dimanche, 31 décembre 2006
Louis Charbonneau-Lassay
La contrelittérature entend « catholique » en son sens pleinement métaphysique et non strictement confessionnel, même si ce dernier sens participe justement de ce catholicisme intégral, de cette « Grande Église » des âmes libres, selon la belle expression de Marguerite Porete, dont Louis Charbonneau-Lassay fut l’un des derniers et plus nobles témoins.
À l’occasion de la récente réédition du Bestiaire du Christ, aux éditions Albin Michel, notre collaborateur Daniel Facérias a écrit, dans le dernier numéro de Contrelittérature, l’article que nous reproduisons ci-dessous.
CHARBONNEAU-LASSAY : LE VISIBLE ET L'APPARENT
par Daniel Facérias
L’Enfouissement
En 70 (1), le second Temple de Jérusalem est définitivement détruit, emportant la structure même de la tradition hébraïque centrée sur lui. Cette destruction définitive est concordante avec la première destruction des Tables de la Loi par Moïse – qui inaugure les 40 années de désert – dont les débris se trouvaient dans l’Arche. La Mishna (2), qui rapporte les événements de la destruction et de la fuite des Sages (rabbis) à Babylone, dit que l’Arche et les pierres taillées s’enfoncèrent dans le sol pour ne plus être visible des hommes, après la destruction du premier Temple. Cette disparition (3) mériterait à elle seule un développement signifiant pour la période que nous vivons. Cette disparition est en fait un enfouissement, un creuset.
L’enfouissement n’est pas une coupure ou un enlèvement, c’est plutôt comme l’étymologie latine du mot nous l’indique (fodere, creuser) un creusement intérieur. Le creusement intérieur met une distance entre le visible et l’apparent. Le visible est ce que l’œil du cœur perçoit ou, en d’autres termes, ce que l’intus voit et lit (4), c’est le lieu du Verbe dans le sens chrétien du logos, la Tente de la rencontre (5). Cet enfouissement s’accompagne, dans la Mishna, de la voix de la Shekinah qui annonce au Grand Prêtre : « Nous partons ». Il ne s’agit pas, là non plus, de l’effondrement de la Tradition mais du retrait de l’apparence. L’apparent est ce qui est manifestement lisible sur tous les plans corps, âme et esprit ou, autrement dit, le Temple est le lien social, le lien de l’âme et le lieu de la présence spirituelle. Le monde juif est réduit à l’exil, à l’éparpillement, contraint à la quête du Temple intérieur (6) .
Le Creuset
Ce préambule est une manière de présenter la fonction particulière et inclassable de Charbonneau-Lassay. Comme le vieux Tobie (7) qui reçut une tâche à accomplir, Charbonneau-Lassay a eu pour fonction d’enfouir l’apparent dans le visible, de procéder au creusement de l’aspect esôterikos (8) de la tradition chrétienne afin de la préserver et de la transmettre.
Le Bestiaire du Christ recueille, avant dispersion, les signes et les traces d’un enseignement désormais tu, retranché de l’apparent. Comme les pierres taillées du Temple, les « supports » rassemblés, même s’ils comportent une influence spirituelle, n’étaient que les nœuds mémo-techniques, pourrions-nous dire, d’une tradition orale, le creuset d’un enseignement « cœur à cœur » (9) qui désormais est devenu silencieux, mais qui ne s’est pas éteint, il est une braise(10) que l’ange de Dieu peut raviver à tout instant.
Le corpus christianorium, à partir du Quatorzième siècle, comme l’indique Dante dans la Divine Comédie (11), se « clôt » (12) dans sa partie médullaire, n’irriguant plus les confréries, les écoles, les corporations et autres organisations qui structuraient la vie sociale. La chute de l’Ordre du Temple en 1314 peut être perçue comme une résonance mutatis mutandis de la destruction du Temple de Jérusalem (13). Cette analogie est excessive si nous la limitons à l’apparent, elle est majeure si nous en considérons le visible. En effet, la Shekinah en quittant le Temple de Jérusalem n’abandonne qu’un tas de pierres, une carcasse vide laissant aux archéologues une poussière vaine. L’apparent se résorbe mais reste désormais visible dans l’intus. La fonction de Louis Charbonneau-Lassay a consisté à répertorier la clôture, à l’identifier afin qu’elle s’enflamme aux premiers souffles du relèvement. : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront » (14).
Le Bestiaire du Christ recueille, avant dispersion, les signes et les traces d’un enseignement désormais tu, retranché de l’apparent. Comme les pierres taillées du Temple, les « supports » rassemblés, même s’ils comportent une influence spirituelle, n’étaient que les nœuds mémo-techniques, pourrions-nous dire, d’une tradition orale, le creuset d’un enseignement « cœur à cœur » (9) qui désormais est devenu silencieux, mais qui ne s’est pas éteint, il est une braise(10) que l’ange de Dieu peut raviver à tout instant.
Le corpus christianorium, à partir du Quatorzième siècle, comme l’indique Dante dans la Divine Comédie (11), se « clôt » (12) dans sa partie médullaire, n’irriguant plus les confréries, les écoles, les corporations et autres organisations qui structuraient la vie sociale. La chute de l’Ordre du Temple en 1314 peut être perçue comme une résonance mutatis mutandis de la destruction du Temple de Jérusalem (13). Cette analogie est excessive si nous la limitons à l’apparent, elle est majeure si nous en considérons le visible. En effet, la Shekinah en quittant le Temple de Jérusalem n’abandonne qu’un tas de pierres, une carcasse vide laissant aux archéologues une poussière vaine. L’apparent se résorbe mais reste désormais visible dans l’intus. La fonction de Louis Charbonneau-Lassay a consisté à répertorier la clôture, à l’identifier afin qu’elle s’enflamme aux premiers souffles du relèvement. : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront » (14).
La Bonne Lumière
L’enfouissement est en fait la construction d’une arche (15). Progressivement, l’arche « chrétienne », dissimulée derrière la légende du Saint Graal, dans le trobar clus des troubadours ou dans d’autres dits qui ne s’entendent que par l’intus, a disparu même de la visibilité des cherchants les plus avisés.
Les organisations dont Louis Charbonneau-Lassay fait état (16) ont subi la corrosion des temps et la dispersion. Cet enfouissement plus opaque ne signifie pas pour autant disparition car, l’Évangile l’affirme : « Cherchez et vous trouverez ». La difficulté réside dans la manière d’entreprendre la recherche, comme Louis Charbonneau-Lassay l’écrit : « la mémoire des hommes a laissé tomber en oubli de très anciens signes symboliques, aucun pourtant, n’est mort de cette chute, et quand une main les relève et présente en bonne lumière, leurs sens oubliés, ils se révèlent pleins de sève pour offrir aux âmes une nourriture qui parfois semble vraiment s’être enrichie de valeur en se condensant dans le silence des siècles, ainsi qu’il advient de ces vieux élixirs que de très longues années de repos ont dotés dans l’ombre de nos caves, d’une incomparable vertu. » (17)
La « bonne lumière » est l’Esprit qui, dans une démarche spirituelle authentique, éclaire l’œil du cœur. La tentation « universitaire » qui consiste à rendre « scientifique » (18) ce qui ne l’est pas, détourne, de facto, le champ de l’investigation et ne trouve que poudre excrémentielle et charbon (19). Saint Bernard exprime la quête authentique comme une marche de « clarté en clarté » et la connaissance comme l’éveil et la garde du cœur. L’intelligence des choses ne procède pas du savoir livresque ou mental mais de l’état de l’être. La « main qui relève » est la main que le Souffle inspire, que, pour reprendre une expression médiévale, « le fond noble » de l’homme anime avec justice et vérité.
La Main et le Souffle
La main et le Souffle sont, d’une certaine manière, les deux mouvements du cœur (20). Ce qui n’est pas sans rapport avec « la main de justice et la main bénissante » (21), la rigueur et la miséricorde, la droite et la gauche. Louis Charbonneau-Lassay nous donne à entendre et à lire intérieurement le sens apparemment caché que nous ne pourrons saisir qui si nous faisons une démarche « ontologique ».
Cette démarche ontologique, liée à une initiation - au sens étymologique du terme, est reçue dans la perspective que « ce n’est pas dans la connaissance qu’est le fruit mais dans l’acte de saisir » (22). Le Sens est reçu, comme la Grâce. L’acte de saisir ( la main ) est inspiré ( inspirare, "dans le souffle" ). La chevalerie médiévale, par le maniement de l’épée, illustre parfaitement ce dont il s’agit. Le Verbe est « une épée à deux tranchants » (23) qu’il faut manier, c’est à dire traduire en acte et, plus fondamentalement, réaliser par une configuration de son être au Christ, Verbe fait chair (24).
Par ailleurs, dans le même ordre d’idée « la simple vulgarisation » dont parle Charbonneau-Lassay dans le suite de son introduction citée est à mettre en lien avec le Traité de l’Eloquence Vulgaire de Dante et non pas avec la mise en ligne d’une connaissance quelconque : il s’agit d’une intégration ontologique du signe ou du symbole. La récente publication et la diffusion importante du Bestiaire le protège finalement et place le dépôt qu’il contient sous la meilleure des gardes celle du peuple, au sens d’ "ecclesia" : vox populi vox Dei.
Nous sommes bien au-delà de l’apparent car le savant de Loudun est un savant sans chaire, un Sage sans toge qui a rassemblé ce qui est épars, qui a scellé le coffre de l’Arche et qui l’a enfouie dans le cœur d’une transmission qu’une main juste peut révéler à nouveau.
Nous sommes bien au-delà de l’apparent car le savant de Loudun est un savant sans chaire, un Sage sans toge qui a rassemblé ce qui est épars, qui a scellé le coffre de l’Arche et qui l’a enfouie dans le cœur d’une transmission qu’une main juste peut révéler à nouveau.
Au Fil de l’Épée
Les lois divines et les décrets divins ayant été relégués eux aussi au musée, dans un silence qui en dit plus qu’il ne paraît, Louis Charbonneau-Lassay est un guide de la quête « contrelittéraire » qui nous retient et nous pousse à recouvrer au fond de nous-même les chérubins de l’Arche perdue.
L’imaginaire qui peuple les signes contenus dans l’Arche hante notre mémoire. Les artistes qui ont tracé de leur main « domptée » les signes et les symboles ont puisé dans leur imagination purifiée par la pratique insistante du Verbe de Dieu. Cette Parole manduquée, sans cesse apprise « par cœur » s’est imprimée de façon indélébile dans leur être même et ainsi le symbole a pris chair comme le fruit, confirmant ce que disait Jorge Luis Borges : l’imagination est un acte créateur de mémoire.
L’impression du Verbe dans l’âme tisse le fil d’Ariane, le fil de l’épée qui peut permettre de retrouver la « bonne lumière » et qui peut rendre apparent le visible. Approcher l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay nécessite une mise en demeure, une mise en règle. Il convient de s’amender de tout orgueil d’esprit et de se mettre à genoux devant le Sens qu’elle contient.
Il y a peut être dans l’air du temps, aujourd’hui, une possibilité de sortir du labyrinthe et de « nourrir les âmes » en redonnant aux mains qui se tendent le Souffle nécessaire à la saisie de l’Être. La crise institutionnelle de l’Église a permis paradoxalement un certain « recentrage » et une recherche des origines qui rendent possibles certaines choses.
Les formes anciennes illuminent ceux qui les approchent et les sources lointaines vivifient ceux qui s’y désaltèrent. De manière certes sporadique émergent, par le biais d’ouvrages ou de revues, des possibilités de recouvrance. Le fil est ténu mais pas rompu, que celui qui a des oreilles l’entende.
Notes :
1. Ce nombre est, dans la tradition hébraïque, le nombre de l’universalité humaine, le terme d’un cycle de civilisation. Noé, qui ouvre un nouveau cycle, a 70 descendants : les 70 nations que l’on retrouve dans la fête du Shavouot chrétien (la Pentecôte) où les apôtres s’expriment dans 70 langues, de même que le Christ envoie 70 disciples (72 exactement car 2 sont destinés aux juifs éloignés)
2. Talmud de Babylone, Sanhedrin 97, 98 b.
3. La recherche de l’Arche est une des quêtes majeures imprimées dans l’imaginaire du monde occidental.
4. Sens véritable du mot intelligence : intus legere, « lire à l’intérieur ».
5. Image biblique de la visibilité de Dieu (cf. Exode, 24)
6. Il est intéressant de souligner que c’est à ce moment là que l’on va fixer par écrit les commentaires oraux de la Torah.
7. Contre la loi assyrienne,Tobie enterrait les juifs morts déportés comme lui à Ninive. L’ensevelissement n’est pas sans rapport avec l’enfouissement car l’homme juif a un corps qui a contenu la Torah.
8. Ce terme est galvaudé, il signifie simplement l’intelligence intérieure du cœur opposé à la compréhension « mentale ».
9. Ce qui correspond à ce que l’on appelait, au temps du Christ, l’enseignement des grottes ( Le Christ enseignait à 3 degrés : public, disciples et, dans les grottes, aux 12 ). Cette pratique s’est perpétuée dans le christianisme occidental comme à la Sainte Baume par exemple.
10. « L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise entre ses pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche » (Esaïe 6,3).
11. La Divine comédie est déjà un premier enfouissement.
12. Du latin claudere, fermer.
13. Au terme d’un cycle annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament.
14. Ézéchiel 37, 9.
15. Les débris de la Table d’Émeraude brisée par Moïse sont rangés dans le coffre sacré.
16. En particulier L’Estoile Internelle.
17. Introduction au Bestiaire du Christ.
18. Dans l’acception moderne du terme.
19. Nous souhaiterions nuancer fortement cette prise de position. À notre sens, l ‘apport de certains travaux universitaires, tels ceux de PierLuigi Zoccatelli tout spécialement, sont d’une qualité indéniable et au dessus de tout soupçon (Ndlr).
20. Figure XV, in Bestiaire du Christ : La main au cœur de la croix.
21. In Bestiaire du Christ, chapitres 12 et 13.
22. Saint Bernard, Traité de la Considération, p. 105.
23. Psaume 149.
24. Il convient sur cette question de lire l’Éloge à la nouvelle chevalerie de Saint Bernard.
1. Ce nombre est, dans la tradition hébraïque, le nombre de l’universalité humaine, le terme d’un cycle de civilisation. Noé, qui ouvre un nouveau cycle, a 70 descendants : les 70 nations que l’on retrouve dans la fête du Shavouot chrétien (la Pentecôte) où les apôtres s’expriment dans 70 langues, de même que le Christ envoie 70 disciples (72 exactement car 2 sont destinés aux juifs éloignés)
2. Talmud de Babylone, Sanhedrin 97, 98 b.
3. La recherche de l’Arche est une des quêtes majeures imprimées dans l’imaginaire du monde occidental.
4. Sens véritable du mot intelligence : intus legere, « lire à l’intérieur ».
5. Image biblique de la visibilité de Dieu (cf. Exode, 24)
6. Il est intéressant de souligner que c’est à ce moment là que l’on va fixer par écrit les commentaires oraux de la Torah.
7. Contre la loi assyrienne,Tobie enterrait les juifs morts déportés comme lui à Ninive. L’ensevelissement n’est pas sans rapport avec l’enfouissement car l’homme juif a un corps qui a contenu la Torah.
8. Ce terme est galvaudé, il signifie simplement l’intelligence intérieure du cœur opposé à la compréhension « mentale ».
9. Ce qui correspond à ce que l’on appelait, au temps du Christ, l’enseignement des grottes ( Le Christ enseignait à 3 degrés : public, disciples et, dans les grottes, aux 12 ). Cette pratique s’est perpétuée dans le christianisme occidental comme à la Sainte Baume par exemple.
10. « L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise entre ses pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche » (Esaïe 6,3).
11. La Divine comédie est déjà un premier enfouissement.
12. Du latin claudere, fermer.
13. Au terme d’un cycle annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament.
14. Ézéchiel 37, 9.
15. Les débris de la Table d’Émeraude brisée par Moïse sont rangés dans le coffre sacré.
16. En particulier L’Estoile Internelle.
17. Introduction au Bestiaire du Christ.
18. Dans l’acception moderne du terme.
19. Nous souhaiterions nuancer fortement cette prise de position. À notre sens, l ‘apport de certains travaux universitaires, tels ceux de PierLuigi Zoccatelli tout spécialement, sont d’une qualité indéniable et au dessus de tout soupçon (Ndlr).
20. Figure XV, in Bestiaire du Christ : La main au cœur de la croix.
21. In Bestiaire du Christ, chapitres 12 et 13.
22. Saint Bernard, Traité de la Considération, p. 105.
23. Psaume 149.
24. Il convient sur cette question de lire l’Éloge à la nouvelle chevalerie de Saint Bernard.
17:50 Publié dans Les grands prédécesseurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, christianisme, spiritualité, religion
vendredi, 22 septembre 2006
L'esprit traditionnel de l'idée libertaire
par Alain Santacreu
Mes parents étaient des anarchistes espagnols et j’ai lu Kropotkine et Proudhon bien avant de lire Guénon. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est dans l'oeuvre de ce dernier que j’ai compris l’esprit traditionnel de l’idée libertaire.
On sait que l’aspect proprement « politique » de la transmission guénonienne se concentre essentiellement dans son livre Autorité spirituelle et pouvoir temporel. Selon René Guénon, la société médiévale fut le modèle occidental de l’organisation sociale traditionnelle.
Si l’on consent à comprendre l’idée libertaire comme la plus haute expression de la societas, on découvrira cette évidence que l’époque romane fut libertaire sans pour cela déroger à l’esprit de la Tradition.
L’idée libertaire et l’idéologie anarchiste
Toute erreur moderne n’est que la négation d’une vérité traditionnelle incomprise ou défigurée. Au cours de l’involution du cycle, le rejet d’une grille de lecture métaphysique du monde a provoqué la subversion de l’idée libertaire et sa transformation en idéologie anarchiste.
La négation des archétypes inversés de la bourgeoisie, à laquelle s’est justement livrée la révolte anarchiste – en particulier durant tout l'entre-deux siècle jusqu’à cet événement métapolitique essentiel que fut la guerre d’Espagne – ne pouvait qu’aboutir à un nihilisme indéfini, puisque son apriorisme idéologique lui interdisait la découverte des « archés » véritables. Cette incapacité fut l’aveu de son impuissance spirituelle à dépasser le système bourgeois.
La négation du centre, perçu comme principe de l’autorité, au bénéfice d’une périphérie présupposée non-autoritaire, est l’expression d’une pensée dualiste dont la bourgeoisie elle-même est issue. Ainsi l’anarchie s’oppose à l’idée libertaire comme la contre-tradition à la Tradition.
En grec, arkhé signifie à la fois « commencement » et « commandement », les philosophes employaient ce mot pour désigner les principes premiers, les archétypes. Précisément, l’anarchisme s’assimile à la contre-tradition par cette « coupure » avec les principes, que l’on retrouve aussi bien dans l’allégorie du déluge que dans le symbolisme de l’arbre inversé dont les racines ont été coupées.
Centre et périphérie sont de nature différente. Si la périphérie appartient au domaine de la création, le centre exprime la dimension transcendante de l’Incréé. Or, puisque l’expression de l’Incréé est, pour l’homme, de l’ordre du symbole, l’autorité spirituelle ne saurait être que symbolique – et ce, au plein sens du terme, c’est-à-dire en incluant son efficience opérative (1).
Un pouvoir qui ne reposerait plus sur la coercition ni sur la violence mettrait à jour les ténèbres de l’anti-tradition : c’est quand l’on veut la faire passer pour « naturelle » que la hiérarchie centralisée devient centraliste, apparaît arbitraire et engendre naturellement la révolte. La suprématie du centre sur la périphérie est d’ordre métaphysique, la réalisation spirituelle que suppose l’initiation est l’émergence en nous d’une transcendance individuelle prévalant contre toute coercition et collectivisation de la personne.
C’est pourquoi le Christianisme, parce qu’il rend à l’individu la valeur infinie de la personne, ne peut que s’opposer à l’État. Mais il ne faudrait jamais perdre de vue cette donnée sociologique essentielle : la religion née avec l’État-Cité alors que l’initiation meurt lorsque naît l'État. C’est donc par sa dimension initiatrice que le Christianisme assume l'idée libertaire.
La Société contre l’État
Le passage de la société « primitive », initiatique et sans État, à la société étatique n’est pas le fait de l’économique mais du politique. (2)
L’émergence de l’État apparaît liée au processus d’individuation psychologique : il semble qu’il y ait une corrélation parfaite entre l’ « histoire » politique de l’humanité et l’ « histoire » du moi. L’homme véritable, libéré de toute conscience égotique, ne peut trouver un état social adéquat à sa propre libération que dans une société théocentrique où l’autorité est de l’ordre du spirituel. Cependant, de même que ce n’est pas l’effacement du « moi » que requiert l’ésotérisme chrétien mais sa transfiguration, l’idée libertaire ne vise pas à la négation de l’État mais à son rééquilibrage par rapport à la société.
Le Moyen-Âge fut sans doute, dans l’histoire de l’Occident, l’expression la plus parfaite de l’idée libertaire. L’apogée de la civilisation chrétienne se produisit parce que l’unité, dans la diversité des formes d’organisation et des figures supra-individuelles, au lieu d’être un lien extérieur fondé sur la force, se trouvait être l’ « esprit chrétien » qui se manifestait au-delà des intérêts matériels et terrestres : l’unité ne résidait pas dans le système féodal, ni même dans aucune forme particulière de la vie communautaire – que ce soient les coopératives villageoises, les guildes, corporations et confréries de professions, les ligues citadines, les églises, les cloîtres, ou encore les ordres de chevalerie. Ce fut simplement l’esprit chrétien qui harmonisa toutes ses formes différenciées, et les assembla, en direction d’une unité supérieure, en une sorte de Société des sociétés dont l’État moderne ne serait que la contrefaçon.
L’idée libertaire n’est pas un anarchisme mais une « acratie ». L’esprit traditionnel de cette idée ne peut se découvrir qu’en reconnaissant la distinction opérée par la théologie médiévale entre les notions d’auctoritas et de potestas. Tout pouvoir humain est une usurpation du Centre. L’État, usurpateur absolu, est la figure antéchristique de cette neutralisation des valeurs qui vise à établir sa propre mondialisation. Dans la Bible, dès la Genèse, Yahweh exige la décentralisation des structures humains. S’Il disperse les bâtisseurs de Babel (Genèse, XI, 4), c'est qu’ils sont les profanateurs du Centre : les hommes doivent être dispersés car le Centre n’est pas de ce monde, il est le lieu de l’Éternel, du non-manifesté, le Lieu des lieux. La volonté humaine de concentration est donc une rébellion contre l’ordre divin.
Pour un doctrinaire anarchiste comme Bakounine (3), Dieu est la source de toute autorité humaine et c’est sur l’idée de Dieu que se fonde tout pouvoir. L’existence de Dieu est, par conséquent, selon lui, incompatible avec la liberté de l’homme. L’État lui apparaît comme le « frère cadet de l’Église » : la disparition de l’État implique donc la négation de Dieu. À l'opposé de ces thèses anarchistes, pour l’esprit traditionnel, bien au contraire, c’est l’État qui est une négation de Dieu. Voilà pourquoi l’idée libertaire conçoit la fonction pacifiante du chef comme l’exercice d'un non-pouvoir sacrificiel. C’est ainsi qu’il faut interpréter traditionnellement le rôle « passif » du roi arthurien.
Rassembler ce qui est épars est opération du Saint-Esprit, ce n'est pas une praxis humaine : « Si l'Éternel ne bâtit pas la Maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain » (Psaumes, 127, 2). La délivrance par des moyens trop humains est expressément anti-traditionnelle. La restitution de l’idée libertaire à la Tradition est pour l’homme spirituel une obligation – au sens où l'entendait Simone Weil lorsqu’elle disait : « Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations » (4).
Le Prêtre, le Chevalier et l'Ouvrier
À l’opposé de l’esprit bourgeois des Derniers Temps, la pauvreté est une valeur spirituelle : métaphysiquement le pauvre est celui qui a absolument tort par rapport au monde, celui qui représente désormais tout ce qu’il y a de non-pouvoir sur terre et que tout pouvoir se propose d’exterminer. Il est le négateur absolu de la négation totale, c’est-à-dire celui qui, ne possédant rien des « possessions » de ce monde, ne se reconnaît pour « chef » que Jésus-Christ, le Pauvre des pauvres.
On sait que la doctrine hindoue distingue trois races métaphysiques de l’humanité. La prise de pouvoir par la bourgeoisie moderne a provoqué l’ « intériorisation » des castes traditionnelles : le Prêtre, le Chevalier et l’Ouvrier sont devenus les dimensions spirituelles de la pauvreté. Car, en Occident, les trois castes « deux fois nées » sont celles du Prêtre, du Chevalier et de l’Ouvrier. Le Vishnu-purâna, décrivant les caractéristiques de l’Âge sombre désigne la « bourgeoisie » comme la caste dominante des derniers temps : « Les possédants (vaishyas) abandonneront agriculture et commerce et tireront de quoi vivre en exerçant des professions mécaniques. » (5)
Tout au long de l’histoire moderne, la capacité sacrificielle des classes productrices occidentales a témoigné d’une qualification spirituelle dont la bourgeoisie resta toujours essentiellement démunie. « La classe ouvrière » des sociétés modernes ne correspond pas à la quatrième caste des sociétés traditionnelles. Elle contient en son sein des éléments qui la qualifient, au même titre que la paysannerie, réceptrice du « folklore », dont René Guénon a bien explicité qu’il contenait, souvent à l’insu même des pratiquants, les résidus cachés des connaissances anciennes.
Il n’est pas insignifiant que les premières expressions du mouvement coopératif, dans ses formes « héroïques », aient conservé les fondements de l’idée libertaire. Il serait intéressant d’étudier les deux types de subversions qui transformèrent ce socialisme originel en ses formes modernes. On y rencontrerait un premier type de subversion matérialiste – le marxisme –immédiatement « redoublé » par un second type de subversion spiritualiste – le spiritisme (6).
L’idée libertaire, dans sa manifestation économique et sociale, prend la forme des corporations ouvrières et ne peut se « réaliser » que dans un contexte traditionnel.
Cette interprétation ouvrière de la Tradition se rattache à la forme traditionnelle de l’eschatologie prophétique et l’erreur serait de la confondre avec le courant idéologique de l’utopie.
Si l’utopie est le produit de l’imagination, l’idée libertaire provient du Saint-Esprit. Alors que l’image utopique est une image de « ce qui devrait être », l'idée libertaire est à l'image de « ce qui est ». L’une est l’expression du désir de ce qui apparaît « juste », l’autre est une nostalgie de la Justice divine. La première imagine un espace parfait mais sans ciel ; l’autre s’étend, selon son essence, au dessus du social, touche à ce qui a trait à la composition spirituelle de l’humanité.
Pour l’eschatologie, l’acte décisif est transcendantal ; pour l’utopie, tout est soumis à la volonté humaine. Cependant la pensée eschatologique donne lieu à deux formes de messianisme : le messianisme prophétique qui soumet la réalisation de la rédemption à la volonté d’adhésion de tout homme interpellé et le messianisme apocalyptique, pour lequel la décision de la rédemption est strictement divine et « instrumentalise » l’humain pour son accomplissement. L’idée libertaire appartient bien sûr à la lignée de l’eschatologie prophétique, celle du Aleph divino-humain.
Dans l’ordre du Aleph, c’est la liberté qui domine : la liberté en Dieu et la liberté par rapport à Dieu.
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(1) « L'exercice de l’autorité peut ne pas être toujours visible tout en ne cessant d’agir sur la vie sociale dont elle constitue comme l’axe ou le pôle. » Jean Hani, La Royauté sacrée , Éditions de La Maisnie, 1984, p.10.
(2) Cf. Pierre Clastres : La Société contre l'État, Éditions de Minuit, 1974.
(3) Bakounine, Dieu et l'État, Éditions Mille et une nuits, 1996.
(4) Simone Weil, L’enracinement, Éditions Gallimard, 1990, pp. 9-10.
(5) On mettra cette citation en relation avec ses paroles de René Guénon : « Il faut prendre garde à ceci : l’initiation représente véritablement et légitimement l’esprit, animateur principiel de toutes choses, tandis que, pour ce qui est de la "pseudo-initiation", l’esprit est évidemment absent. Il résulte immédiatement de là que l’action exercée ainsi, au lieu d'être réellement "organique", ne peut avoir qu’un caractère purement mécanique » . René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Éditions Gallimard, 1989, p.239.
(6) René Guénon a souvent insisté, notamment dans L’erreur spirite, sur le fait que le spiritisme recruta de façon privilégiée parmi les socialistes de 1848. Cela ne signifie pas cependant qu'il faille se hâter de souscrire aveuglément à la thèse du « socialo-occultisme » forgée par Philippe Muray ( Le 19ème siècle à travers les âges, Denoël, 1984) ; bien au contraire, selon nous, les remarques de Guénon pourraient nous permettre de lire le monde moderne comme une subversion continue de l'idée libertaire.
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