mardi, 23 décembre 2008
Ô France, Tête hexagonale !
par Jean-Marie Mathieu

C’est en classe de huitième, à l’Institution Notre-Dame de Valence, que j’ai appris pour la première fois à dessiner la carte de notre chère patrie, la France. L’ institutrice, une Sœur lorraine pas toujours commode, tenait lieu de professeur de géographie. Sous sa férule, il fallait d’abord prendre son cahier d’écolier enfoui quelque part dans le cartable, le poser sur le pupitre devant soi, l’ouvrir à une page blanche, s’armer d’une règle dans la main gauche et d’un crayon à papier dans la main droite, puis attendre en silence la suite des opérations : tout était alors prêt pour la grande leçon.
Premier travail : tracer au crayon un carré qui devait tenir toute la page, puis le diviser soigneusement en quatre fois quatre = seize petits carrés tous égaux. Une nouvelle opération, plus compliquée cette fois – et tous les sages garnements de tirer la langue avec application – consistait à pointer la mine du crayon sur le centre de la figure géométrique obtenue (centre probablement situé "pour de vrai" près de Neuvy-Saint-Sépulchre [1] au cœur du Berry ), puis à reporter la longueur de deux petits carrés dans quatre directions diagonales opposées, à relier ensuite les six sommets de la figure afin d’obtenir un hexagone. Restait enfin à reporter les quinze et vingt contours terraqués de notre pays, lesquels, ô miracle ! venaient s’inscrire tant bien que mal dans le polygone aux six côtés. Heureusement, la Sœur nous en dessinait le modèle, traits vifs à la craie bleue, blanche et rouge sur tableau noir. Avec un peu d’imagination on pouvait alors voir surgir, sous l’ouvrage de nos doigts malhabiles, la Tête hexagonale de la France. Amusements sur les bancs : « Hé ! t’as vu ce pif ! » etc. Vite calmés par la Sœur lorraine qui avait conscience de nous avoir "révélé" là un savoir hautement sacré…
À cette époque j’ignorais, bien sûr, l’œuvre et jusqu’au nom de Strabon, ce géographe grec, né en 57 avant l’ère chrétienne, qui s’enthousiasma devant la "carte" du pays de nos ancêtres gaulois :
« Il y a, écrivait-il, une correspondance en quelque sorte symétrique qui existe entre les différents fleuves de la Gaule et par suite entre les deux mers Intérieure [ mer Méditerranée ] et Extérieure [ océan Atlantique ]. On trouve en effet, pour peu qu’on y réfléchisse, que cette circonstance constitue le principal élément de prospérité du pays, en ce qu’elle facilite entre les différents peuples qui l’habitent l’échange des denrées et des autres produits nécessaires à la vie et qu’elle établit entre eux une communauté d’intérêts d’autant plus profitables qu’aujourd’hui, libres de toute guerre, ces peuples s’appliquent avec plus de soin à l’agriculture et se façonnent davantage au genre de vie des nations civilisées. On serait même tenté de croire ici à une action directe de la Providence [2], en voyant les lieux disposés non pas au hasard, mais d’après un plan en quelque sorte raisonné. » [3]
Il ne croyait pas si bien… croire !
Passèrent les décennies.
Quand subitement, cet émouvant dessin d’écolier ressurgit dans ma mémoire, mais enrichi cette fois par un regard nouveau, naïf, original.
A-t-on assez remarqué, en effet, que notre magnifique patrie charnelle, tel un Chef à la proue des nations, est sillonnée par quatre fleuves et effleurée par un cinquième, cinq fleuves donc au total, symbolisant nos cinq sens ?
* Vue, avec la Seine traversant Paris, capitale depuis 506 par décision de Clovis, la ville lumière chantournée en forme d’œil ovale gauche, avec la cathédrale Notre-Dame en l’île de la Cité pour pupille.
* Odorat, avec la Loire se prélassant sous le nez de la Bretagne pointé vers l’Ouest, ce val de Loire inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en novembre 2000, cette vallée des rois, ce jardin de la France "à la française" émaillé de fleurs aux mille senteurs.
* Goût, avec la Garonne bordée de ces fameux cépages plantés par les guerriers celtes devenus vignerons astucieux ; depuis, que de vins aux noms prestigieux, élevés en tonneaux de chêne, qui ont fait tourner bien des têtes ! J’en ai déjà l’eau à la bouche.
* Ouïe, avec le Rhône passant à Lyon, capitale des trois Gaules, siège de la primatiale, cité qui vit la naissance du catholicisme dans notre pays grâce aux saints Pothin et Irénée petits-fils spirituels de l’Apôtre Jean. Comme l’écrit saint Paul « Fides ex auditu », « la foi naît de la prédication, de l’ouï-dire, de l’écoute. »[4] Nombre d’icônes byzantines représentent la silhouette de la Vierge Marie, à la Nativité, en forme d’oreille, signe de sa toute obéissance à la Parole de Dieu.
* Toucher, enfin, avec le Rhin, seul fleuve servant de frontière rive à rive entre la France et un autre pays européen, en l’occurrence l’Allemagne ; l’imposition des mains, organe majeur du toucher, se fait sur le sommet du crâne, lors d’une ordination par exemple.
Réécoutons un peu pour voir la forte expression employée par Jean-Paul II lors de son passage au Bourget, le 1er juin 1980 :
« France, Fille aînée de l’Église et éducatrice des peuples… »
La mission de notre patrie est ce que Dieu un et trine pense d’elle dans l’éternité.
Notes
[1] Il me plaît énormément que cette orthographe bizarre soit due à un clerc malicieux du Moyen Âge ébloui par la beauté des lieux : pulchrum sepulcrum !
[2] En grec πρόνοία, pronoïa signifie "prescience, pré-conception" ; mot employé pour la première fois par l’historien Hérodote ( 484-425 av. J-C ) voulant indiquer la prédisposition et la sollicitude divines envers le monde, comme si le Ciel s’occupait vraiment de notre terre.
[3] Géographie, Livre IV, § 14 .
[4] Rm 10, 17. Le Dr Hubert Larcher a remarqué que l’ouïe symbolise avec trois voûtes : « Voûte céleste où joue la musique des sphères, éternelle et puissante à l’Image du Père, et voûte du palais où vibre la parole, modulée dans la chair à l’Image du Verbe. Et, répondant aux deux, une voûte de pierre qui réfléchit le verbe et féconde l'oreille, comme le Saint Esprit celle de Notre Dame. » Cf. L’acoustique cistercienne et l’unité sonore, Éd. DésIris, 2003, p. 9.
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dimanche, 14 décembre 2008
Un texte inédit d'Antoine Moussali
ISRAËL & ISMAËL

Voici la première partie, « Israël », d’un texte érudit et noble qu’Antoine Moussali (1921-2003) nous adressa, pour la revue Contrelittérature, quelques jours à peine avant sa mort et que nous n’avions encore jamais publié.
L’Israël biblique
Israël est le nom donné par Dieu à Jacob. Deux récits narrent les circonstances dans lesquelles il fut conféré. L’un situe l’événement au gué de Yabboq et l’autre sur le haut-lieu de Béthel.
Dans le premier récit Dieu dit à Jacob : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu t’es montré fort avec Dieu et avec les hommes, et tu l’as emporté » (Gn 32, 29). Jacob, en effet, avait dû mener un combat nocturne contre un mystérieux adversaire d’où il était sorti victorieux mais boitant, car il avait été touché à la hanche. Ce qui permet de traduire Israël par « Fort contre Dieu ». Quant à l’autre récit, il relate pour le compte de Jacob-Israël le renouvellement de l’Alliance que Dieu avait faite avec Abraham et Isaac.
Il arrive que, dans la Bible, le mot Israël soit substitué à celui de Jacob, désignant ainsi celui dont les douze fils sont les éponymes des douze tribus du peuple-témoin de YHWH (Gn 49, 28). C’est en fonction de cela que les douze tribus sont désignées par le nom du grand ancêtre commun. Israël désignera donc le peuple qui forme « les fils d’Israël » (Gn 32-33).
On trouvera près de sept cents fois les deux appellations suivantes pour désigner le peuple de Dieu : « Israël » ou « Fils d’Israël », avec cette nuance qu’Israël rend plus volontiers le lien intime qui existe entre YHWH et son peuple. Le Dieu de la révélation entre dans l’histoire des religions comme le Dieu particulier d’Israël. Et on désignera volontiers Israël comme étant « le peuple de YHWH » (Is 1, 3 ; Am 7, 8), son « serviteur » (Is 44,21), son « élu » (Is 45, 4), son « fils premier-né » (Ex 4, 22), son « bien sacré » (Jr 2, 3), son « héritage » (Is 19, 25), son « troupeau » (Ps 95, 7), sa « vigne » (Is 5, 7), son « épouse » (Os 2, 4).
Puis le glissement se fera, comme automatiquement, du nom attaché à un peuple, à la terre où habitera telle tribu des « fils d’Israël », pour désigner en fin de compte tout territoire d’Israël en toute son étendue : « de Dan à Bersabée » ( Jos 17, 7 ; Jg 15, 9 ; Is 7, 2).
Ce peuple témoin-de-YHWH est, par définition, un peuple voué au culte : il est le liturge de Dieu. Mais il revêt aussi une dualité politique. Aussi, connaîtra-t-il, au cours de son histoire, partitions et déchirures. Les douze tribus tendent à former deux groupes ; dans la partie méridionale de Canaan, dévolue aux deux tribus de Siméon et de Juda qui ne formeront qu’une seule unité, celle de Juda ; tandis que les autres tribus s’installeront dans le nord du pays et en Transjordanie pour former la tribu d’Ephraïm, plus souvent appelée Israël. Ainsi se constitueront deux royaumes : celui du nord, du nom d’Israël et celui du Sud, du nom de Juda (I Rs 11, 37 ; 12, 20 ; 13, 14-16 ; Is 11, 12).
Le royaume du nord est né vers 931 av. J.-C. du soulèvement des nordistes contre Roboam, premier successeur de Salomon sur le trône de Jérusalem. Ce soulèvement se soldera par un schisme politico-religieux. Ce royaume connaîtra dix-neuf règnes étalés sur un peu plus de deux siècles. Il se trouve que le royaume du nord érigera, suprême apostasie, à Bethel et à Dan, des « veaux d’or » (I Rs 12, 28-30) devant lesquels seront ordonnées des liturgies officielles destinées à détourner les israélites du nord du Temple de Jérusalem, capitale du royaume rival de Juda où règnent les « fils de David ». C’est pour s’ériger contre ces pratiques idolâtriques que surgiront des prophètes de la taille d’Elie et d’Elisée, d’Amos et d’Osée qui annonceront de grands châtiments. Ce qui ne tarda pas à arriver puisque, suite au siège de Samarie par les Assyriens qui dura de 724 à 721 et qui s’acheva par la chute de la ville et la déportation en Mésopotamie, le royaume du nord sera anéanti.
Désormais, c’est le royaume de Juda qui va représenter le « plant favori » de la vigne de YHWH, selon l’expression d’Isaïe par laquelle le prophète compare la maison d’Israël en son ensemble, dépositaire de l’Alliance dont il est « le reste » (Ez 9, 8 ; 11, 13). C’est autour des judéens que, rapatriés après l’Exil où ils avaient été entraînés à leur tour par Nabuchodonosor, les « fils d’Israël », rescapés de toutes les tribus, se retrouvent à partir de 538 av. J.-C. sur la terre des Ancêtres. La petite nation reconstituée sera appelée la nation « des juifs ». Mais lorsqu’il s’agira de marquer la pérennité du lien qui l’unit à son Dieu, les auteurs sacrés lui donneront le nom fameux d’Israël (Es 2, 2 ; Ne 7,7 ; I Mac 1, 11 et 20).
Cette communauté du retour sera l’image historique de l’Israël nouveau entrevu par les prophètes (Is 4,2 ; 10, 20-21 ; 11, 10-12 ;Jr 16, 14-15 ; Ez 28, 25-26) qui sera bénéficiaire d’une nouvelle Alliance (Jr 31, 31-34) et par elle deviendra « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16), par opposition à « l’Israël selon la chair » (I Co 10, 18), limité à la descendance charnelle d’Abraham par Isaac et Jacob.
Ce qui veut dire qu’en dernière analyse, Israël est « le peuple de Dieu, roi de toute la terre » : « Que les princes des peuples s’assemblent, voilà le peuple du Dieu d’Abraham », chante le psaume 47. Et c’est bien ainsi que l’entendront les inspirés du Nouveau Testament, de Matthieu à l’Apocalypse (Mt 19, 28 ; Ap 7, 4 et 21, 12).
Saint Paul exprimera sans ambages cette translation de l’Israël de la chair à l’Israël selon l’Esprit : « Ce ne sont pas tous ceux de la postérité d’Israël (Jacob) qui sont Israël de Dieu, […] mais ce sont les enfants de la Promesse » (Rm 9, 6-8). Ces enfants, ce sont ceux qui, sans distinction d’origine, bénéficient de l’accomplissement de la Promesse en reconnaissant pour « fin de la Loi » Celui par qui sont justifiés tous les croyants, qui a détruit la mur de la haine et qui des deux peuples, les enfants d’Israël et les païens, a fait un seul peuple. Il a pu le faire parce qu’il était le Christ, la « gloire », le « Roi », le « Sauveur » de l’Israël universel (Rm 9, 6-8 ; 10,4 ; Lc 2, 32 ; Jn 1, 49 ; Ac 13, 23).
Pour en faire une institution positive, Jésus a choisi douze apôtres qui sont les colonnes de l’Église, le nouvel Israël à qui Dieu a réservé l’Alliance nouvelle (He 8, 8ss).
Israël selon la vision islamique
Le Coran emploie une quarantaine de fois le terme Banu-Isrâ’ïl (Les fils d’Israël) pour désigner « les juifs » qu’il appelle aussi alladhîna hâdû, « ceux qui pratiquent les rites juifs ». Quant au mot Yâhûd, juifs, il apparaît à la période médinoise.
Il est à noter que, dans la poésie préislamique, on ne rencontre pas le terme banû- Isrâ’ïl, mais bien Yahûd et Isrâ’ïl.
Dans la sourate 17 intitulée Banû-Isrâ’ïl, on décrit la destruction du premier et du second temple comme l’accomplissement d’un décret céleste contenu dans « Le Livre ». Allusion sans doute au Lévitique 26 et au Deutéronome 28 ! À remarquer que la sourate 43 nomme ‘Isa parmi les Banû-Isrâ'ïl.
Il semble bien que les Banû-Isrâïl soient les contemporains de Mahomet durant la période mecquoise. Dans la sourate 61, 14 il est dit qu’un groupe de Banû-Isrâ'ïl croyait en ‘Isa et qu’un autre ne croyait pas en lui. Dans la sourate 5, 110 il est dit que Dieu protégeait ‘Isa contre les Banû-Isrâ'ïl.
Le Coran parlera aussi des Banû-Isrâ'ïl pour désigner les juifs de Médine avec qui Mahomet eut maille à partir. C’est aussi des juifs qu’il s’agit lorsque, dans la sourate 111, 93, le Coran parlera des interdits alimentaires qui ont été imposés par Dieu aux Banû-Isrâ'ïl.
Dans le hadîth, il ne fait aucun doute que, toutes les fois que l’on fait allusion aux Bânû-Isrâ'ïl, on entendra par là les juifs. Ainsi, lorsque les musulmans s’interrogèrent sur la disparition des Bânû-Isrâ'ïl, il s’agissait des juifs qui pratiquaient le Ra’y (opinion personnelle) ou qui acceptaient que leurs « femmes se laissaient aller à porter des perruques » (al-Bukhârî, 60) ou « de hauts talons » (Fâ’ik II, 366).
D’après un hadîth cité par Sahl Tustarî dans son Tafsîr l-qur’ân (exégèse du Coran), 57, les musulmans vont jusqu’à s’identifier aux Bânû-Isrâ'ïl. « Nous sommes, nous, les fils de Nadr Kinâna (donc les arabes), les fils d’Isrâ’îl (Bânû-Isrâ'ïl)».
Ailleurs, Banû-Isrâ'ïl désignera aussi les juifs et les chrétiens. Ce terme sera alors synonyme de ahl l-kitâb (les gens du Livre). C’est ainsi que l’on comprend le hadîth de Mahomet très souvent cité : haddith ‘an banî-Isrâ’îl wa lâ hajraj (parle sans hésitation des traditions transmises par les fils d’Israël) (Ash-Shâfi’î, Risâla, Le Caire 1310, 101).
À partir du IXe siècle, on trouve employé le terme Isrâ’îlî, dérivé de Banû-Isrâ’îl, pour désigner le juif. Un terme qui est plus poli que yahûdî, assez péjoratif (cf. al-Mas’ûdî, tanbîh, 79, I.7).
Il est à remarquer que, dans la littérature musulmane, l’image attachée aux Banû-Isrâ’îl, est celle du piétisme. On les appelle ‘ibâd l-muta’abbidîn (‘Abdelqâdit Jîlânî, Ghunya, II, 62). D’ailleurs le terme Isrâ’îliyyât, désigne les récits édifiants empruntés à des sources juives. Ghazâlî, dans Ihyâ’ ‘ulûm dîn (revivification des sciences de la religion) y a souvent recours, ainsi Abû Nu’aym l-Isfahânî dans Hilyat al-anbiyâ’ (L’ornement des prophètes)
***
Il est évident que les deux visions biblique et musulmane d’Israël n’ont pas la même connotation. Contrairement au christianisme qui se situe dans la lignée de l’histoire d’Israël, l’islam est étranger à toute idée de lien théologique avec l’histoire d’Israël.
Rien d’étonnant à cela si l’on se rappelle que l’idée d’histoire du salut est absente de l’horizon islamique. À ce titre pas plus les juifs que les chrétiens ne sont considérés, dans la vision islamique, selon le paramètre théologique du salut. Juifs et chrétiens représentent pour l’islam des groupes religieux, à l’instar d’autres groupes religieux. Sans plus. Avec cette différence que Juifs et chrétiens sont considérés comme « gens du Livre », jouissant, dans la cité musulmane, d’une position de tolérance en tant que dhimmis (gens sous tutelle).
Il n’est pas question, dans la perspective musulmane, d’envisager une quelconque notion de développement du dogme. Le Livre du Coran n’est pas le récit de la conjonction de deux histoires, celle de Dieu et celle des hommes. L’histoire des hommes trouve sa maturité dans sa familiarité avec la vérité de Dieu manifestée en lien avec l’événement. Les dogmes aussi bien que les prescriptions (ahkâm) coraniques sont le fait d’une « descente » (inzâl) opérée une fois pour toutes, dans une forme définitive, parfaite et inimitable (i’jâz), valable pour tous les temps et tous les lieux.
Sans doute y eut-il une influence du judaïsme sur l’islam qui tient d’abord au fait du rattachement des juifs et des musulmans au même ancêtre Abraham. Non pas dans le sens qu’Abraham est le père de l’Alliance et de la Promesse, mais en tant qu’il est l’ancêtre dans la foi monothéiste. Ajouter à cela le grand nombre de lois juives que l’on retrouve en islam, comme les interdits alimentaires, la circoncision (devenue traditionnelle bien que n’étant pas citée dans le Coran), le mariage, la condition de la femme, les lois de l’héritage, les prescriptions cultuelles, comme le wudû’ (les ablutions), l’orientation vers La Mecque (en lieu et place de Jérusalem), le pèlerinage… Israël, en islam, n’a aucune connotation ni eschatologique ni spirituelle ni généalogique. L’islam ne se situe pas dans une lignée historique, il est commencement absolu ou, si l’on veut, retour à ce qui fut, avant Abraham, commencement absolu.
+ Antoine Moussali, CM
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mercredi, 05 novembre 2008
Un texte de Jean-Marie Mathieu
LA PRIÈRE SIGNÉE DU NOM [1]
Saint Thomas d'Aquin pensait que le Pater, l'oraison dominicale, le Notre Père, était la plus parfaite des prières.
Depuis le début de l’Église, cette prière – la seule enseignée par Jésus à ses Apôtres – a fait l’objet de nombreux commentaires exégétiques, spirituels, mystiques destinés à approfondir le sens des mots employés dans les évangiles de saint Matthieu ( Mt 6, 9-13) et de saint Luc ( Lc 11, 2-4) afin de nourrir la vie intérieure des croyants. Au cours des deux derniers siècles se sont développés de nouveaux types d’analyse littéraire s’ajoutant aux anciens, preuve s’il en était besoin qu’aucune "méthode" exégétique [2], qu’aucune "approche" [3] pour l’étude de la Parole de Dieu n’est réellement en mesure d’épuiser toute la richesse des textes bibliques, et notamment des deux versions du Notre Père.
Pour aujourd’hui, tenons-nous en aux travaux de deux auteurs – Jousse et Meynet – qui méritent considération.
Le P. Marcel Jousse (1886-1961), jésuite français professeur à l’École d’anthropologie et directeur du Laboratoire de rythmo-pédagogie de Paris, mit à la base de sa doctrine l’étude du geste et du mimisme humains, ce qui l’amena à découvrir l’originalité des cultures de style oral. Ses recherches en milieu ethnique palestinien, ses trouvailles concernant l’enseignement rythmique et mélodique du « rabbi Iéshoua de Nazareth » contribuèrent à remettre en question nombre de thèses exégétiques et ouvrirent des voies nouvelles à l’époque. Son élève et collaboratrice, Gabrielle Baron, publia il y a près de trente ans une Introduction au style oral de l’évangile d’après les travaux de Marcel Jousse [4] où elle donne le texte du Notre Père tel qu’il était "rythmo-mélodié" [5] au Laboratoire à chacune des leçons :

On peut remarquer la forte mise en relief des trois premières "demandes" = Récitatif 1, et des quatre dernières = Récitatif 2, suivant le traditionnel symbolisme du trois céleste en Haut et du quatre terrestre en bas. En effet, le nombre 3 peut être "lu" comme un triangle inscriptible dans un cercle, le cercle des cieux, et le nombre 4 comme un carré délimitant notre aire terraquée. L’abbé Jean Carmignac (1914-1986) - précision intéressante à donner ici - voyait dans l’oraison dominicale un « poème composé d’après des lois de l’art poétique que l’on retrouve aussi dans les manuscrits de Qumrân » : le Pater serait disposé en deux strophes, correspondant aux Récitatifs 1 et 2, chaque strophe comprenant cinq stiques bâtis très harmonieusement [6]. Quant à Pierre Perrier, chercheur dans la lignée du père Jousse et du cardinal Daniélou, il signale que le Pater araméen peut se lire trinitairement :

Le jésuite français Roland Meynet, qui fut l’élève de Paul Beauchamp s.j. et de Georges Mounin, professa durant vingt ans à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et à l’Institut biblique de Jérusalem. Depuis 1992, il enseigne la théologie biblique à l’Université grégorienne de Rome. Grâce à Robert Lowth ( 1710-1787), théologien anglais professeur de poésie à Oxford, en qui il voit l’ "ancêtre" de ce qu’on appelle actuellement l' "analyse rhétorique", Roland Meynet réalisa que « quand on est décontenancé, quand on ne comprend pas un passage de la Parole de Dieu, il vaut sans doute mieux se remettre en cause soi-même plutôt que d’accuser l’auteur d’avoir mal composé. » Et de se demander « si les textes bibliques obéissaient à une logique différente de celle dans laquelle ont été formés les lecteurs modernes ? "Anomalies", "incohérences", "ruptures dans l’enchaînement normal des pensées", tous ces jugements négatifs ne seraient-ils pas formulés en fonction de notre logique occidentale ? »[7]
Le savant jésuite en vint alors à vérifier qu’existe bel et bien une rhétorique biblique, ou rhétorique sémitique comme on voudra, dont les canons sont différents de ceux de la rhétorique moderne, héritière de la Grèce et de la Rome antiques. Notre rhétorique classique, gréco-latine, n’est pas la seule manière au monde de penser, de s’exprimer, de composer ! Méfions-nous de l’ethnocentrisme occidental qui peut être parfois culturellement limité…
Grâce à l’approche rhétorique, Roland Meynet a mis en lumière la composition précise et admirable de l’évangile de saint Luc - que d’aucuns pensaient être une simple compilation de morceaux disparates disposés un peu au hasard - faisant surgir des effets de sens insoupçonnables dans les lectures traditionnelles. Son analyse met au jour une organisation concentrique [8] du Pater lucanien en cinq demandes :

Mais le père jésuite n’a garde d’oublier la prière du Seigneur selon le premier évangile ; d’une construction beaucoup plus régulière et plus complète, les sept demandes en saint Matthieu s’organisent selon un concentrisme éloquent autour de la demande centrale du pain, comme en saint Luc, notons-le :

Roland Meynet fait alors remarquer que les trois dernières demandes visent la libération de choses mauvaises, les « offenses », la « tentation », le « mal » ( ou le « Mauvais ») ; inversement, le « pain » de la quatrième demande n’est pas une chose mauvaise, mais une bonne chose bien sûr, comme celles des trois premières demandes, à savoir le « Nom » de Dieu, son « règne », sa « volonté ». On voit bien que, du point de vue morphologique, la quatrième demande se rattache aux trois dernières ( qui se terminent en « nous »), mais que du point de vue sémantique, elle se rattache aux trois premières (les bonnes choses, qui finissent en « toi »).
Par ailleurs, la troisième et la cinquième demandes sont les seules qui s’achèvent par une expansion qui, en grec, commence par le même « comme » : « comme au ciel ainsi sur la terre », et « comme nous remettons… » Ce qui fait un bel encadrement pour la quatrième demande, c’est-à-dire celle qui est placée au milieu exact de la prière.
Mais ce n’est pas tout : la quatrième demande se distingue de toutes les autres par le fait que ses deux membres sont strictement parallèles :

Notons, au début, les deux termes principaux de la phrase ( le complément d’objet direct et le verbe), suivis des compléments « de nous » et « à nous », puis des synonymes « quotidien » et « aujourd’hui ».
Enfin, et ce n’est pas la moindre chose, la demande du pain quotidien est celle qui s’accorde le mieux avec le Nom de celui à qui est adressée la prière. À tenir compte de la convergence de tous ces indices, ce n’est plus une division bipartite, mais une organisation concentrique qui s’impose. On pourra alors méditer, sans doute avec plus de fruit, en particulier sur les rapports que peuvent entretenir les demandes qui se correspondent, en miroir, de chaque côté de la demande centrale : par exemple, entre le saint « Nom » de Dieu au début et celui du « Mauvais » à la fin, sur le « règne » de Dieu et la « tentation » ( du « Mauvais ») qui sont , dans les évangiles, deux réalités dans lesquelles on « entre » ou on n’entre pas ; et, en relevant le parallélisme des deux demandes qui encadrent le centre, on pourra se demander en quoi consiste essentiellement la « volonté » de Dieu ! [9]
Grâce aux études des deux jésuites, Marcel Jousse et Roland Meynet, notre compréhension du Notre Père s’est approfondie, s’est enrichie, voilà qui est indéniable.
Mais je voudrais en venir maintenant à une autre approche qui me paraît faire la synthèse de tous ces acquis antérieurs, en leur donnant, me semble-t-il, le sceau final qui manquait à leur beauté.
Le philosophe René Descartes (1596-1650), au terme de son analyse complexe et passionnante de l’idée d’un être infini en ses Méditations métaphysiques – idée qui ne peut pas avoir été produite par un esprit humain fini et imparfait, donc idée mise dans notre esprit par Dieu lui-même – ajoute que cette idée unique d’un Dieu unique est en l’homme comme « la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage », « ut esset tanquam nota artificis operi suo impressa. » [10] Comprenons : l’ouvrage est par lui-même la marque de son Créateur ; l’homme serait ainsi la preuve vivante de Dieu !
Eh bien, il en est analogiquement de même avec la prière dominicale. Trop parfaite, trop "divine" pour avoir été "inventée" par un cerveau humain. Elle apparaît comme la signature du Seigneur, Dieu fait homme, qui nous l’a apprise. Mieux, elle est "signée" du Nom divin.
Je m’explique. Lorsqu’un chrétien se signe « Au Nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit », en portant sa main droite sur le front, le nombril et les deux épaules, il reproduit sur son corps le Nom divin révélé à Moïse au Buisson ardent : יהוה YHWH (Ex 3, 14), Nom qui peut se lire ainsi, trinitairement


Au centre de la Croix, de la croisée, vient s’insérer la lettre shin, Sh, vingt-et-unième lettre de l’alephbeth hébreu, symbolisant la nature humaine que le Fils, conçu du Saint Esprit né de la Vierge Marie de Nazareth, a revêtue en s’incarnant. On obtient Y H Sh W H, le « Nom nouveau » de Jésus ressuscité annoncé dans l’Apocalypse. [11]
Résumons succinctement les deux versions de la prière du Seigneur :

NOTES
[1] Le Cep n° 40, juillet 2007, pp. 76-85 ; à compléter par l’article sur « Le carré SATOR, le Pater Noster et la Croix » paru dans Le Cep n° 44, juillet 2008, pp. 64-80 ; (s.cep@wanadoo.fr)
[2] « Méthode » exégétique : ensemble de procédés scientifiques mis en œuvre pour expliquer un texte.
[3] « Approche » : recherche orientée selon un point de vue particulier.
[4] Paris, le Centurion, 1982, p. 51.
[5] Rythmo-mélodie : technique de civilisation orale où l’on mémorise contes, légendes, enseignements, etc., en balançant son corps d’avant en arrière et de gauche à droite, tout en rythmant et en mélodiant les phrases afin de les retenir par cœur. Cf. Jousse, Marcel, Rythmo-mélodisme et rythmo-typographisme pour le style oral palestinien, Paris, Geuthner, 1952.
[6] Cf. Les Nouvelles de l’Association Jean Carmignac, n° 30, mai 2006, p. 3.
[7] Meynet, Roland, L’Évangile de Luc, Paris, Lethielleux, 2005, p. 13.
[8] La rhétorique sémitique a un goût prononcé pour les compositions symétriques-concentriques : par exemple A-B-C-D-C’-B’-A’. Pour ceux qui voudraient en apprécier l’apport exégétique, il faut lire de Sœur Jeanne d’Arc : Les pèlerins d’Emmaüs, Paris , le Cerf, 1977, notamment le tableau intitulé « Le grand emboîtement » placé en fin d’ouvrage. Lire également du jésuite français Albert Vanhoye, récemment créé cardinal : La structure littéraire de l’Épître aux Hébreux, Paris DDB, 1963 ; sur bien des points, grâce à l’étude éblouissante de l’auteur, l’exégèse de cette Lettre du Nouveau Testament en sort renouvelée.
[9] Meynet, op. cit. pp. 516-517.
[10] Cf. Méditation IIIème, De Dieu, qu’Il existe, traduction française de l’édition latine (1641) par Louis Charles d’Albert de Luynes, en 1647.
[11] Ap 3, 12.
[12] 10 : valeur numérique du yod, 10ème lettre de l’alephbeth, symbolisant Dieu le Père ; le grand prêtre était l’analogué de la 1ère Personne de la Trinité, comme l’ est désormais le Pape dans l’Église catholique.
[13] Benoît XVI, Ratzinger, Joseph cardinal, Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion, 2007, p. 174.

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jeudi, 25 septembre 2008
Le carré SATOR, le Pater Noster et la Croix.

Si l'on veut étudier de près le mystérieux "carré" dit "magique", composé de 5 x 5 lettres formant quatre mots latins et un hapax [3] à l'étymologie énigmatique,

il faut avoir présent à l'esprit ces différentes dates qui aident à mieux en saisir l'importance :
* 1868 : découverte d'un "carré" incisé à la pointe dans les plâtras d'une villa romaine, datée du IIIème siècle de l'ère chrétienne, à Cirencester (du latin "castrum" – ou ville retranchée – et de "Corinium", nom d'homme ) dans l'actuel Gloucestershire en Angleterre, découverte rendue publique en 1903.
* 1925 : Matteo Della Corte ( 1875-1962 ), archéologue italien, trouve un "carré" dans les vestiges de l'humble demeure d'un certain Paquius Proculus, à Pompéi, cette ville déjà partiellement détruite par le tremblement de terre de 62 ap. J-C, puis entièrement engloutie sous les cendres et la lave lors de l’éruption du Vésuve en août 79.
* 1926 : Félix Grosser, pasteur évangéliste allemand de Chemnitz en Saxe, s'avise de ce que les vingt-cinq lettres du "carré" ( 4 A, 4 E, 1 seul N, 4 O, 2 P, 4 R, 2 S et 4 T ) peuvent former - à condition que le N soit commun - l'anagramme [4] latine "PATER NOSTER" redoublée, c’est-à-dire les deux premiers mots de la seule prière enseignée par Jésus à ses disciples, anagramme qu’il a l’idée géniale de disposer en croix autour du N central, plaçant les deux A et les deux O (où il lit le symbolisme des lettres grecques α alpha et ω oméga en référence à Ap 1, 8 ; 21, 6 et 22, 13 ) aux quatre extrémités, de façon à obtenir cette figure :

* 1930-35 : Guillaume de Jerphanion (1877-1948), jésuite français archéologue et byzantiniste, publie La voix des monuments (Éd. d'Art & d'Histoire), puis un article sur "La formule magique Sator arepo…" en Recherches de Science Religieuse (25, pp.188-225).
* 1932-34 : une mission américaine de la prestigieuse Université Yale, explorant le site archéologique de Doura-Europos en Syrie, y met au jour quatre exemplaires du "carré" gravés sur des ruines chrétiennes du IIIe siècle.
* 1936 : en novembre, M. Della Corte repère un nouveau "carré" gravé sur une colonne de la grande Palestre de Pompéi, découverte communiquée en 1937.
* 1948 : Jérôme Carcopino (1881-1970), historien français spécialiste de la Rome antique, publie en première version sa très complète étude sur "Le christianisme secret du carré magique", dans Museum Helveticum.
* 1955 : Szilagyi, archéologue hongrois, trouve dans les fouilles de Budapest une tuile d'Acquincum, datée de 105 ap. J-C, portant gravé le fameux "carré".
* 1968 : Alexis Curvers (1906-1992), écrivain liégeois d'expression française, fait paraître dans la revue Itinéraires une série d'articles, sur "le carré magique", en neuf chapitres échelonnés sur toute une année ; publication très importante signalée par Frère André, bibliothécaire bénédictin.
Ainsi, en l'espace d'un siècle, de 1868 à 1968, se mit en place l'essentiel de ce qui, à mon avis, constitue, dans l’état actuel de nos connaissances, le dossier fondamental concernant le carré SATOR. Les quelques pages qu’ un abbé Jean Carmignac ( 1914-1986 ) consacrera à ce cryptogramme [5], un an plus tard, dans ses Recherches sur le "Notre Père" (Paris, Letouzey & Ané, 1969, pp. 446-468), viendront souligner le sérieux d’une telle étude.
Il existe plusieurs traductions de ce palindrome [6]. Aucune ne semble s’imposer, car l’hapax AREPO fait toujours problème. Henri Desaye, conservateur du Musée de Die dans la Drôme, pense que ce mot fait « allusion à la charrue gauloise qui, à la différence de l’aratrum classique, pouvait être montée sur roues. Arepo est d’ailleurs un mot d’origine celtique. Arpennis : "un arpent" se trouve dans une épitaphe de Die du II-IIIe siècle. D’où l’hypothèse d’une origine gallo-romaine du carré. Mais de là à attribuer, comme le fait J. Carcopino, la formule à saint Irénée de Lyon ! » De son côté Pierre Gastal, historien spécialiste des langues celtiques, auteur de Sous le français, le gaulois (Éd. le Sureau, 2003), confirme bien que le mot « arepennis ( = arpent) , mesure de surface de 12,5 ares, est attesté gaulois par Columelle, » écrivain latin du Ier siècle, mais se refuse à le rapprocher de l’hapax arepo.
Voici une traduction quasi mot à mot qui fera comprendre que le principal est ailleurs : « Le semeur (SATOR) Arepo ( ? ) conduit (TENET) par son œuvre (OPERA) les roues (ROTAS). » Sous les dehors déconcertants du sens (?) apparent se cache un sens second que le cryptogramme recèle comme un trésor enfermé à double tour : le Notre Père, l’Alpha-Oméga et la Croix.
Largement diffusé un peu partout dans le monde antique (on en trouve en Syrie, en Éthiopie sur les bords du Nil, en Europe), fréquemment recopié jusqu’à la Renaissance (rien qu’en France, ils sont assez nombreux les châteaux et les ouvrages s’ornant de la mystérieuse grille), ce carré SATOR ne fut pas ignoré des érudits du Moyen Âge ; ainsi en trouve-t-on un très bel exemplaire dessiné dans une Bible carolingienne datant de 822, un autre illustrant un parchemin du XIIIème siècle, un troisième gravé sur le mur d’une église romane, etc.
Mais si les médiévaux savaient qu’ils avaient affaire à un palindrome SATOR-ROTAS, ils repérèrent aussi qu’il s’agissait d’une anagramme de vingt-cinq lettres latines à déchiffrer – s’escrimant alors à composer qui "Retro, Satana, toto opere asper", qui "Oro te, Pater, oro te, Pater, sanas", qui encore "Ora, operare, ostenta te, Pastor", etc. Cependant aucun d’entre eux n’eut l’inspiration de découvrir le PASTER NOSTER redoublé ; ou alors, là dessus, le silence fut bien gardé. Seul, peut-être, Raban Maur (780-856), ancien disciple d’Alcuin, devenu moine bénédictin et archevêque de Mayence, laissa-t-il transparaître qu’il avait deviné quelque chose dans son fascinant De Laudibus Sanctæ Crucis…
Ayons bien conscience qu’après le décodage du PATER NOSTER par le Pasteur Grosser, la découverte d’un second "carré" à Pompéi éclata comme une "bombe" dans le milieu des spécialistes de la question, la plupart d’entre eux, influencés par Renan, niant la possibilité d’une présence chrétienne à Pompéi avant 79 de notre ère.
La Providence choisit alors un catholique fervent à l’intelligence déliée et à la plume acérée, je veux parler d’Alexis Curvers, pour que réponse soit apportée, point par point – en cette célèbre année 68 – à toutes les objections soulevées à ce propos. Oui, il y avait des chrétiens à Pompéi ; oui, ces derniers pouvaient réciter en latin la prière dominicale [7] ; oui, l’un d’entre eux a très bien pu graver le carré SATOR comme signe de ralliement secret, allusion discrète à sa foi chrétienne; oui, ce fameux carré comporte des aspects venant de la Tradition hébraïque, la Qabalah [8], mais précisément les premiers chrétiens – à commencer par les Apôtres saint Pierre et saint Paul morts à Rome – étaient d’origine juive ; oui, le scandalum crucis ainsi que les persécutions expliquent la crux dissimulata dès le début du christianisme ; oui, l’Église a pu enseigner le sens symbolique de l’Alpha-Oméga bien avant la mise par écrit (supposée tardive ?) du livre de l’Apocalypse ! On comprend dès lors pourquoi ceux qui, depuis 1968, pensent pouvoir démontrer que le carré SATOR n’a rien de spécifiquement chrétien contournent prudemment le rocher Curvers…n’osant pas se mesurer à lui ; trop abrupt, trop coriace .
Paul Veyne, professeur au Collège de France spécialiste de l’Antiquité romaine, publia en décembre de cette même année 1968, un article intitulé "Le carré SATOR ou beaucoup de bruit pour rien", titre qui annonçait déjà par lui-même la couleur (in Bulletin de l’Association Guillaume Budé, Lettres d’Humanité, t. 27, 4 série, n° 4, pp. 427 à 456). S’il croit que le carré est réellement un palindrome, il doute en revanche fortement qu’il soit une anagramme intentionnelle guidée par la foi chrétienne, car les lettres latines qui composent ce carré sont si banales et leurs fréquences respectives si peu anormales qu’à partir d’elles on peut composer de nombreuses anagrammes aux sens contradictoires. Dans ce cas, impossible de préférer la "lecture chrétienne" du PATER NOSTER . Mais, objectera-t-on, ce carré SATOR n’a-t-il pas été mis souvent en rapport avec la Croix du Christ ? Qu’à cela ne tienne ! Notre savant professeur ne voit là aucun apport lumineux sur la question de l’anagramme : car « cela s’explique tout simplement [sic], comme on sait, par la croix que dessine le palindrome, avec ses quatre T en croix, à des yeux obsédés [resic] de symbolique. » Manière cavalière de ne pas vouloir apercevoir ce qui gêne… En réalité, l’article de Paul Veyne est une véritable débauche d’érudition – on y a même droit aux increvables "singes dactylographes" – qui pourrait se résumer ainsi : beaucoup d’érudition pour rien .
L’ouvrage sur Le carré magique, Le Testament de saint Paul (Cahors, Diffusion Picard), que publia Charles Cartigny en 1984, m’apparaît en quelque sorte comme une réponse au Pr Veyne. L’auteur pose d’emblée un constat page 20 : « Ce carré a un intérêt certain ; le fait qu’il ait été soigneusement gravé dans la pierre et sa large diffusion en sont les garants. Il constitue certainement un message dont la clef est peut-être définitivement perdue. Cette dernière opinion m’est apparue comme la plus sage, et je me suis simplement appliqué à chercher cette clef perdue.» Il explique alors qu’ il a découvert successivement dans le carré SATOR, grâce à une originale méthode de lecture :
« 1° L’Existence d’une Parole cachée et codée.
2° Cette Parole est celle que Jésus à [sic] écrite sur le Bois (La Croix).
3° Cette Parole doit être reportée et gravée sur la Pierre (Le Carré).
4° La Parole doit conduire à la Porte étroite afin de la franchir.
5° La Parole cachée est confiée au poète.
6° La Mission du poète est de faire éclater et rayonner la Parole.»
Le décryptage ingénieux de Cartigny ne manque pas d’ intérêt, mais me semble trop touffu et quelque peu sibyllin. Que tirer, par exemple, de ces phrases prises au hasard : « Ô ! reste ainsi, joyau radian, ô ! demeure… » ; « Je m‘avance en rampant, Moi, Semeur ou Créateur » ; « file, défile, avance en te glissant à travers les choses résolues. » ? Paraphrasant saint Paul (1 Co 14, 18), je pourrais conclure ainsi : « J’aime mieux dire cinq paroles avec l’intelligence que dix mille autres en langue , celle-ci fût-elle latine! » Et puis, chacun sent bien que l’explication la plus simple est souvent la plus riche de sens.
Nicolas Vinel, étudiant au Centre Philosophies et Rationalités de l’Université de Clermont-Ferrand, a publié en 2006 dans la Revue de l’histoire des religions (223 – 2/, pp.173 à 194) un article intitulé "Le judaïsme caché du carré SATOR de Pompéi". Il s’appuie sur l’hypothèse d’un cryptogramme juif utilisant l’arithmétique pythagoricienne, la validant par le déchiffrement du SATOR, qui s’avérerait à la fois un signe de reconnaissance juif, aux dimensions de l’autel de bronze d’ Ex 27, et un symbole sotériologique [9], image du serpent de bronze de Nb 21.
Affirmant sans preuve que « les créateurs du SATOR, (qui) ont probablement vécu peu avant l’ère chrétienne », il n’en conclut pas moins clairement : « En tout cas, le SATOR est une création juive, et celui de la palestre pompéienne est aussi juif ; quant à ceux inscrits à Budapest ( IIème s.), Cirencester ou Doura-Europos ( IIIème s.), rien ne permet de décider si leurs auteurs étaient juifs ou chrétiens, mais on peut penser que le judaïsme aura délaissé très tôt ce cryptogramme en latin, pour les mêmes raisons qu’il a finalement abandonné la version grecque des Septante, devenue la Bible des chrétiens. »[10]
On peut penser différemment en lisant ce qu’écrit l’Apôtre en He 9, 12 : « Quand le Christ est entré [ comme grand-prêtre ] une fois pour toutes dans le lieu très saint, il n’a pas offert du sang de boucs ni de veaux ; il a offert son propre sang et a obtenu pour nous le salut éternel. » La Croix du Golgotha, où coula le sang de l’Agneau immolé, est le véritable autel des sacrifices. Le Vendredi Saint fut le Jour du Grand Pardon en faveur de toute l’humanité.
Le serpent de cuivre rappelle évidemment Jn 3, 14-15 où Jésus explique à Nicodème : « De même que Moïse a élevé le serpent de cuivre sur une perche dans le désert, de même le Fils de l’homme doit être élevé, afin que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle. »
Mais ceux qui se reporteront à la page 184 de l’article sur "Le judaïsme caché…" vérifieront vite par eux-mêmes qu’il faut vraiment de la bonne volonté pour arriver à voir le mot latin "SERPENS" – reptile terriblement sinueux ! – dans la nouvelle grille de lecture proposée…
Au sujet du N placé au centre du carré, il peut se "lire" comme la lettre hébraïque נ noun, signifiant "poisson" en araméen (Vinel ne veut retenir que le sens de "serpent d’eau", on devine pourquoi). Un Poisson au centre d’une telle Grille … voilà qui ne peut pas ne pas nous faire souvenir de l’acronyme grec bien connu : "Icthus" ( ΙΧΘΥΣ ιχθυς signifie "poisson" en grec ), premières lettres de cette formule : Ιήσόύς Χρίστος Θέου Υίος Σώτήρ "Iésous Christos Théou Uios Sotèr", soit en français "Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur". Comment également ne pas se remémorer cette belle phrase de saint Augustin d’Hippone en son Commentaire de Jn 21, 9 : « Piscis assus, Christus est passus » : « le Poisson rôti, c’est le Christ mort en croix » , puis ressuscité qui se livre en nourriture à ses sept disciples sous le signe de la Passion rédemptrice. On dirait que notre divin Sauveur, après sa glorification, veuille que nous ne le rencontrions plus qu’au travers du sacrement dans lequel il se livre en nourriture aux fidèles et qui en perpétue l’actualisation. L’évangéliste saint Luc précise d’ailleurs que le Ressuscité mangea lui-même du poisson grillé (24, 42) … Peut-être faut-il voir un clin d’œil spirituel de nos ancêtres du Moyen Âge dans le fait qu’ un carré SATOR se trouve gravé sur l’une des pierres de la chapelle romane Saint-Laurent, à Rochemaure en Ardèche , lorsqu’ on apprend par la Légende dorée que saint Laurent, diacre martyr à Rome au IIIème siècle, fut condamné à mourir à petit feu allongé sur un gril. « C’est bien assez grillé de ce côté, tu peux me retourner ! » aurait-il dit, plein d’humour et de courage, à son bourreau .
Pour être précis, il faudrait signaler que dans l’alephbeth hébreu la lettre נ noun, N, est la 14ème, au milieu exact des 27 signes lettriques : soit de א aleph = 1 à ת taw = 22, plus les 5 lettres finales K, M, N, Ph et Ts = de 23 à 27 ; ce fait permet d'accorder au N la valeur numérique 14. Un passage scripturaire aussi simple qu’étonnant – ce qui donne une idée de l’intelligence et de la finesse de l’Auteur de la Bible – le confirme. En Nb 14, 34, Y H W H décide de punir les fils d’Israël: « Il vous a fallu quarante jours pour explorer le pays ; eh bien, ce sera pendant quarante ans que vous subirez les conséquences de vos péchés ! À chaque jour correspondra une année. Ainsi vous saurez ce qu’il en coûte de s’opposer à Moi. » Les mots pour "jour", en hébreu יום yom, soit Y = 10 + W = 6 + M final = 24 , et "année", en hébreu shanah , soit Sh = 21 + N = 14 + H = 5, ont tous les deux, curieusement, la même valeur numérique 40 [11].
Que le N trône au centre du carré SATOR, comme il est au milieu de l'alephbeth hébreu, jette un éclairage nouveau sur notre grille de lecture, une fois éliminées les lettres autres que les 4 A, les 4 O et les 4 T autour du N central. L’ensemble suggère le cercle de l’éternité ( Alpha et Oméga ) frappé de la croix terrestre ( les 4 T ).

Et relevons bien que chacun des T est entouré par A et O, à lire dans le sens des directions cardinales : Alpha ╬ Oméga. La Croix du Christ, plantée au cœur de nos vies, dressée au mitan des siècles, domine la "roue" de l'Histoire. Dans l’art chrétien primitif, il n’est pas rare de voir, écrites sous les bras de la Croix, les lettres grecques α et ω. On en comprend désormais le symbolisme, lequel se retrouvera plus tard sur le cierge pascal. Une telle signification se cacherait aussi dans l’ énigmatique "ANO" gravé directement sous le carré SATOR de la palestre pompéienne ; le N, Noun, ce Poisson christique, y apparaît comme le Médiateur au cœur des temps, entre l’Alpha et l’Oméga, entre le début et la fin de toutes choses.
Il n’est pas jusqu’à ces sept lettres "SAUTRAN", ajoutées juste au dessous d’ ANO, qui ne prennent désormais un singulier relief. Nicolas Vinel explique savamment, dans son article page 192 , que « sous la forme d’infinitif absolu SATOR [de la racine verbale hébraïque str signifiant "cacher, protéger"], SAUTRA N est vraisemblablement une prière de forme str + nom divin : " Cache-moi, Y H W H."» Pour ma part, j’y verrais plutôt le rappel de la "discipline de l’arcane" [12] chère aux premiers chrétiens et traduirais ainsi : « SAUTRA N ! = Cache le Poisson ! » Paradoxale logique de notre Dieu qui aime se révéler tout en restant caché ! Mais n’est-ce pas justement de cette manière que le Verbe incarné vécut, puis mourut sur le bois un 14 nissan sous la figure du Serviteur souffrant ?
Page 182 , Nicolas Vinel n’avait pas manqué de mentionner que le T latin correspond à la 22ème lettre hébraïque, ת le taw , qui est précisément ce signe que Dieu, en Ez 9, 4, ordonna d’inscrire sur le front des justes destinés à être sauvés de la mort [13]. Mais il oublie de préciser qu’une telle lettre avait primitivement la forme d’une croix et qu’elle permettait de symboliser, d’après la Tradition, le Nom même de Y H W H, comme nous l’explique admirablement Liliane Vezin en son ouvrage intitulé Beauté du Christ dans l’art ( Paris, Mame, 1997, p. 24 ).
Voilà qui nous ramène au Nom propre de Dieu יהוה pouvant se lire trinitairement :
Y = י yod, lettre symbolisant le Père ; H = ה hé, lettre symbolisant l’Esprit du Père ; W = ו waw, lettre symbolisant le Fils ; H = ה second hé, lettre symbolisant l’Esprit du Fils.
Donnons-en le schéma cruciforme :

Au centre de la croisée se place la lettre ש shin, Sh, symbole de la nature humaine que le Fils, conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie, a revêtue en s’incarnant. On obtient ainsi le "Nom nouveau" יהשוה Y H Sh W H – à nouvelle mission, Nom nouveau – annoncé par le Ressuscité lui-même dans l’Apocalypse (3, 12).
C’est ce Nom nouveau aux deux HH dédoublés qui paraît structurer la Prière enseignée par Jésus, telle que la transmet l’évangéliste saint Matthieu (6, 9 à 13) avec ses sept demandes caractéristiques. Disposé suivant la croisée, le Nom de gloire Y H Sh W H unit, dès lors, l’oraison dominicale à la Croix, comme s’il convenait d’écarter les bras – à la manière du célébrant dans la liturgie gallicane – pour réciter le Notre Père… Marthe Robin (1902 - 1981), la stigmatisée de la Drôme qui tenta de traduire les visions et les expériences mystiques dont elle fut gratifiée durant de longues années, a noté que, lors de la Préparation de la Pâque, Jésus « pria plusieurs fois les bras en croix, les yeux fixés au ciel… » (cf. Les Cahiers de Marthe Robin, n° 1, 2008, p.130).
Développons donc notre commentaire du Pater en suivant cette ordonnance :

Y * Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié.
Comme le font remarquer les spécialistes en communication, « toute prise de parole a un début, un développement et une fin. Mais si elle n'a pas de début, elle n'aura ni développement ni fin. Toute parole est ainsi contenue, d'une certaine façon, dans son début, l'exorde. » (cf. Philippe Breton, Convaincre sans manipuler, Paris, la Découverte, 2008, p.110 ). Il en est ainsi pour la première demande du Pater, laquelle contient en germe toutes les autres qui déroulent les lettres du Nom de gloire Y H Sh W H aux deux HH dédoublés. Le grand-prêtre juif, lors du Yom Kippour, portait sur le front une lame d’or où étaient gravées huit lettres hébraïques q d sh l Y H W H : "Saint pour Y H W H" . Ponce Pilate ordonna de faire un écriteau portant cette inscription en hébreu, en latin et en grec – soit les trois langues que l’on peut "lire" dans le carré SATOR – : " Jésus de Nazareth, le roi des juifs", et de le clouer au-dessus de la tête du Christ couronné d’épines. Notre Seigneur est bien le Chef de toutes les nations, de tous les peuples, de chacune de nos pauvres personnes, étant le Créateur de cet univers qu’emplit la gloire de son Nom trois fois Saint.
H * que ton Règne vienne.
Le malfaiteur crucifié à main droite du Seigneur lui dit : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne !» Croyant israélite, il devait avoir eu hâte de voir régner la Maison de David. Nous avons appris, de la bouche même du Logos, que le Royaume divin n'est pas de ce monde terrestre, puisqu'il est spirituel, célestiel, éternel.
* que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Le bon larron avait lancé à son compagnon d' infortune situé à la gauche de Jésus: « Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même punition ? Pour nous, cette punition est juste, car nous recevons ce que nous avons mérité par nos actes ; mais lui n'a rien fait de mal ! » (Lc 23, 40-41). Il acceptait par là même, humblement, que la justice humaine puisse imposer ici-bas un châtiment proportionné. Et quand il entendit cette réponse: « Je te le déclare en vérité : aujourd'hui tu seras avec moi en paradis ! » (Lc 23, 43), comment put-il douter de la réalisation d'une telle parole qui apparaissait comme l'une des dernières volontés du Christ mourant, crucifié à ses côtés ?
Sh * donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Au centre de la croisée se place la lettre shin représentant la nature humaine revêtue par le Fils. Tertullien a cette formule inoubliable : « Caro salutis est cardo » : « la chair est le pivot du Salut . » Centre charnel, concret, magnifiquement symbolisé par le cœur. « Quand ils ( les soldats ) arrivèrent à Jésus, écrit S. Jean, ils virent qu'il était déjà mort (...). Mais l’un des soldats lui perça le côté avec sa lance. » ( Jn 19, 33-34 ). Le miracle eucharistique de Lanciano, qui survint en Italie au IXème siècle, est très éclairant à ce sujet. Sous les yeux du moine incrédule, le pain déposé sur l’autel se transforma en chair et le vin du calice devint du sang ; l'analyse scientifique réalisée en 1970 a révélé que cette chair, mystérieusement conservée au cours des siècles, est du tissu musculaire strié du myocarde. « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes ! » déclara le Seigneur qui apparut à sainte Marguerite-Marie, à Paray-le-Monial en juin 1675.
W * pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Saint Jean, en son chapitre 13, ne décrit pas le déroulement du "repas du soir" que Jésus prit avec les disciples avant sa Passion. Il rapporte, au contraire, comment le divin Maître lava les pieds de ses Apôtres, au grand scandale de Simon-Pierre. Benoît XVI, lors du Jeudi Saint 2008, a bien expliqué le sens profond de ce geste surprenant: « Nous avons besoin de ce "lavement des pieds", de ce lavement des péchés quotidiens, et pour cela nous avons besoin de la confession des péchés (...). Nous avons besoin de la confession sous la forme du sacrement de la réconciliation. Par ce sacrement, le Seigneur lave toujours à nouveau nos pieds sales afin que nous puissions nous asseoir à table avec Lui (...) Nous devons nous laver les pieds les uns les autres dans le service quotidien et réciproque de l'amour. »
H * et ne nous fais pas entrer en tentation.
Le malfaiteur crucifié à main gauche du Seigneur « l'insultait en disant :"N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et sauve-nous !" » (Lc 23, 19) Voilà bien la constante tentation de mettre Dieu à l'épreuve, tentation à laquelle n'échappèrent point les fils d’Israël au désert, ainsi que le rappelle le Psaume 78, 17-18 : « Ils s'opposèrent au Dieu Très-Haut. Ils osèrent mettre Dieu au défi ! » Et Jésus lui-même, avant le début de sa vie publique, répondit au Tentateur : « L'Écriture déclare : "Ne mets pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu." » (Lc 4, 12). Le mauvais larron, inspiré par l'Esprit du Mal, est tombé dans le piège infernal : insulter, tenter le Messie ! À pareil pécheur, Jésus ne répondit pas un mot , pas un seul mot de condamnation, remarquons-le bien. Il y a donc place pour l’Amour miséricordieux qui pourrait murmurer « Abba ! Papa ! aie pitié de lui, il ne sait pas ce qu’il dit ! »… « Entre le pont et l'eau » disait le saint Curé d'Ars.
* mais délivre-nous du Mal.
C'est le moment de nous souvenir que le 13 mai 1917, à Fatima, la Vierge Marie demanda d'ajouter, à la fin de la récitation de chaque dizaine de la prière du chapelet, cette supplique :"Ô mon Jésus ! pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de l'enfer et conduisez au Ciel toutes les âmes, spécialement celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde." Comment nier que le mauvais larron fasse partie de ces dernières ? Lorsque fut mondialement connu le blason épiscopal – devenu armoiries papales – de Jean-Paul II, en 1978, les spécialistes ès sciences héraldiques furent étonnés de constater que le bras senestre de la croix d'or, bras sous lequel est dessiné le "M" marial, était plus long que le bras dextre. On peut mieux saisir désormais, par le biais de ce simple détail, l'importance que ce pape attacha à la présence de la divine Miséricorde, et de Marie "Mère de Miséricorde", dans notre monde submergé par la violente culture de mort. Dieu préfère sa Main gauche, le Seigneur allonge son Bras gauche en vue d'en faire un rempart, un bouclier capable de nous libérer de l’emprise du Malin.
D'une certaine manière, les trois croix sont donc indissociables. Nos frères orthodoxes ont d’ailleurs coutume de symboliser les deux malfaiteurs par une planchette clouée sous les pieds du Christ en croix, planchette disposée volontairement de guingois, c’est-à-dire plus haute – en direction du paradis – du côté droit du Crucifié (place du bon larron) que du côté gauche (place du mauvais larron) – en direction de l’enfer. En France, les splendides calvaires bretons par exemple, tel celui de Plougastel-Daoulas dans le Finistère, sont là pour nous rappeler pareille "leçon" : gardons en mémoire les trois arbres dressés sur Le lieu du Crâne.
Une tradition rapporte que lorsque sainte Hélène, la mère de l'Empereur Constantin, entreprit la recherche des reliques du Christ à Jérusalem, en 326, elle fut peinée, car les croix des deux brigands étaient mêlées avec celle du Seigneur qui fut crucifié au milieu d'eux sur le Golgotha ; impossible de reconnaître le bois ayant porté Jésus de Nazareth "le roi des juifs" ! Il fallut rien moins qu’ une guérison miraculeuse, sur l’initiative de saint Macaire, pour "inventer" la vraie Croix, ce trône royal du "Seigneur de la gloire" comme écrit saint Paul ( 1 Co 2, 8 ). Mais qui est donc ce Roi de gloire ?
« Alors la mère des fils de Zébédée s'approcha de Jésus avec ses fils ; elle s'inclina devant lui pour lui demander une faveur.
- Que désires-tu? lui dit Jésus.
Elle lui répondit :
- Promets-moi que mes deux fils que voici seront assis l'un à ta droite et l'autre à ta gauche quand tu seras roi.
- Vous ne savez pas ce que vous demandez, répondit Jésus. Pouvez-vous boire la coupe de douleur que je vais boire ?
- Nous le pouvons, lui répondirent-ils.
- Vous boirez en effet ma coupe, leur dit Jésus. Mais ce n'est pas à moi de décider qui sera à ma droite et à ma gauche ; ces places sont à ceux pour qui mon Père les a préparées. » (Mt 20, 20-24) .
Jean-Marie Mathieu
NOTES
[1] Le Cep n° 44, juillet 2008 ( s.cep@wanadoo.fr )
[2] Les Bergers du Soleil ; L'Or peul, éditions DésIris, 1998, couronné par l'Académie française) ; Le Nom de gloire ; essai sur la Qabale, éditions DésIris, 1992 ; Le nom de Josué-Jésus en hébreu et en arabe, Saint-Marcellin, Outre-Part Éd., 1998.
[3] Hapax (ou apax) : mot rare, voire erreur de copiste, attesté dans une seule source.
[4] Anagramme : mot, ou ensemble de mots, formé par la transposition des lettres d’un autre mot.
[5] Cryptogramme : message écrit à l’aide de caractères secrets.
[6] Palindrome : vers, ou phrase, pouvant être lu dans les deux sens.
[7] Le pape Victor, en 182, abandonnera officiellement le grec pour adopter le latin dans la liturgie romaine.
[8] Qabalah : de l’araméen קבלה signifiant "réception" ; on le rend parfois en français par Kabbale, ou Cabale, voire Qabale.
[9] Sotériologique : de sotériologie, partie de la théologie qui concerne l’étude du salut.
[10] La version grecque des LXX fut abandonnée par le judaïsme, car elle semblait annoncer la Révélation christique. Si je comprends bien, pour Nicolas Vinel le carré SATOR, créé par des Juifs avant notre ère, fut soudain mis de côté au IIème siècle ap. J-C, parce qu’ il aurait symbolisé par trop prophétiquement Jésus le Messie et sa Croix rédemptrice. Ce serait un bel aveu !
[11] Pour que le mot hébreu YWM "jour" nombre 40, il faut que le M final vaille 24, et non pas 60, ni 600 comme chez les kabbalistes pseudo-gnostiques. La numération de 1 à 27, par ce fait même, est confirmée.
[12] « La "discipline de l’arcane", i-e l’obligation de tenir secrets certains enseignements, a existé dans l’Église, au moins jusqu’au Vème siècle. Sait-on – chose étonnante et qui devrait nous faire réfléchir – qu’à l’époque de saint Ambroise [340-397] et selon la recommandation même du saint évêque de Milan, il était interdit de mettre par écrit le Symbole des Apôtres, qui donc ne se transmettait qu’oralement, et qu’il ne pouvait être récité devant des profanes ? ( Explanatio Symboli, n° 9 ; Sources chrétiennes n° 25 bis, pp. 57-59). Mais nous n’avons plus guère conscience, aujourd’hui, du caractère vraiment prodigieux des enseignements qu’il révèle », note Jean Borella en son dernier livre intitulé Problèmes de gnose, Paris, l’Harmattan, 2007, p. 22.
[13] Repris en Ap 7, 3-4 et 9, 4 : « "Ne faites pas de mal…jusqu’à ce que nous ayons marqué d’un sceau le front des serviteurs de notre Dieu." On m’indiqua alors le nombre de ceux qui furent marqués au front du sceau de Dieu. » Le Zohar - l’un des ouvrages majeurs de la Kabbale juive - croit que ce signe taw d’Ez 9, 4 équivaut à un arrêt de mort pour tous ceux qui le portent…
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