailleurs, dès les premiers mots de son livre suivant, L’espace de l’autogestion (1978), faire – à l’intention de ceux qui se désolaient de le voir abandonner de vrais sujets à la faveur d’un non-sujet – la mise au point que voici, page 11 : “ La parution de l’Éloge du patois (ou l’itinéraire d’un occitan) a été interprétée, notamment par ceux qui s’en tenaient au titre, comme l’ouverture d’un nouveau champ d’investigation et donc l’abandon des recherches sur l’autogestion et sur l’austromarxisme. Si ces observateurs pressés avaient seulement pris la peine de parcourir la seconde partie du livre, ils y auraient pu voir la reprise de thèses d’Otto Bauer, par exemple, … ” poursuivant, avec une ironie certaine, quelques lignes plus loin : “ Cet égarement [celui d’Y. Bourdet s’intéressant au patois !] hors des chemins balisés de la recherche “ scientifique ” a pu produire la surprise, la pitié ou la Schadenfreude selon les degrés des relations personnelles, de l’amitié à la concurrence … ”
     Les principaux chantiers de recherche d’Yvon Bourdet –qui fondèrent sa réputation internationale– sont bien l’Autogestion, l’Austro-marxisme, la question des minorités nationales – et plus particulièrement la revendication occitane.  
     Après des études de théologie, une licence de lettres, une agrégation de philosophie, enfin une thèse, Yvon Bourdet entre au CNRS où il achève sa carrière comme maître de recherche, section Sociologie. Encouragé par Raymond Aron à introduire en France les travaux des théoriciens de l’austro-marxisme (Rudolf Hilferding, Max Adler, Otto Bauer), il collabore aux revues Socialisme ou Barbarie et Arguments, avant de devenir, en 1966, l’animateur de la revue Autogestion, créée par le sociologue Georges Gurvitch (devenue Autogestion et Socialisme, puis Autogestions en 1980, avant de, selon O. Corpet, “ s’arrêter en 1986, lasse de courir après toutes les récupérations idéologiques de ce vocable vite dénaturé ”.
    La contrelittérature gardera la mémoire d'Yvon Bourdet, “honnête-chercheur”, historien et théoricien de l’autogestion, penseur lucide et critique des espaces de la différence.


Bibliographie succincte

* Communisme et marxisme. Éd. Michel Brient, 1963.
* Traduction, introduction et notes de : Démocratie et conseils ouvriers de Max Adler. Paris, Maspéro, 1967.
* Otto Bauer et la Révolution. Textes choisis, présentés et annotés. S. l., E.D.I., 1968.
* Introduction à : Le Capital financier de Rudolf Hilferding. Parias, Éd. de Minuit, 1970.
* La délivrance de Prométhée. Pour une théorie politique de l’autogestion. Paris, Anthropos, 1970.
* Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international. I : L’Autriche (en collaboration avec F. Kreissler, G. Haupt et H. Steiner). Paris, Les Éditions ouvrières, 1971.
* Introduction à : Démocratie politique et démocratie sociale de Max Adler. Paris, Anthropos.
* Figures de Lukács. Paris, Éd. Anthropos, 1972. 223 p. Contient le texte d’un entretien de l’auteur avec György Lukács, 16 avril 1971.
* Pour l’autogestion. Paris, Éd. Anthropos, 1974.
* En collaboration avec Alain Guillerm. Clefs pour l’autogestion. Paris, Seghers, 1975. 288 p. (Coll. Clefs).
* En collaboration. Que lire ? Bibliographie de la révolution. S. l., E.D.I., 1975.
* Éloge du patois ou l’itinéraire d’un occitan. Récit. Paris, Galilée, 1977. 181 p. (Coll. Coup pour coup).     
* En collaboration avec Olivier Corpet, Jean Duvignaud, Georges Gurvitch, Jacqueline Pluet. Qui a peur de l’autogestion ? Liberté ou terreur. Paris, Union générale d’éditions 10/18, 1978. X-430 p. (Coll. Cause commune).
* L’espace de l’autogestion. Paris, Galilée, 1978. 101 p. (Coll. Débats).
 
( Cette notice bio-bibliographique de François Pic est parue
dans Contrelittérature N°17, Hiver 2006, p. 5 ) 

vendredi, 22 septembre 2006

L'esprit traditionnel de l'idée libertaire

par Alain Santacreu


     Mes parents étaient des anarchistes espagnols et j’ai lu  Kropotkine et Proudhon bien  avant de lire Guénon. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est dans l'oeuvre de ce dernier que j’ai compris l’esprit traditionnel de l’idée libertaire.
     On sait que l’aspect proprement « politique » de la transmission guénonienne se concentre essentiellement dans son livre Autorité spirituelle et pouvoir temporel. Selon René Guénon, la société médiévale fut le modèle occidental de l’organisation sociale traditionnelle.
     Si l’on consent à comprendre l’idée libertaire comme la plus haute expression de la societas, on découvrira cette évidence que l’époque romane fut libertaire sans pour cela déroger à l’esprit de la Tradition.


L’idée libertaire et l’idéologie anarchiste

     Toute erreur moderne n’est que la négation d’une vérité traditionnelle incomprise ou défigurée. Au cours de l’involution du cycle, le rejet d’une grille de lecture métaphysique du monde a provoqué la subversion de l’idée libertaire et sa transformation en idéologie anarchiste.
     La négation des archétypes inversés de la bourgeoisie, à laquelle s’est  justement livrée la révolte anarchiste – en particulier durant tout l'entre-deux siècle jusqu’à cet événement métapolitique essentiel que fut la guerre d’Espagne – ne pouvait qu’aboutir à un nihilisme indéfini, puisque son apriorisme idéologique lui interdisait la découverte des « archés » véritables. Cette incapacité fut l’aveu de son impuissance spirituelle à dépasser le système bourgeois.
     La négation du centre, perçu comme principe de l’autorité, au bénéfice d’une périphérie présupposée non-autoritaire, est l’expression d’une pensée dualiste dont la bourgeoisie elle-même est issue. Ainsi l’anarchie s’oppose à l’idée libertaire comme la contre-tradition à la Tradition.
     En grec, arkhé  signifie à la fois «  commencement » et « commandement », les philosophes employaient ce mot pour désigner les principes premiers, les archétypes. Précisément, l’anarchisme s’assimile à la contre-tradition par cette « coupure » avec les principes, que l’on retrouve aussi bien dans l’allégorie du déluge que dans le symbolisme de l’arbre inversé dont les racines ont été coupées.
     Centre et périphérie sont de nature différente. Si la périphérie appartient au domaine de la création, le centre exprime la dimension transcendante de l’Incréé. Or, puisque l’expression de l’Incréé est, pour l’homme, de l’ordre du symbole, l’autorité spirituelle ne saurait être que symbolique – et ce, au plein sens du terme, c’est-à-dire en incluant son efficience opérative (1).
     Un pouvoir qui ne reposerait plus sur la coercition ni sur la violence mettrait à jour les ténèbres de l’anti-tradition : c’est quand l’on veut la faire passer pour « naturelle » que la hiérarchie centralisée devient centraliste, apparaît arbitraire et engendre naturellement la révolte. La suprématie du centre sur la périphérie est d’ordre métaphysique, la réalisation spirituelle que suppose l’initiation est l’émergence en nous d’une transcendance individuelle prévalant contre toute coercition et collectivisation de la personne.
     C’est pourquoi le Christianisme, parce qu’il rend à l’individu la valeur infinie de la personne, ne peut que s’opposer à l’État. Mais il ne faudrait jamais perdre de vue cette donnée sociologique essentielle : la religion née avec l’État-Cité alors que l’initiation meurt lorsque naît l'État. C’est donc par sa dimension initiatrice que le Christianisme assume l'idée libertaire.


La Société contre l’État

     Le passage de la société « primitive », initiatique et sans État, à la société  étatique n’est pas le fait de l’économique mais du politique. (2)
     L’émergence de l’État apparaît liée au processus d’individuation psychologique : il semble qu’il y ait une corrélation parfaite entre l’  «  histoire » politique de l’humanité et l’ « histoire » du moi. L’homme véritable, libéré de toute conscience égotique, ne peut trouver un état social adéquat à sa propre libération que dans une société théocentrique où l’autorité est de l’ordre du spirituel. Cependant, de même que ce n’est pas l’effacement du « moi » que requiert l’ésotérisme chrétien mais sa transfiguration, l’idée libertaire ne vise pas à la négation de l’État mais à son rééquilibrage par  rapport à la société.
     Le Moyen-Âge fut sans doute, dans l’histoire de l’Occident, l’expression la plus parfaite de l’idée libertaire. L’apogée de la civilisation chrétienne se produisit parce que l’unité, dans la diversité des formes d’organisation et des figures supra-individuelles, au lieu d’être un lien extérieur fondé sur la force, se trouvait être l’ « esprit chrétien » qui se manifestait au-delà des intérêts matériels et terrestres : l’unité ne résidait pas dans le système féodal, ni même dans aucune forme particulière de la vie communautaire – que ce soient les coopératives villageoises, les guildes, corporations et confréries de professions, les ligues citadines, les églises, les cloîtres, ou encore les ordres de chevalerie. Ce fut simplement l’esprit chrétien qui harmonisa toutes ses formes différenciées, et les assembla, en direction d’une unité supérieure, en une sorte de Société des sociétés dont l’État moderne ne serait que la contrefaçon.
     L’idée libertaire n’est pas un anarchisme mais une « acratie ». L’esprit traditionnel de cette idée ne peut se découvrir qu’en reconnaissant la distinction opérée par la théologie médiévale entre les notions d’auctoritas et de potestas. Tout pouvoir humain est une usurpation du Centre. L’État, usurpateur absolu, est la figure antéchristique de cette neutralisation des valeurs qui vise à établir sa propre mondialisation. Dans la Bible, dès la Genèse, Yahweh exige la décentralisation des structures humains. S’Il disperse les bâtisseurs de Babel (Genèse, XI, 4), c'est qu’ils sont les profanateurs du Centre : les hommes doivent être dispersés car le Centre n’est pas de ce monde, il est le lieu de l’Éternel, du non-manifesté, le Lieu des lieux. La volonté humaine de concentration est donc une rébellion contre l’ordre divin.
     Pour un doctrinaire anarchiste comme Bakounine (3),  Dieu  est la source de toute autorité humaine et c’est sur l’idée de Dieu que se fonde tout pouvoir. L’existence de Dieu est, par conséquent, selon lui, incompatible avec la liberté de l’homme. L’État lui apparaît comme le « frère cadet de l’Église » : la disparition de l’État implique donc la négation de Dieu. À l'opposé de ces thèses anarchistes, pour l’esprit traditionnel, bien au contraire, c’est l’État qui est une négation de  Dieu. Voilà pourquoi l’idée libertaire conçoit la fonction pacifiante du chef comme l’exercice d'un non-pouvoir sacrificiel. C’est ainsi qu’il faut interpréter traditionnellement le rôle « passif » du roi arthurien.
     Rassembler ce qui est épars est opération du Saint-Esprit, ce n'est pas une praxis humaine : «  Si l'Éternel ne bâtit pas la Maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain » (Psaumes, 127, 2).  La délivrance par des moyens trop humains est expressément anti-traditionnelle. La restitution de l’idée libertaire à la Tradition est pour l’homme spirituel une obligation – au sens où l'entendait Simone Weil lorsqu’elle disait : « Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations » (4).


Le Prêtre, le Chevalier et l'Ouvrier

     À l’opposé de l’esprit bourgeois des Derniers Temps, la pauvreté est une valeur spirituelle : métaphysiquement le pauvre est celui qui a absolument tort par rapport au monde, celui qui représente désormais tout ce qu’il y a de non-pouvoir sur terre et que tout pouvoir se propose d’exterminer. Il est le négateur absolu de la négation totale, c’est-à-dire celui qui, ne possédant rien des « possessions » de ce monde, ne se reconnaît  pour « chef » que Jésus-Christ, le Pauvre des pauvres.
     On sait que la doctrine hindoue distingue trois races métaphysiques de l’humanité. La prise de pouvoir par la bourgeoisie moderne a provoqué l’  « intériorisation » des castes traditionnelles : le Prêtre, le Chevalier et l’Ouvrier sont devenus les dimensions spirituelles de la pauvreté. Car, en Occident, les trois castes « deux fois nées » sont celles du Prêtre, du Chevalier et de l’Ouvrier. Le Vishnu-purâna, décrivant les caractéristiques de l’Âge sombre désigne la « bourgeoisie » comme la caste dominante des derniers temps : « Les possédants (vaishyas) abandonneront agriculture et commerce et tireront de quoi vivre en exerçant des professions mécaniques. » (5)
     Tout au long de l’histoire moderne, la capacité sacrificielle des classes productrices occidentales a témoigné d’une qualification spirituelle dont la bourgeoisie resta toujours essentiellement démunie. « La classe ouvrière » des sociétés modernes ne correspond pas à la quatrième caste des sociétés traditionnelles. Elle contient en son sein des éléments qui la qualifient, au même titre que la paysannerie, réceptrice du « folklore », dont René Guénon a bien explicité qu’il contenait, souvent à l’insu même des pratiquants, les résidus cachés des connaissances anciennes.
     Il n’est pas insignifiant que les premières expressions du mouvement coopératif, dans ses formes « héroïques », aient conservé les fondements de l’idée libertaire. Il serait intéressant d’étudier les deux types de subversions qui transformèrent ce socialisme originel en ses formes modernes. On y rencontrerait un premier type de subversion matérialiste – le marxisme –immédiatement « redoublé » par un second type de subversion spiritualiste – le spiritisme (6).
     L’idée libertaire, dans sa manifestation économique et sociale, prend la forme des corporations ouvrières et ne peut se « réaliser » que dans un contexte traditionnel.
     Cette interprétation ouvrière de la Tradition se rattache à la forme traditionnelle de l’eschatologie prophétique et l’erreur serait de la confondre avec le courant idéologique de l’utopie.
     Si l’utopie est le produit de l’imagination, l’idée libertaire provient du Saint-Esprit. Alors que l’image utopique est une image de « ce qui devrait être », l'idée libertaire est à l'image de « ce qui est ». L’une est l’expression du désir de ce qui apparaît « juste », l’autre est une nostalgie de la Justice divine. La première imagine un espace parfait mais sans ciel ; l’autre s’étend, selon son essence, au dessus du social, touche à ce qui a trait à la composition spirituelle de l’humanité.
     Pour l’eschatologie, l’acte décisif est transcendantal ; pour l’utopie, tout est soumis à la volonté humaine. Cependant la pensée eschatologique donne lieu à deux formes de messianisme : le messianisme prophétique qui soumet la réalisation de la rédemption à la volonté d’adhésion de tout homme interpellé et le messianisme apocalyptique, pour lequel la décision de la rédemption est strictement divine et «  instrumentalise » l’humain pour son accomplissement. L’idée libertaire appartient bien sûr à la lignée de l’eschatologie prophétique, celle du Aleph divino-humain.
     Dans l’ordre du Aleph, c’est la liberté qui domine : la liberté en Dieu et la liberté par rapport à Dieu.
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(1) « L'exercice de l’autorité peut ne pas être toujours visible tout en ne cessant d’agir sur la vie sociale dont elle constitue comme l’axe ou le pôle. » Jean Hani,  La Royauté sacrée , Éditions de La Maisnie, 1984, p.10.
(2) Cf. Pierre Clastres : La Société contre l'État, Éditions de Minuit, 1974.
(3) Bakounine, Dieu et l'État, Éditions Mille et une nuits, 1996.
(4) Simone Weil, L’enracinement, Éditions Gallimard, 1990, pp. 9-10.
(5) On mettra cette citation en relation avec ses paroles de René Guénon : « Il faut prendre garde à ceci : l’initiation représente véritablement et légitimement l’esprit, animateur principiel de toutes choses, tandis que, pour ce qui est de la  "pseudo-initiation", l’esprit est évidemment absent. Il résulte immédiatement de là que l’action exercée ainsi, au lieu d'être réellement "organique", ne peut avoir qu’un caractère purement  mécanique » . René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Éditions Gallimard, 1989, p.239.
(6) René Guénon a souvent insisté, notamment dans L’erreur spirite, sur le fait que le spiritisme recruta de façon privilégiée parmi les socialistes de 1848. Cela ne signifie pas cependant qu'il faille se hâter de souscrire aveuglément à la thèse du «  socialo-occultisme » forgée par Philippe Muray ( Le 19ème siècle à travers les âges,  Denoël, 1984) ; bien au contraire, selon nous, les remarques de Guénon pourraient nous permettre de lire le monde moderne comme une subversion continue de l'idée libertaire.