dimanche, 01 avril 2012
Espagne : la mémoire garrottée (1)
par Alain Santacreu

I. La Guerre d'Espagne vue par un mandarin américain
Stanley Payne est un universitaire américain, spécialiste de la Guerre d’Espagne, dont les premiers travaux remontent aux années 1960. Son œuvre, d’inspiration sociale-démocrate, domine l’historiographie libérale actuelle. Aucun de ses livres n’avait été traduit en français jusqu’à aujourd’hui. En 2011, à l’instigation d’Arnaud Imatz, les Éditions du Cerf ont fait paraître La Guerre d’Espagne : l’histoire face à la confusion mémorielle, traduction d’un travail publié en espagnol sous le titre Quarante questions fondamentales sur la Guerre civile. L’ouvrage se compose de quarante chapitres organisés autour d’une question que l’auteur considère essentielle et à laquelle il prétend répondre selon une perspective équilibrée et modérée, en historien « objectif et honnête ».
Dès les premières pages, on pense immédiatement à L’Amérique et ses nouveaux mandarins, le premier livre d’analyse politique de Noam Chomsky, paru en 1968[1]. Dans le dernier chapitre de son essai, Chomsky étudie ce qu’il appelle « la subordination contre-révolutionnaire » des intellectuels envers la guerre civile espagnole. D’après lui, les intellectuels américains ne peuvent concevoir que le bolchevisme et le libéralisme occidental aient pu s’unir pour s’opposer à la plus authentique des révolutions ouvrières ; c’est pourquoi, ces « nouveaux mandarins », s’appliquent à rejeter cette réalité dans une sorte d’angle mort, perpétuant ce « grand camouflage » que Burnett Bolloten demeure l’un des très rares à avoir dénoncé[2]. En effet, alors qu’en juillet 1936 l’explosion de la guerre civile espagnole avait été suivie par une vaste révolution sociale dans la zone antifranquiste, des millions de personnes de par le monde furent tenues dans la plus complète ignorance, non seulement de sa profondeur et de sa portée, mais même de son existence, à cause d’une politique de duplicité et de dissimulation qui n’a pas son pareil dans l’histoire. Le livre de Stanley Payne montre que cette « union » idéologique contre-révolutionnaire, libérale et stalinienne, s’est perpétuée durant toute la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’à nos jours.
L’argumentation de Chomsky se fondait sur un ouvrage de Gabriel Jackson, intellectuel démocrate libéral, La république espagnole et la guerre civile, qui venait de se voir décerné, par la prestigieuse American Historical Association, le prix biennal d’histoire européenne.[3]
Dans son étude sur la République espagnole, Jackson ne dissimule pas un préjugé favorable pour la démocratie libérale. Idéologiquement, Stanley Payne est le clone de Gabriel Jackson, même si, dans la forme, son aversion pour la révolution sociale apparaît plus atténuée ; mais son analyse de la Guerre civile, parce qu’elle est l’expression de la logique libérale, ne peut que s’auto-persuader du « désastre économique généré inévitablement par la révolution collectiviste.» (136)[4].
Selon l’historiographie socialo-marxiste, la guerre civile espagnole n’aurait été que la lutte de la démocratie contre le fascisme. Cette vision manichéenne de l’histoire, claironnée par la propagande de guerre du Komintern, fut reprise, à l’unisson, par les démocraties occidentales.
Sur ce strabisme idéologique, une note du préfacier du livre de Payne, Arnaud Imatz, est des plus explicites. C’est une longue énumération d’auteurs qu’il considère comme les principaux historiens de la Guerre d’Espagne. Nous la citons in-extenso : « Outre Hugh Thomas et Burnett Bolloten, déjà cités, les principaux historiens du sujet, qu’il soient de gauche ou de droite, anciens ou nouveaux, sont les suivants. Du point de vue républicain : les communistes ou marxistes Gabriel Jackson[5], Herbert Rutledge Southworth, Pierre Vilar et Manuel Tuñon de Lara. Les disciples de ces derniers sont : Santos Juliá, Francisco Espinosa, Alberto Ruiz Tapia, Enrique Moradiellos, et, d’une certaine façon, le socialiste Paul Reston. D’autres auteurs sont plus crédibles : l’Américain Edward Malefakis, l’Anglais Raymond Carr, le démocrate-chrétien Javier Tusell, le social-libéral Juan Pablo Fusi, et le Français, spécialiste du Siècle d’or espagnol, Bartolomé Bennassar (ce dernier sympathise avec le républicain-jacobin Manuel Azaña, montre une certaine complaisance pour les vaincus et dérape parfois, notamment lorsqu’il traite Pio Moa de « provocateur », mais il fait globalement un louable effort d’objectivité). Sur le versant national, il faut citer : Vicente Palacio Atard, Carlos Seco et les généraux Jesús et Ramón Salas Larrazabal, qui sont sans doute les plus équitables et les moins passionnés à droite. Il faut citer également les colonels José Manuel Martinez Bande et José Maria Gárate Córdoba et l’ex-ministre de la Culture de Juan Carlos, Ricardo de la Cierva (le plus documenté et le plus prolifique). Enfin, plus récemment : César Vidal, Pio Moa, Ángel David Martin Rubio ou Alfonso Bullón de Mendoza. »[6]
Tout est dit dans cette seule note. On serait bien en peine de trouver dans cette longue liste dichotomique des ouvrages d’auteurs anarchistes, tels Diego Abad de Santillan, José Peirats, Gaston Lefranc, Vernon Richards, César M. Lorenzo, Albert Pérez-Baro, Frank Mintz – pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus connus[7].
Le préfacier, comme il nous l’indique dans sa note, avait précédemment cité les ouvrages d’Hugh Thomas et Burnett Bolloten, dans le passage suivant : « Dans les années 1960, alors que la plupart des auteurs cédaient encore à la tentation de l’histoire partisane, un petit nombre d’historiens anglo-saxons avaient élaboré de grandes synthèses en s’efforçant à une approche critique et objective. Deux d’entre elles, publiées en 1961, ont bien résisté aux dommages du temps. La première est The Grand Camouflage, ouvrage du Gallois, ancien correspondant de guerre dans la zone républicaine Burnett Bolloten (un livre essentiel pour comprendre les luttes à l’intérieur du camp républicain, mais dont la traduction française est passée malheureusement inaperçue) ; la seconde, régulièrement réédité depuis, est La Guerre d’Espagne de l’Anglais Hugh Thomas, livre amendé et nuancé aux cours des éditions successives, l’auteur ayant évolué du socialisme vers le néo-libéralisme thatchérien, mais qui, en dépit des remaniements substantiels et des carences documentaires de l’époque, demeure l’ouvrage classique très justement apprécié du public francophone ». Nous ferons une seule remarque sur ces propos : si le livre d’Hugh Thomas a été « régulièrement réédité » depuis sa parution, il n’en fut pas de même pour celui de Bolloten. En effet, si The Grand Camouflage parut bien en 1961, à New-York, chez Frederick A. Praeger Publisher, avec en sous-titre The Communist Conspiracy in the Spanish Civil War, il disparut mystérieusement du catalogue de l’éditeur, pour ne reparaître qu’en 1968, dans une autre maison d’édition londonienne, London Pall Mall Press, avec comme sous-titre The Spanish Civil War and Revolution 1936-1939. On ne peut donc mettre sur le même plan les ouvrages de Thomas et de Bolloten, étant donné leurs « réceptions » si différentes ; en le faisant, le préfacier s’est mis au diapason de la duplicité de l’auteur préfacé.
Il faudrait analyser minutieusement le style de Payne, ses choix lexicaux et syntaxiques qui ne visent qu’à déprécier systématiquement le mouvement anarchiste. On donnera ici un exemple parmi des dizaines. Il y est question des réserves d’or que le gouvernement de Largo Caballero décida d’extrader en Russie, via Carthagène : « Le gouvernement semble avoir estimé alors que ces richesses seraient mieux protégées sur la côte orientale (à condition de ne pas être trop proches de la Catalogne dominée par les anarchistes), dans la mesure surtout où elles pourraient, si nécessaire, être transportées à l’étranger. » (295) Toute l’hypocrisie de notre auteur réside dans cette mise entre parenthèses qui lui permet de passer sous silence un fait très important rapporté par Burnett Bolloten[8] et confirmé par Abad de Santillan[9] : les milices de la FAI[10] avaient eu l’intention d’attaquer les chambres fortes de la Banque d’Espagne afin de transférer les réserves d’or à Barcelone, bastion de la CNT[11] et de la révolution anarchiste, non seulement pour des raisons de sécurité mais aussi pour acheter les matériaux nécessaires au développement de l’industrie de guerre en Catalogne. Diego Abad de Santillan rapporte que ce projet avorta à cause du refus catégorique du Comité national de la CNT, soucieux de ne pas trahir les valeurs anarchistes. Payne ne parle jamais de l’étouffement exercé par le gouvernement du Front populaire sur toutes les initiatives proposées par les organisations libertaires. C’est ainsi que, dès le mois d’août 1936, Juan P. Fabregas, délégué de la CNT au Conseil Économique du Gouvernement autonome catalan, pouvait déclarer : « Nous avions envoyé à Madrid une commission pour demander au Gouvernement un crédit de 300 millions de pesetas, ainsi que 30 millions pour l’achat de matériel de guerre et 150 millions de francs pour l’achat de matières premières. Nous offrions comme garantie un milliard de pesetas en titres de rente appartenant à nos Caisses d’Epargne et déposées à la Banque d’Espagne. Tout cela nous a été refusé. »[12]

Une autre initiative rapportée par Abad de Santillan est caractéristique de la technique de « gommage » utilisée par Stanley Payne. Il s’agissait de délivrer Abd-el Krim, le héros de la guerre du Rif, que la France maintenait prisonnier à la Réunion, dans l’intention qu’il empêchât la mobilisation de la population marocaine à la cause des factieux nationaux. Abad de Santillan raconte que des hydravions furent mis à la disposition des faïstes mais, le ministre du gouvernement de la République, Álvarez del Vayo, socialiste « soviétisé », ayant été informé, s’opposa farouchement à ce projet. Stanley Payne fait très vaguement allusion à cet épisode au chapitre 28 de son livre (« Quel a été le rôle des troupes marocaines ? ») : « Au début du conflit, le Comité des milices antifascistes de Barcelone prit contact avec les nationalistes marocains de la zone française et négocia un accord préliminaire en vue du déclenchement d’une insurrection dans le protectorat espagnol. » (392). Ce procédé qui consiste à présenter superficiellement un fait, d’une façon floue et évanescente, est une technique manipulatoire fréquemment employée par Stanley Payne. D’autre part, ce brouillage se trouve accentué par la structure même de l’ouvrage où la pulvérulence du questionnaire dissémine les événements au gré d’une réflexion le plus souvent inconsistante.
Un autre procédé très prisé par Payne est la dilution d’une même information en plusieurs endroits de son livre. Par exemple, il cite trois fois l’ouvrage de l’historien anglais Gérald Howson. À la page 294, au chapitre 23 (« Comment ont fonctionné les économies de guerre ? Qu’est devenu l’or de Moscou ? ») : « La non-intervention eut pour effet de fermer les grands marchés. Le seul pays du bloc de l’Ouest disposé à fournir toute l’assistance possible était le Mexique du président Cárdenas, mais il manquait d’industries d’armement. Il y eut des cas de corruption, et l’inexpérience, l’urgence et l’importance des sommes offertes, facilitèrent les escroqueries à grande échelle sur le dos des républicains. En outre, une quantité impossible à chiffrer fut tout simplement détournée à leur profit par les acheteurs républicains eux-mêmes. Les tentatives pour établir une "morale révolutionnaire" ont toujours un prix élevé. L’histoire de ces efforts républicains, extrêmement complexes, très confus, mal organisés et qui portaient sur d’énormes sommes d’argent, a été bien analysée par les travaux de Francisco Olaya Morales et Gerald Howson, mais l’absence de documents et de sources concrètes rend improbable une reconstitution intégrale. » Plus loin, à la page 495, au chapitre 35 (« Quel est le bilan final de l’intervention de étrangère ? »), Payne intègre dans un diagramme, d’aspect très « scientifique », des données reprises de l’ouvrage d’Howson[13], ce qui est pour le moins surprenant puisqu’il lui reprochait précédemment « l’absence de documents et de sources concrètes ». Enfin, à la page 498 du même chapitre, il affirme : « Les Soviétiques prétendaient que les armes étaient fournies à des prix de faveur, mais en réalité elle étaient largement surévaluées. Ils ne communiquèrent jamais au gouvernement républicains les cotations exactes en roubles. Gerald Howson a découvert qu’en manipulant arbitrairement les cours du change, ils facturaient régulièrement les livraisons de 30% à 40 % au-dessus des prix du marché international. Howson a démontré que les acheteurs républicains furent constamment escroqués par les marchands d’armes des divers pays auxquels ils recoururent. » Par conséquent, Payne reconnaît finalement que la démonstration d’Howson n’est pas si « improbable » qu’il l’avait laissé accroire. On conviendra aussi que cette dernière citation aurait été bien plus pertinente si elle s’était trouvée deux cents pages plus tôt, dans le chapitre où il était précisément question de « l’or de Moscou ». Payne va même jusqu’à parler de « marchands d’armes de divers pays », essayant d’atténuer la totale responsabilité de la Russie. Mais, à part « le Mexique du président Cárdenas » auquel Payne a fait allusion précédemment, on ne voit pas de quoi il parle et l’on souhaiterait plus de « précisions concrètes » concernant ces « divers pays ». Par ce tour de passe-passe, cette dissémination de l’information, la vérité se retrouve comme pulvérisée et notre mandarin américain parvient ainsi à édulcorer le scandale qu’a dénoncé Gerald Howson : « De toutes les tromperies, escroqueries fraudes et trahisons que les républicains durent subir, la fourberie de Staline et des hauts bureaucrates de la nomenklatura soviétique est très certainement la plus répugnante, la plus perfide, la moins justifiable », et il conclut : « Les soviétiques ont trahi ceux qu’ils prétendaient défendre. »[14]
Il est des questions que nous aurions aimé que le professeur Payne se posât, celle-ci par exemple : Pourquoi durant les sept semaines après le pronunciamiento franquiste et, donc, avant que ne fût entré en vigueur le pacte de non-intervention, le Gouvernement Giral, n’acheta-t-il pas d’armes à l’étranger, bien que ne manquât pas l’or pour les payer, ni les vendeurs disposés à les céder ?
Payne s’applique continûment à minorer le rôle et l’importance de l’anarcho-syndicalisme. Au chapitre 2 ( « Qui s’est opposé à l’instauration d’une République constitutionnelle et démocratique ? »), il omet de signaler que, lors des élections législatives du 19 novembre 1933, c’est la campagne en faveur de l’abstention des cénétistes, dénonçant l’incapacité et la trahison des partis bourgeois de gauche et des leaders socialistes, qui provoqua le triomphe de la CEDA[15] et des partis de droite. Ce fait n’est pourtant pas négligeable puisqu’il démontre que si un gouvernement de gauche pouvait gouverner sans la CNT, il lui était impossible de gouverner contre elle – ce que s’était pourtant appliqué à faire, depuis l’instauration, en 1931, de la Seconde République, le parti socialiste de Largo Caballero avec ses alliés de la droite bourgeoise. Payne reconnaîtra d’ailleurs implicitement son « omission », en avouant le poids « électoral » de la CNT, lors du chapitre 3 (« Les élections de 1936 étaient-elles valides et régulières ? Pourquoi le Front populaire les a-t-il gagnées ? ») quand il commentera : « Le fait que le Front populaire ait emporté la majorité absolue des sièges aux Cortes représentait un spectaculaire retournement politique par rapport aux résultats de 1933 […] La grande majorité des voix exprimaient les mêmes tendances qu’en 1933, la différence venait essentiellement de l’évolution des anciens électeurs radicaux et de la participation partielle de la CNT. » (79) Tout au long du livre de Payne, les informations sont ainsi tellement diluées que le lecteur devrait constamment s’obliger, par recoupements successifs, à rétablir les faits, un peu à la façon d'un puzzle. On attendrait plus de cohérence et de consistance chez un historien si apprécié par l’establishment universitaire.
L’étude de Payne sur la répression religieuse durant la guerre civile est particulièrement insidieuse. Il affirme : « Le nombre total des exécutions effectuées par les républicains s’élève à environ 55 000. Celui des victimes des nationaux est sensiblement égal, mais il faut y ajouter les 30 000 exécutions des années de l’après-guerre ». Pour des raisons idéologiques évidentes, l’éminent professeur feint d’ignorer l’ouvrage collectif, dirigé par Santos Juliá[16] qui dresse le bilan le plus « scientifique » effectué jusqu’à aujourd’hui et démontre que, si la répression dans le camp républicain ne dépassa pas les 50 000 victimes, par contre, la répression franquiste approcha les 150 000. D’autre part, avec la complicité de la hiérarchie catholique, cette terreur de masse fut poursuivie, des années durant, après la Guerre civile. Les historiens qui ne sont pas dupes des falsifications des vainqueurs, avancent qu’il y eut plus de 200 000 exécutions au total. Et encore ne prennent-ils pas en compte le nombre de prisonniers qu’on laissa mourir dans les geôles, de faim, de maladie ou sous la torture.
L’auteur examine aussi la persécution du clergé espagnol en la comparant aux autres révolutions modernes : « La phase jacobine de la Révolution française avait abouti au massacre d’environ 2000 membres du clergé, soit moins du tiers du nombre des religieux assassiné en Espagne. Dans la mesure où, à l’époque des persécutions, l’effectif du clergé était comparable dans les deux pays, la férocité de la révolution espagnole est évidemment bien plus grande. Au cours de la révolution russe et de la guerre civile, de très nombreux prêtres furent également tués, mais il est difficile de trouver des statistiques précises, et la plupart des historiens se contentent de vagues estimations » (166).
Cette perspective comparative permet à Stanley Payne d’effacer carrément le nombre de prêtres réfractaires morts en déportation sous la Révolution française, de même qu’il passe sous silence les guerres « génocidaires » vendéennes[17]. Si bien qu’il semble aussi, dans le cas de la Révolution française, très « difficile de trouver des statistiques précises ». Quant à la révolution bolchévique, puisque Payne ne souhaite pas être assimilé à ces « historiens [qui] se contentent de vagues estimations », il pourra, par exemple, lire avec profit l’ouvrage d’Antoine Wenger[18] ou, encore, consulter l’étude d’Andrea Riccardi, « Les persécutions des chrétiens en URSS après la révolution de 1917 »[19].
L’élimination de la religion fut un objectif constant du pouvoir soviétique. L’ampleur des condamnations à mort dans le cadre de la répression religieuse a pu être isolée pour les prêtres et religieux. Alexandre Jakovlev, un ancien membre du Politburo, président de la commission pour la réhabilitation des victimes des répressions politiques, communiqua des chiffres au cours d’une conférence de presse du 27 novembre 1995, citant le nombre de 200 000 prêtres orthodoxes fusillés entre 1917 et 1980, dont plus de la moitié durant l’année 1937-38, après le déclenchement d’une campagne de terreur décidée par Staline et précisée dans une résolution de la session du Politburo du 3 juillet 1937, ainsi que dans le décret du NKVD n° 00447 du 5 août 1937[20].
Ces quelques données devraient suffire à montrer la mauvaise foi de Payne, quand il ose affirmer : « La tuerie en Espagne de près de 7000 membres du clergé (la majorité en moins de quelques mois) constitue sans doute la massacre du clergé catholique le plus important en proportion, et dans le temps le plus bref, que l’histoire ait enregistré ». (166) En vérité, « en proportion », les massacres provoqués par la terreur jacobine et, surtout, la terreur stalinienne sont bien supérieurs à la répression religieuse durant la Guerre d’Espagne.

Au chapitre 4 (« L’impitoyable répression des Asturies : mythe ou réalité ?), Payne souligne que la répression du gouvernement de la droite républicaine s’exerça sans aucun discernement après la révolte ouvrière de 1934 : « La répression, utilisée de façon stupide, se révéla contre-productive. Elle ne servit qu’à dynamiser et unifier la gauche et même à lui gagner la sympathie de certains éléments centristes. Elle lui attira aussi l’adhésion d’un certain nombre d’anarcho-syndicalistes qui n’avaient pas participé au soulèvement. » (65) En effet, en dehors des Asturies, la CNT n’avait pas pris part à l’insurrection fomentée par les socialistes de Largo Caballero et s’y était même officiellement opposé ; mais la droite de Gil Robles, trop avide de vengeance, n’épargna pas les anarcho-syndicalistes. On ne s’étonnera pas si, seize mois plus tard, comme nous l’avons dit plus haut, la gauche allait triompher, certes de justesse, grâce aux suffrages d’une large partie des militants anarchistes. Les conséquences de cette répression « stupide » et « contre-productive », se firent aussi sentir quand, le 19 juillet 1936, les portes des prisons s’ouvrirent pour libérer les prisonniers politiques, ce dont profitèrent les délinquants de droits communs. Est-il alors surprenant que ces éléments incontrôlables aient agi pour leur propre compte durant les premiers jours de la Révolution ? Jesús de Galindez, nationaliste basque, républicain et catholique écrit : « Il y eut beaucoup de sang versé, beaucoup de sang innocent, et des deux côtés… mais il existe entre les deux camps, une différence essentielle qui découle du fait même de l’insurrection [franquiste], une différence qui, si elle ne justifie pas les excès commis en zone républicaine, permet néanmoins de les expliquer. L’armée, presque toute la police secrète, la magistrature, toutes les institutions chargées de maintenir l’ordre, s’étaient rebellées, laissant sans défense le gouvernement légal qui fut contraint d’armer le peuple[21]. On ouvrit alors les portes des prisons pour libérer les amis prisonniers politiques ; des délinquants de droit commun sortirent avec eux et agirent dans leur intérêt personnel. Par ailleurs, tous ces indésirables que l’on retrouve dans chaque ville, dans chaque nation quelles qu’elles soient, sortirent par légions des bas-fonds de la société, et trouvèrent un terrain favorable à l’accomplissement de leur besogne. En temps normal la police les aurait contrôlés, mais l’insurrection militaire avait privé les pouvoirs publics des forces coercitives et procuré des armes aux délinquants. À côté de cela, les organisations d’extrême gauche improvisaient une justice simpliste et impitoyable, une justice d’hommes qui avaient souffert et vécu dans la haine. Cela ne justifie pas les crimes commis en zone républicaine, mais permet aisément de les expliquer. Mais ce à quoi on ne peut trouver d’explication, et moins encore de justification, ce sont les crimes bien plus nombreux, et bien plus empreints de sadisme, commis en zone fasciste. Il y avait dans cette zone une armée et une police, le peuple n’était pas armé et les prisonniers de droit commun demeuraient sous les verrous ; mais là, des crimes furent précisément commis par cette armée, par cette police et par des petits-messieurs bien élevés, qui ne manquaient de rien et se targuaient d’être catholiques »[22].
On ne sera pas étonné si Stanley Payne ne prend pas en compte de telles considérations ; bien au contraire, d’une façon particulièrement tendancieuse, il rejette sur les anarcho-syndicalistes la responsabilité majeure des persécutions religieuses : « Le plus grand nombre d’assassinats, comme on pouvait s’y attendre, se produisit dans les provinces de Barcelone (1030) et de Madrid (1009). Les massacres furent aussi particulièrement nombreux dans les provinces de Valence (575), Lérida (433), Huesca (359), Castellón (353) Tolède (329) et Tarragone (327). Cette répartition géographique démontre le rôle majeur que jouèrent les anarcho-syndicalistes, mais les autres mouvements révolutionnaires furent aussi impliqués. » (168) On voit que, le plus souvent, l’argumentation de Payne consiste en des affirmations subjectives et péremptoires qui ne reposent sur aucune référence objective. On trouve, quelques lignes plus loin, un autre exemple éloquent de cette stratégie bien peu « scientifique » mais typique chez cet auteur : « Bien que l’Église ait été très souvent qualifiée de réactionnaire, ses membres les plus impliqués dans les œuvres sociales semblent avoir été la cible privilégiée des révolutionnaires, qui voyaient en eux des concurrents directs. » (169) On aimerait savoir sur quels documents concrets notre professeur se fonde pour justifier ses allégations – mais, comme seule justification, il emploie le verbe « semblent », terme on ne peut plus évasif.
Ainsi, nous ne manquons pas d’éléments qui montrent le profond parti pris de Stanley Payne contre la révolution sociale impulsée par les anarchistes espagnols. Son adhésion à l’ordre bourgeois, soutenu non seulement par la droite libérale mais aussi par les communistes, conduit l’auteur à présenter sous un faux jour des événements d’une importance capitale et à mépriser un mouvement historique majeur.
(À suivre)
1 1969 pour la traduction française aux Éditions du Seuil.
2 Burnett Bolloten, The Grand Camouflage, Frederick A. Praeger Publisher, 1961. Traduit en français sous le titre La révolution espagnole, Ruedo ibérico, Paris, 1977.
3 Gabriel Jackson, The Spanish Republic and the Civil War, Princeton University Press, 1965. Traduit en français sous le titre La république espagnole et la guerre civile, Ruedo ibérico, Paris, 1974.
4 Les chiffres entre parenthèses renvoient à l’édition du livre de Stanley Payne, La Guerre d’Espagne : l’histoire face à la confusion mémorielle, Éditions du Cerf, 2011.
5 De façon fort significative, Arnaud Imatz classe Gabriel Jackson parmi les « communistes et les marxistes » !
6 Préface à l’édition française, n. 2, pp. 14-15.
7 Voici quelques ouvrages de ces auteurs : Diego Abad de Santillan, De Alfonso XIII a Franco, ediciones Tea, Buenos aires 1974 ; José Peirats, La CNT en la Revolucíon Española, Ruedo Ibérico, Paris, 1971 ; Gaston Leval, Espagne libertaire, Éditions du Cercle/Éditions de la Tête de Feuilles, 1971 ; Vernon Richards, Enseignement de la révolution espagnole, Union générale d’éditions, 10/18, Paris, 1975 ; César M. Lorenzo, Le mouvement anarchiste en Espagne, Les Éditions Libertaires, 2006 ; Albert Pérez-Baro, 30 mesos de collectivismo a Catalunya, Edicions Ariel, Barcelone, 1970 ; Frank Mintz, L’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, Maspero, Paris, 1976.
8 La Guerra Civil Española : revolución y contrarrevolución, Madrid, Alianza, pp. 268-269.
9 De Alfonso XIII a Franco, Buenos Aires, Tipográfica Editora Argentina, p. 381.
10 FAI : Federación anarquista ibérica (Fédération anarchiste ibérique).
11 CNT : Confederación nacional del trabajo (Confédération nationale du travail).
12 Dans le journal Solidaridad Obrera du 29/09/1936.
13 G. Howson, Arms for ain : The Untold Story of Spanish Civil War, Londres, John Albemarle, 1998.
14 G. Howson, op. cit., p. 146.
15 CEDA : Confederación española de derechas autonomas (Confedération espagnole des droites autonomes).
16 Víctimas de la guerra civil, Temas de hoy, Madrid, 1999, p. 407 à 412.
17 Cf. Reynald Secher, Vendée, du génocide au mémoricide, éditions du Cerf, 2011.
18 Catholiques en Russie d’après les archives du KGB, 1920-1960, Desclée de Brouwer, 1998.
19 Consultable sur internet : http://orthodoxeurope.org/
20 On lira les informations sur le rapport de la commission présidée par Jakovlev dans le journal Izvetija du 29 novembre 1995.
21 En réalité, comme nous l’avons dit, ce ne fut qu’après maints atermoiements et hésitations que le gouvernement Giral se décida d’entériner le fait que le peuple s’était spontanément soulevé pour juguler l’insurrection.
22 Jesús de Galindez, Los vascos en el Madrid sitiado, Buenos Aires, Vasca Ekin, 1945. Cité par Burnett Bolloten, op. cit., pp. 69-70.
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mardi, 07 février 2012
Vient de paraître : Du religieux dans l'art
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192 pages, 18 €
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Quatrième de couverture :
Quel accès peut-on avoir à ce Dieu des Écritures, à la fois immanent et transcendant à ses créatures ? Comment le rendre « visible » à nos cœurs, à nos yeux ? Deux voies s’offrent à l’homme : l’art et la mystique.
Parce que l’art est nécessairement religieux, sa fonction consiste à provoquer en l’homme soit la conversion de semblance, soit la perversion de dissemblance.
C’est la présence de l’Esprit, son inhabitation dans l’homme, qui nous donne la ressemblance et nous met en conformité avec le Christ. Le corps et l’âme font l’image ; l’esprit, présence de la grâce incréée, nous fait à la ressemblance. L’homme n’est achevé que lorsqu’il se trouve conforme « à l’image et selon la ressemblance » de Dieu. Dans une optique chrétienne, cet achèvement de l’homme est la fonction de l’art.
L’art peut briser en l’homme le lien entre l’image et la ressemblance divine. La dissemblance est une ressemblance coupée de son archétype. Notre époque aura été celle de la dissemblance. L’homme a obstrué en lui la dimension communielle avec Dieu, il a fermé la voie à la grâce qui, par lui, devait s’épancher sur toute la création ; en rejetant le religieux, il a failli à sa vocation artistique.
Avec les contributions de :
Mathieu Baumier – Bruno Bérard – Jean Biès – Jean Borella –
Monique Cartron-Bouchouk – Maximilien Friche – Falk van Gaver –
Gwen Garnier-Duguy – Jacques de Guillebon – Roberto Mangú –
Silvano Panunzio – Alain Santacreu – Olivier-Thomas Venard, op. –
Geneviève Trainar (Sœur Marie, op.)
SOMMAIRE
NARTHEX
Alain Santacreu : Le cœur émeraude de Roberto Mangú.
suivi de Gwen Garnier-Duguy : « Le cœur », poème. 9
NEF
O.-T. Venard, o. p. : Eucharistie, thema specialis. 13
TRANSEPT
Matthieu Baumier : Mystes (inédits). 37
Bruno Bérard : Retour vers une métaphysique du Beau. 41
CROISÉE
Jean Borella : La beauté est la nourriture de l’âme. 57
CHŒUR
Thomas d’Aquin : Adoro te devote. 71
Geneviève Trainar (Sœur Marie, o. p.) : Du liturgique dans
l’art. 73
ABSIDE
Silvano Panunzio : Écriture et peinture. 87
Monique Cartron-Bouchouk : Le kérygme de la lettre dans The
Scarlet Letter . 101
Jean Biès : Musique, bayadère de l’Absolu. 115
DÉAMBULATOIRE
Maximilien Friche : L’art de dissimuler une prière. 129
Falk van Gaver : Dada, la grâce ou la mort. 145
Jacques de Guillebon : La voie préraphaélite. Du religieux, de
l’art et de l’anarchie. 155
CHEVET
Alain Santacreu : L’œuvre de ressemblance. 169
Présentation des auteurs. 187
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vendredi, 20 janvier 2012
Ozanam, autoportrait

« À l'esprit des pauvres. À un très haut clergé. »
Arthur Rimbaud, « Dévotion », Illuminations
« Le front haut, des yeux bleus profonds et perçants, la barbe impeccablement taillée comme ses cheveux mi-longs ramenés quelque peu en arrière et séparés par une raie de trois-quarts à la mode romantique, une mâchoire puissante, le nez droit, une bouche sensuelle et nerveuse : marmoréenne, hiératique et empreinte de bonté du même mouvement, la figure d’Ozanam telle que nous l’abandonnent ses portraits d’époque correspond trait pour trait au caractère et à la vie qu’ont dépeints ses contemporains et ses hagiographes. Non pas un vieux sage, mais un jeune homme plein de force, et de la force amoureuse qui est première en ce monde. »
Tel était Frédéric Ozanam. Tel nous le dépeint en incipit un autre jeune homme, jeune romantique, jeune catholique – Jacques de Guillebon, dans un pénétrant ouvrage qu’il vient de consacrer au père fondateur – mort à 40 ans – du christianisme social et des Conférences Saint-Vincent-de-Paul : Frédéric Ozanam, la cause des pauvres [1]. Car il fut bien tout de go, et dès son jeune âge, le défenseur farouche et passionné de l’Église et des pauvres – l’une n’allant pas sans les autres. Qu’on le juge sur pièces.
Frédéric naît en 1813 à Milan et meurt en 1853 à Marseille. Lyonnais, il ira cependant étudier à Paris. À 16 ans, après une brève mais intense crise de foi, Frédéric se lance dans le combat apologétique, avec toute la générosité et l’impétuosité de son âge, et projette d’écrire une définitive Démonstration de la vérité de la religion catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Boulimie de lectures, d’études, de philosophie.
Le problème ouvrier et la question sociale, avec la révolution de 1830 et les révoltes des Canuts de 1831 et 1834, viendront bousculer cette trajectoire d’apologiste, et faire du militant un apôtre. Prise de conscience qui l’habitera, le hantera jusqu'à la mort. L’intellectuel va passer à l’action : « Ne serait-il pas bien de former, par toute la France, une grande conspiration bienfaisante et chrétienne pour le soulagement des hommes et la gloire de Dieu ? »
Le 23 avril 1833, ce sont sept jeunes gens qui se mettent au service de Sœur Rosalie Rendu, et qui fondent, au 3, rue de l’Épée-de-Bois, la première Réunion de Charité. Visite des pauvres à domicile, soutien matériel et moral, amour du prochain en actes : les Conférences Saint-Vincent-de-Paul sont nées !
À la fin de l’année 1834, les confrères actifs étaient plus d’une centaine. Cette année-là, Frédéric peut écrire : « Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s’unissent pour quelque œuvre charitable et qu’il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires ».
Depuis son départ de Lyon, sa fibre sociale, proche du pauvre, du laborieux, de l’ouvrier s’est considérablement développée, à tel point que son biographe l’abbé Marcel Vincent pourra dire qu’il se sent en 1834, au moment de la révolte des Canuts, « de plain-pied avec le projet de réforme sociale et politique dont les lamennaisiens prônent depuis un an le dogme fondamental : libérée de la tutelle des puissants et des riches, l’Église doit renouer avec les masses profondes du peuple une solidarité active dans la lutte pour la justice ».
Toujours féru de la chose intellectuelle et spirituelle, pour donner à ses compagnons une formation doctrinale solide, Ozanam emmène avec lui Lacordaire pour convaincre Mgr de Quelen, archevêque de Paris, d’autoriser la tenue de conférences durant le carême à Notre-Dame. La première eut lieu le 8 mars 1835. En raison du succès immédiat rencontré par ces prédications, l'expérience fut poursuivie l'année suivante. De fait, les Conférences de Notre-Dame de Lacordaire, où celui-ci mêle avec exaltation religion, philosophie, poésie, représentent un renouvellement original de l'éloquence sacrée traditionnelle. Le succès est gigantesque.
En juin de cette année 1836, Frédéric obtient son doctorat de droit : il est avocat. Et revient vivre à Lyon. « La question qui agite aujourd’hui le monde autour de nous n’est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, mais une question sociale. Si c’est la lutte de ceux qui n’ont rien et de ceux qui ont trop, si c’est le choc violent de l’opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas, notre devoir, à nous chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables. »
Ozanam semble avoir rompu certaines amarres qui le liaient encore à son essence bourgeoise. Il affirme que « la charité publique doit intervenir dans les crises. Mais la charité, c’est le Samaritain qui verse l’huile dans les plaies du voyageur attaqué. C’est à la justice de prévenir les attaques. »
Il n’hésite pas à reprendre certaines expressions de Saint-Simon, mais pour leur imprimer sa marque catholique : « L’exploitation de l’homme par l’homme c’est l’esclavage. L’ouvrier-machine n’est plus qu’une partie du capital, comme l’esclave des anciens ; le service devient servitude. (…) Conséquences. Faire pour l’ouvrier ce qui se fait pour une machine : l’entretien le plus économique ; réduction des besoins physiques, à la place du pain des pommes de terre, la nourriture des animaux, travail des enfants dans les manufactures : élimination de tous les besoins moraux et intellectuels, suppression de la liberté religieuse, suppression de la famille, doctrine de Malthus, économistes à la solde ».
Mais Ozanam demeure original en ce sens qu’il pense, l’un des premiers, qu’il est possible malgré tout de construire cet ordre dans les circonstances présentes. « Passons aux barbares », sa fameuse phrase de 1848, signifiera cette espérance.
Artisan de paix, c’est ce qu’il souhaitera d’être en permanence, jusqu’au plus fort de la révolution de 48. C’est toujours son adage : « Avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques uns ; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques uns de ses pauvres ».
En septembre 1845, dans une lettre adressée à la Société Saint-Vincent de Paul de Mexico, il rappelle les fondements de l’œuvre de charité : « Notre premier objet fut d'affermir la foi et de ranimer la charité dans la jeunesse catholique, d'en resserrer les rangs par des amitiés édifiantes et solides, et de former ainsi une génération nouvelle, capable de réparer, s'il se peut, le mal que l'impiété a fait dans notre pays.
« Le premier moyen de réaliser ce dessein fut de nous rassembler toutes les semaines, d'apprendre ainsi à nous connaître et à nous aimer; et, afin de donner un intérêt à nos assemblées, nous entreprîmes la visite des pauvres à domicile : nous leur portâmes du pain, des secours temporels de plusieurs genres, et surtout de bons livres et de bons conseils (...) . Cette société, fondée il y a douze ans par huit jeunes gens très obscurs, compte aujourd'hui près de dix mille membres, dans cent trente trois villes ; et elle s'est établie en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Belgique, en Italie ».
1848. Dès février, Ozanam a pris son parti : « Derrière la révolution politique, il y a une révolution sociale. Derrière la république qui n'occupe guère que les gens lettrés, il y a les questions qui intéressent le peuple, pour lesquelles il s'est battu : les questions du travail, du repos et du salaire. Il ne faut pas croire qu'on puisse échapper à ces problèmes. Si l'on pense qu'on satisfera le peuple en lui donnant des assemblées primaires, des conseils législatifs, des magistrats nouveaux, des consuls, un président, on se trompe fort, et avant dix ans ce sera à recommencer (...). Nous allons ouvrir des cours publics pour les ouvriers, nous nous répandrons dans les clubs afin d'y porter de bonnes paroles et d'arrêter les mauvaises. Mais surtout nous nous préparons aux élections ». [2]
Et en effet, il participera à ces Sorbonnes populaires qui feront cependant long feu. Pour les élections à l’Assemblée constituante, il s’y présenta tardivement, cédant aux objurgations de ses amis lyonnais. Sa profession de foi est sans ambiguïté : « La Révolution de Février n’est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner ; c’est un progrès qu’il faut soutenir. J’y reconnais l’avènement temporel de l’Évangile exprimé par ces trois mots : Liberté, égalité, fraternité ». Ce 15 avril 1848, Ozanam sonne donc la charge de la démocratie chrétienne.
On peut en juger sur pièce dans les articles très audacieux qu’il donne à L’Ère nouvelle en 1848, sur la question de la propriété et du socialisme :
« Il est temps d’en faire le partage et de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires idées de justice, de charité, de fraternité. Il est temps de montrer qu’on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement des classes souffrantes, poursuivre l’abolition du paupérisme, sans se rendre solidaire des prédications qui ont déchaîné la tempête de juin, et qui suspendent encore sur nous de si sombres nuages ». [3]
On le voit, la ligne de crête qu’il suivit fut toujours périlleuse, et ce qui fit son génie aurait pu faire sa perte.
1849, Frédéric est malade et doit se reposer en Suisse :« En présence de ces admirables montagnes qui bornent notre horizon, les querelles des hommes me paraissent bien petites et je ne puis concevoir qu'ils soient si pressés de se déchirer au lieu de jouir des œuvres de Dieu. »
D’un point de vue politique, de plus en plus, il est attaché à la République, ce que du reste ne lui pardonnent pas les ultras et les intransigeants : « Jamais peut-être les dissentiments ne furent plus violents et plus implacables. Quand je vois les partis monarchiques dont la fusion devait, disait-on, restaurer la société française, se déchirer si cruellement, et les orléanistes eux-mêmes se diviser à ce point que leurs récriminations remplissent depuis quinze jours les colonnes de vingt journaux, je crois plus que jamais à la durée de la République. J'y crois surtout pour le bien de la religion et pour le salut de l'Église de France qui serait cruellement compromise si les événements donnaient le pouvoir à un parti prêt à recommencer toutes les erreurs de la Restauration. (...) Cher ami, nous n'avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques (...). Non, non, les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences. »
1853, dernière année de sa quarantaine. Il prend vraiment conscience de la gravité de son mal. Le 6 mai 1853 il écrit : « Ah ! Mon ami, quand on a le bonheur d'être devenu chrétien, c'est un grand honneur d'être né israélite, de se sentir le fils de ces patriarches et de ces prophètes dont les paroles sont si belles que l'Église n'a rien trouvé de plus beau à mettre dans la bouche de ses enfants. Pendant de longues semaines de langueur, les Psaumes ne sont guère sortis de mes mains. » [4]
De sa maladie qui allait l’enlever aux siens, il tire alors, sur les conseils de sa femme, le petit Livre des malades, centré sur la méditation des psaumes. Ce sont les mêmes thèmes d’ailleurs que ceux que développait Blanc de Saint-Bonnet, un autre Lyonnais. Il écrit : « Et cependant il se peut que dans le plan divin, nos douleurs vaillent mieux que nos livres ».
Il meurt la même année.
Sa postérité ? Immense, et à raviver sans doute en France et en espérance !
Falk van Gaver
[1] Jacques de Guillebon, Frédéric Ozanam, la cause des pauvres, L’Œuvre, 2011, 138 p., 20 €.
[2] Cité in Marcel Vincent, Ozanam. Une jeunesse romantique 1813-1833, Médiaspaul, 2005, p. 210.
[3] Cette suite d’articles sera reprise plus tard sous le titre Les Origines du socialisme, dans « Mélanges », in Œuvres complètes, Lecoffre.
[4] Lettre à Alexandre Dufieux, 6 mars 1848.
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jeudi, 12 janvier 2012
L'ordre libertaire pagano-mondialiste de Monsieur Onfray

Les idées politiques d’Albert Camus n’ont jamais été un secret pour personne ni ses sympathies libertaires. Il n’y a pas eu d’omerta, seulement le mépris de l’Alma mater pontifiante et la suffisance haineuse de cette nomenklatura politico-journalistique qui, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, s’est appropriée le pouvoir intellectuel en France. Aussi, le nouvel ouvrage de Monsieur Onfray, L’ordre libertaire, n’est-il qu’une immense fumisterie. Bien que n’ayant nullement l’intention d’essuyer une telle avarie livresque, je me suis cependant laissé aller à feuilleter le dernier numéro du Point : un dossier nullissime constitué par deux flatulences du crétino-végétarien Franz-Olivier Giesbert et quatre remugles tout frais du dernier livre de notre philosophe postanarchiste.
Ce qui me pose question, ce n’est pas ce que dit Onfray, car il dit tout bêtement la vérité sur Camus, mais pourquoi, après plus d’un demi-siècle de mensonges, la mégamachine littéraire souhaite-t-elle, aujourd’hui, accréditer cette vérité ? Que Sartre et Beauvoir, iniques staliniens, aient dézingué Camus, même le dernier des germanopratins en convient. Alors, pourquoi tous ces caquètements dans la basse-cour médiatique ? Trois simples citations de notre petit coq libertaire suffiront à nous enlever la fiente des yeux. Les voici, côte à côte. La première : « En même temps qu’il gagne sa vie comme journaliste, il crée le Théâtre du travail en 1936, puis le Théâtre de l’équipe : il écrit avec ses amis " Révolte dans les Asturies ", une pièce célébrant la révolution libertaire espagnole et critiquant le régime franquiste. » ; la deuxième : « À la sortie de la guerre, Camus, socialiste libertaire, souhaite la fin des nations, l’abolition des frontières, une fédération de pays en Europe, puis un parlement mondial, obtenu par des élections mondiales, susceptible de rendre possible un gouvernement mondial. » ; et la troisième : « [ le credo de Camus] : " Un syncrétisme mystique qui n'a rien à voir avec le christianisme vaticano-européen, indexé sur la pulsion de mort, mais qui appartient à la tradition du christianisme africain et panthéiste". »[1]
La première phrase est révélatrice de l'inculture de Monsieur Onfray et de sa méconnaissance historique de la guerre d'Espagne. En effet, l'insurrection ouvrière des Asturies, en octobre 1934, fut fomentée, depuis Madrid, par les socialistes marxistes du PSOE de Largo Caballero. Ce ne fut pas « une révolution libertaire », comme le soutient Onfray, répercutant la vision mythifiée qui s’empara alors de l’imaginaire de la gauche européenne, il s’agissait plutôt d’une situation insurrectionnelle d’économie communiste de guerre. En effet, l’armée espagnole, commandée par le général Franco, intervint rapidement, à la demande du gouvernement républicain et réprima violemment la révolte des mineurs. On ne voit donc pas comment la pièce de Camus et de ses camarades pouvait être une critique du « régime franquiste », comme le prétend Onfray, puisque la guerre civile n’avait pas encore eu lieu ! Ce n’est qu’avec la rébellion, en 1936, des factieux nationaux et leur victoire, en 1939, que la dictature franquiste sera instaurée pour 35 ans.
La seconde phrase traduit de façon insidieuse la pensée politique du jeune Camus. Elle est d’ailleurs absurde : comment un « socialiste libertaire » pourrait-il appeler de ses vœux un « gouvernement mondial » ? Onfray analyse le projet de jeunesse camusien selon une logique de mondialisation néolibérale et libertarienne. Il espère ainsi récupérer Camus, en dévoyant le principe du fédéralisme proudhonien. Qu’Onfray soit un crypto-agent de la pensée mondialiste, on s’en convaincra aisément en lisant sa piteuse lettre ouverte ( Le Monde du 10/11/2009) adressée au président Sarkozy qui, dans un élan de lyrisme démagogique, avait exprimé son souhait de voir les cendres d’Albert Camus transférées au Panthéon ! Sur cet épisode éloquent de la duplicité anarcho-hédoniste de notre auteur, Jean-Pierre Garnier a écrit une chronique savoureuse : Le libertaire du Président.
Enfin la troisième phrase, nous plonge en plein mystère d’iniquité : la religion qui soutiendra le « gouvernement mondial » sera, bien sûr, anti-catholique ; mais quel syncrétisme vaudouesque faut-il entendre par l’expression « christianisme africain et panthéiste » ?
Évidemment l’attitude de Camus par rapport au christianisme fut bien moins caricaturale. Dans L’Homme révolté, on peut lire ces lignes essentielles : « Le christianisme sans doute n’a pu conquérir sa catholicité qu’en assimilant ce qu’il pouvait de la pensée grecque. Mais lorsque l’Église a dissipé son héritage méditerranéen, elle a mis l’accent sur l’histoire au détriment de la nature, fait triompher le gothique sur le roman et, détruisant une limite en elle-même, elle a revendiqué de plus en plus la puissance temporelle et le dynamisme historique. La nature qui cesse d’être objet de contemplation et d’admiration ne peut plus être ensuite que la matière d’une action qui vise à la transformer. » Camus, qui consacra un travail universitaire au rôle du néoplatonisme dans la pensée chrétienne, mesurait l’importance de la crise du XIIIe siècle et du triomphe nominaliste de la quantité et de l’abstraction ; moment crucial de la civilisation occidentale où la réflexion théologique change de paradigme et passe du pôle platonico-augustinien au pôle aristotélo-thomiste.
Si le royaume de la grâce a été vaincu, celui de la justice s’est aussi effondré, telle est la conclusion de la longue analyse de l’Histoire faite dans L’Homme révolté. Alors c'est la détresse : « Qui pourra dire – consigne Camus dans ses Carnets – la détresse de l'homme qui a pris le parti de la créature contre le créateur et qui, perdant l'idée de sa propre innocence, et de celle des autres, juge la créature, et lui-même, aussi criminelle que le créateur ? »
Contrairement à ce que pense Monsieur Onfray, pour lequel tout serait déjà dit dans les quelques pages de « Noces à Tipasa », on constate une réelle évolution spirituelle chez Camus. L’Oriente lumen brille dans les dernières œuvres et notamment La Chute, son dernier roman achevé, où le héros, Jean-Baptiste Clamence, s’identifie au Jean-Baptiste biblique [2], criant dans le désert et comme en attente de Dieu.
Alain Santacreu
[1] On retrouvera ces différentes citations dans Le Point du jeudi 5 janvier 2012, n° 2051, respectivement aux pages 79, 81 et 75.
[2] Clamans en latin signifie « criant».
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vendredi, 06 janvier 2012
Jeanne d'Arc : imposture politique ou vérité historique ?

Extraordinaire lieu de la vie radicale, enjeu d'une mémoration piégée où se mettent continuellement à l’épreuve les embrasements de l'épopée insurrectionnelle des communautés de l’Être paysan — et de son enserrement par les diverses mystifications politiques des progressions nationales de la société de l’Avoir — Jeanne bouleverse et émeut parce qu'elle incarne le principe sacral de l’insoumission totale qui anime la grande communauté des cœurs insurrectionnaires, ceux qui refusent d’imaginer que la vraie vie pourrait se confondre avec les réussites sociales des lois mondaines du pouvoir de l’argent.
En des temps artificieux et tordus qui annoncent déjà le triomphe à venir des mensonges et des déguisements de la marchandise, Jeanne demeure toute rectitude et en vérité d’exigence. Dans un âge de phraséologies égarantes où le pouvoir royal travaille depuis longtemps, dans la longue durée insidieuse, à faire jaillir la victoire autocratique du spectacle du capital et de ses jacasseries médiatiques, Jeanne dit simplement et fortement l’évidence de la véritable sincérité de parole.
C’est pourquoi la paysanne de Domrémy, en tant que femme des clairvoyances cosmiques, est bien un jalon essentiel de l’émancipation révolutionnaire des cœurs, conductrice d'une guerre de mouvement critique, représentante d'une spiritualité des terres profondes, nécessairement et toujours insubordonnée aux apparats et bouffissures de l'Église savante de l’opulence régnante.
C’est d’abord pour cela que Jeanne l’extrémiste se voit abandonnée, trompée, dénoncée, livrée et vendue et qu’elle meurt sur le bûcher le 30 mai 1431, alors que la Sainte-Alliance de toutes les puissances de la domination des biens de ce monde avait décidé de mettre en place les diverses tractations militaires et diplomatiques qui conduiraient les couronnes de France et d’Angleterre à cogérer la caducité progressive du Traité de Troyes et l’émergence accomplie du développement capitalistique adéquat à la sanctification de la modernité marchande.
Quant à la réhabilitation ultérieure suivie de la canonisation, il va de soi qu’elles étaient là indispensables à la neutralisation de l'infinie sédition qui ressortait d’une puissance de vie qui, contre l’autorité ecclésiastique des royaumes du commerce d'ici-bas, n’avait cessé d’appeler au jugement direct des hauteurs réfractaires du divin.
En refus de l’économie narcissique de l’existence illusoire du temps des choses, l’humain ne retrouve sa qualité sacrale que dans l’expérience révolutionnaire de l’authenticité du souffle de vie… C’est là, notamment aux côtés de Jeanne et des surgissements de grandissement et de dé-asservissement qui rythment l’histoire indocile des vivants, qu’il convient de regarder attentivement les gigantesques et existentielles colères sociales montantes qui annoncent la radicalité des temps qui viennent où s’accélère partout la grande crise historique de l’empire mondial de la pourriture capitaliste régnante.
Francis Cousin
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