vendredi, 20 janvier 2012
Ozanam, autoportrait

« À l'esprit des pauvres. À un très haut clergé. »
Arthur Rimbaud, « Dévotion », Illuminations
« Le front haut, des yeux bleus profonds et perçants, la barbe impeccablement taillée comme ses cheveux mi-longs ramenés quelque peu en arrière et séparés par une raie de trois-quarts à la mode romantique, une mâchoire puissante, le nez droit, une bouche sensuelle et nerveuse : marmoréenne, hiératique et empreinte de bonté du même mouvement, la figure d’Ozanam telle que nous l’abandonnent ses portraits d’époque correspond trait pour trait au caractère et à la vie qu’ont dépeints ses contemporains et ses hagiographes. Non pas un vieux sage, mais un jeune homme plein de force, et de la force amoureuse qui est première en ce monde. »
Tel était Frédéric Ozanam. Tel nous le dépeint en incipit un autre jeune homme, jeune romantique, jeune catholique – Jacques de Guillebon, dans un pénétrant ouvrage qu’il vient de consacrer au père fondateur – mort à 40 ans – du christianisme social et des Conférences Saint-Vincent-de-Paul : Frédéric Ozanam, la cause des pauvres [1]. Car il fut bien tout de go, et dès son jeune âge, le défenseur farouche et passionné de l’Église et des pauvres – l’une n’allant pas sans les autres. Qu’on le juge sur pièces.
Frédéric naît en 1813 à Milan et meurt en 1853 à Marseille. Lyonnais, il ira cependant étudier à Paris. À 16 ans, après une brève mais intense crise de foi, Frédéric se lance dans le combat apologétique, avec toute la générosité et l’impétuosité de son âge, et projette d’écrire une définitive Démonstration de la vérité de la religion catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Boulimie de lectures, d’études, de philosophie.
Le problème ouvrier et la question sociale, avec la révolution de 1830 et les révoltes des Canuts de 1831 et 1834, viendront bousculer cette trajectoire d’apologiste, et faire du militant un apôtre. Prise de conscience qui l’habitera, le hantera jusqu'à la mort. L’intellectuel va passer à l’action : « Ne serait-il pas bien de former, par toute la France, une grande conspiration bienfaisante et chrétienne pour le soulagement des hommes et la gloire de Dieu ? »
Le 23 avril 1833, ce sont sept jeunes gens qui se mettent au service de Sœur Rosalie Rendu, et qui fondent, au 3, rue de l’Épée-de-Bois, la première Réunion de Charité. Visite des pauvres à domicile, soutien matériel et moral, amour du prochain en actes : les Conférences Saint-Vincent-de-Paul sont nées !
À la fin de l’année 1834, les confrères actifs étaient plus d’une centaine. Cette année-là, Frédéric peut écrire : « Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s’unissent pour quelque œuvre charitable et qu’il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires ».
Depuis son départ de Lyon, sa fibre sociale, proche du pauvre, du laborieux, de l’ouvrier s’est considérablement développée, à tel point que son biographe l’abbé Marcel Vincent pourra dire qu’il se sent en 1834, au moment de la révolte des Canuts, « de plain-pied avec le projet de réforme sociale et politique dont les lamennaisiens prônent depuis un an le dogme fondamental : libérée de la tutelle des puissants et des riches, l’Église doit renouer avec les masses profondes du peuple une solidarité active dans la lutte pour la justice ».
Toujours féru de la chose intellectuelle et spirituelle, pour donner à ses compagnons une formation doctrinale solide, Ozanam emmène avec lui Lacordaire pour convaincre Mgr de Quelen, archevêque de Paris, d’autoriser la tenue de conférences durant le carême à Notre-Dame. La première eut lieu le 8 mars 1835. En raison du succès immédiat rencontré par ces prédications, l'expérience fut poursuivie l'année suivante. De fait, les Conférences de Notre-Dame de Lacordaire, où celui-ci mêle avec exaltation religion, philosophie, poésie, représentent un renouvellement original de l'éloquence sacrée traditionnelle. Le succès est gigantesque.
En juin de cette année 1836, Frédéric obtient son doctorat de droit : il est avocat. Et revient vivre à Lyon. « La question qui agite aujourd’hui le monde autour de nous n’est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, mais une question sociale. Si c’est la lutte de ceux qui n’ont rien et de ceux qui ont trop, si c’est le choc violent de l’opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas, notre devoir, à nous chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables. »
Ozanam semble avoir rompu certaines amarres qui le liaient encore à son essence bourgeoise. Il affirme que « la charité publique doit intervenir dans les crises. Mais la charité, c’est le Samaritain qui verse l’huile dans les plaies du voyageur attaqué. C’est à la justice de prévenir les attaques. »
Il n’hésite pas à reprendre certaines expressions de Saint-Simon, mais pour leur imprimer sa marque catholique : « L’exploitation de l’homme par l’homme c’est l’esclavage. L’ouvrier-machine n’est plus qu’une partie du capital, comme l’esclave des anciens ; le service devient servitude. (…) Conséquences. Faire pour l’ouvrier ce qui se fait pour une machine : l’entretien le plus économique ; réduction des besoins physiques, à la place du pain des pommes de terre, la nourriture des animaux, travail des enfants dans les manufactures : élimination de tous les besoins moraux et intellectuels, suppression de la liberté religieuse, suppression de la famille, doctrine de Malthus, économistes à la solde ».
Mais Ozanam demeure original en ce sens qu’il pense, l’un des premiers, qu’il est possible malgré tout de construire cet ordre dans les circonstances présentes. « Passons aux barbares », sa fameuse phrase de 1848, signifiera cette espérance.
Artisan de paix, c’est ce qu’il souhaitera d’être en permanence, jusqu’au plus fort de la révolution de 48. C’est toujours son adage : « Avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques uns ; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques uns de ses pauvres ».
En septembre 1845, dans une lettre adressée à la Société Saint-Vincent de Paul de Mexico, il rappelle les fondements de l’œuvre de charité : « Notre premier objet fut d'affermir la foi et de ranimer la charité dans la jeunesse catholique, d'en resserrer les rangs par des amitiés édifiantes et solides, et de former ainsi une génération nouvelle, capable de réparer, s'il se peut, le mal que l'impiété a fait dans notre pays.
« Le premier moyen de réaliser ce dessein fut de nous rassembler toutes les semaines, d'apprendre ainsi à nous connaître et à nous aimer; et, afin de donner un intérêt à nos assemblées, nous entreprîmes la visite des pauvres à domicile : nous leur portâmes du pain, des secours temporels de plusieurs genres, et surtout de bons livres et de bons conseils (...) . Cette société, fondée il y a douze ans par huit jeunes gens très obscurs, compte aujourd'hui près de dix mille membres, dans cent trente trois villes ; et elle s'est établie en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Belgique, en Italie ».
1848. Dès février, Ozanam a pris son parti : « Derrière la révolution politique, il y a une révolution sociale. Derrière la république qui n'occupe guère que les gens lettrés, il y a les questions qui intéressent le peuple, pour lesquelles il s'est battu : les questions du travail, du repos et du salaire. Il ne faut pas croire qu'on puisse échapper à ces problèmes. Si l'on pense qu'on satisfera le peuple en lui donnant des assemblées primaires, des conseils législatifs, des magistrats nouveaux, des consuls, un président, on se trompe fort, et avant dix ans ce sera à recommencer (...). Nous allons ouvrir des cours publics pour les ouvriers, nous nous répandrons dans les clubs afin d'y porter de bonnes paroles et d'arrêter les mauvaises. Mais surtout nous nous préparons aux élections ». [2]
Et en effet, il participera à ces Sorbonnes populaires qui feront cependant long feu. Pour les élections à l’Assemblée constituante, il s’y présenta tardivement, cédant aux objurgations de ses amis lyonnais. Sa profession de foi est sans ambiguïté : « La Révolution de Février n’est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner ; c’est un progrès qu’il faut soutenir. J’y reconnais l’avènement temporel de l’Évangile exprimé par ces trois mots : Liberté, égalité, fraternité ». Ce 15 avril 1848, Ozanam sonne donc la charge de la démocratie chrétienne.
On peut en juger sur pièce dans les articles très audacieux qu’il donne à L’Ère nouvelle en 1848, sur la question de la propriété et du socialisme :
« Il est temps d’en faire le partage et de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires idées de justice, de charité, de fraternité. Il est temps de montrer qu’on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement des classes souffrantes, poursuivre l’abolition du paupérisme, sans se rendre solidaire des prédications qui ont déchaîné la tempête de juin, et qui suspendent encore sur nous de si sombres nuages ». [3]
On le voit, la ligne de crête qu’il suivit fut toujours périlleuse, et ce qui fit son génie aurait pu faire sa perte.
1849, Frédéric est malade et doit se reposer en Suisse :« En présence de ces admirables montagnes qui bornent notre horizon, les querelles des hommes me paraissent bien petites et je ne puis concevoir qu'ils soient si pressés de se déchirer au lieu de jouir des œuvres de Dieu. »
D’un point de vue politique, de plus en plus, il est attaché à la République, ce que du reste ne lui pardonnent pas les ultras et les intransigeants : « Jamais peut-être les dissentiments ne furent plus violents et plus implacables. Quand je vois les partis monarchiques dont la fusion devait, disait-on, restaurer la société française, se déchirer si cruellement, et les orléanistes eux-mêmes se diviser à ce point que leurs récriminations remplissent depuis quinze jours les colonnes de vingt journaux, je crois plus que jamais à la durée de la République. J'y crois surtout pour le bien de la religion et pour le salut de l'Église de France qui serait cruellement compromise si les événements donnaient le pouvoir à un parti prêt à recommencer toutes les erreurs de la Restauration. (...) Cher ami, nous n'avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques (...). Non, non, les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences. »
1853, dernière année de sa quarantaine. Il prend vraiment conscience de la gravité de son mal. Le 6 mai 1853 il écrit : « Ah ! Mon ami, quand on a le bonheur d'être devenu chrétien, c'est un grand honneur d'être né israélite, de se sentir le fils de ces patriarches et de ces prophètes dont les paroles sont si belles que l'Église n'a rien trouvé de plus beau à mettre dans la bouche de ses enfants. Pendant de longues semaines de langueur, les Psaumes ne sont guère sortis de mes mains. » [4]
De sa maladie qui allait l’enlever aux siens, il tire alors, sur les conseils de sa femme, le petit Livre des malades, centré sur la méditation des psaumes. Ce sont les mêmes thèmes d’ailleurs que ceux que développait Blanc de Saint-Bonnet, un autre Lyonnais. Il écrit : « Et cependant il se peut que dans le plan divin, nos douleurs vaillent mieux que nos livres ».
Il meurt la même année.
Sa postérité ? Immense, et à raviver sans doute en France et en espérance !
Falk van Gaver
[1] Jacques de Guillebon, Frédéric Ozanam, la cause des pauvres, L’Œuvre, 2011, 138 p., 20 €.
[2] Cité in Marcel Vincent, Ozanam. Une jeunesse romantique 1813-1833, Médiaspaul, 2005, p. 210.
[3] Cette suite d’articles sera reprise plus tard sous le titre Les Origines du socialisme, dans « Mélanges », in Œuvres complètes, Lecoffre.
[4] Lettre à Alexandre Dufieux, 6 mars 1848.
jeudi, 12 janvier 2012
L'ordre libertaire pagano-mondialiste de Monsieur Onfray

Les idées politiques d’Albert Camus n’ont jamais été un secret pour personne ni ses sympathies libertaires. Il n’y a pas eu d’omerta, seulement le mépris de l’Alma mater pontifiante et la suffisance haineuse de cette nomenklatura politico-journalistique qui, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, s’est appropriée le pouvoir intellectuel en France. Aussi, le nouvel ouvrage de Monsieur Onfray, L’ordre libertaire, n’est-il qu’une immense fumisterie. Bien que n’ayant nullement l’intention d’essuyer une telle avarie livresque, je me suis cependant laissé aller à feuilleter le dernier numéro du Point : un dossier nullissime constitué par deux flatulences du crétino-végétarien Franz-Olivier Giesbert et quatre remugles tout frais du dernier livre de notre philosophe postanarchiste.
Ce qui me pose question, ce n’est pas ce que dit Onfray, car il dit tout bêtement la vérité sur Camus, mais pourquoi, après plus d’un demi-siècle de mensonges, la mégamachine littéraire souhaite-t-elle, aujourd’hui, accréditer cette vérité ? Que Sartre et Beauvoir, iniques staliniens, aient dézingué Camus, même le dernier des germanopratins en convient. Alors, pourquoi tous ces caquètements dans la basse-cour médiatique ? Trois simples citations de notre petit coq libertaire suffiront à nous enlever la fiente des yeux. Les voici, côte à côte. La première : « En même temps qu’il gagne sa vie comme journaliste, il crée le Théâtre du travail en 1936, puis le Théâtre de l’équipe : il écrit avec ses amis " Révolte dans les Asturies ", une pièce célébrant la révolution libertaire espagnole et critiquant le régime franquiste. » ; la deuxième : « À la sortie de la guerre, Camus, socialiste libertaire, souhaite la fin des nations, l’abolition des frontières, une fédération de pays en Europe, puis un parlement mondial, obtenu par des élections mondiales, susceptible de rendre possible un gouvernement mondial. » ; et la troisième : « [ le credo de Camus] : " Un syncrétisme mystique qui n'a rien à voir avec le christianisme vaticano-européen, indexé sur la pulsion de mort, mais qui appartient à la tradition du christianisme africain et panthéiste". »[1]
La première phrase est révélatrice de l'inculture de Monsieur Onfray et de sa méconnaissance historique de la guerre d'Espagne. En effet, l'insurrection ouvrière des Asturies, en octobre 1934, fut fomentée, depuis Madrid, par les socialistes marxistes du PSOE de Largo Caballero. Ce ne fut pas « une révolution libertaire », comme le soutient Onfray, répercutant la vision mythifiée qui s’empara alors de l’imaginaire de la gauche européenne, il s’agissait plutôt d’une situation insurrectionnelle d’économie communiste de guerre. En effet, l’armée espagnole, commandée par le général Franco, intervint rapidement, à la demande du gouvernement républicain et réprima violemment la révolte des mineurs. On ne voit donc pas comment la pièce de Camus et de ses camarades pouvait être une critique du « régime franquiste », comme le prétend Onfray, puisque la guerre civile n’avait pas encore eu lieu ! Ce n’est qu’avec la rébellion, en 1936, des factieux nationaux et leur victoire, en 1939, que la dictature franquiste sera instaurée pour 35 ans.
La seconde phrase traduit de façon insidieuse la pensée politique du jeune Camus. Elle est d’ailleurs absurde : comment un « socialiste libertaire » pourrait-il appeler de ses vœux un « gouvernement mondial » ? Onfray analyse le projet de jeunesse camusien selon une logique de mondialisation néolibérale et libertarienne. Il espère ainsi récupérer Camus, en dévoyant le principe du fédéralisme proudhonien. Qu’Onfray soit un crypto-agent de la pensée mondialiste, on s’en convaincra aisément en lisant sa piteuse lettre ouverte ( Le Monde du 10/11/2009) adressée au président Sarkozy qui, dans un élan de lyrisme démagogique, avait exprimé son souhait de voir les cendres d’Albert Camus transférées au Panthéon ! Sur cet épisode éloquent de la duplicité anarcho-hédoniste de notre auteur, Jean-Pierre Garnier a écrit une chronique savoureuse : Le libertaire du Président.
Enfin la troisième phrase, nous plonge en plein mystère d’iniquité : la religion qui soutiendra le « gouvernement mondial » sera, bien sûr, anti-catholique ; mais quel syncrétisme vaudouesque faut-il entendre par l’expression « christianisme africain et panthéiste » ?
Évidemment l’attitude de Camus par rapport au christianisme fut bien moins caricaturale. Dans L’Homme révolté, on peut lire ces lignes essentielles : « Le christianisme sans doute n’a pu conquérir sa catholicité qu’en assimilant ce qu’il pouvait de la pensée grecque. Mais lorsque l’Église a dissipé son héritage méditerranéen, elle a mis l’accent sur l’histoire au détriment de la nature, fait triompher le gothique sur le roman et, détruisant une limite en elle-même, elle a revendiqué de plus en plus la puissance temporelle et le dynamisme historique. La nature qui cesse d’être objet de contemplation et d’admiration ne peut plus être ensuite que la matière d’une action qui vise à la transformer. » Camus, qui consacra un travail universitaire au rôle du néoplatonisme dans la pensée chrétienne, mesurait l’importance de la crise du XIIIe siècle et du triomphe nominaliste de la quantité et de l’abstraction ; moment crucial de la civilisation occidentale où la réflexion théologique change de paradigme et passe du pôle platonico-augustinien au pôle aristotélo-thomiste.
Si le royaume de la grâce a été vaincu, celui de la justice s’est aussi effondré, telle est la conclusion de la longue analyse de l’Histoire faite dans L’Homme révolté. Alors c'est la détresse : « Qui pourra dire – consigne Camus dans ses Carnets – la détresse de l'homme qui a pris le parti de la créature contre le créateur et qui, perdant l'idée de sa propre innocence, et de celle des autres, juge la créature, et lui-même, aussi criminelle que le créateur ? »
Contrairement à ce que pense Monsieur Onfray, pour lequel tout serait déjà dit dans les quelques pages de « Noces à Tipasa », on constate une réelle évolution spirituelle chez Camus. L’Oriente lumen brille dans les dernières œuvres et notamment La Chute, son dernier roman achevé, où le héros, Jean-Baptiste Clamence, s’identifie au Jean-Baptiste biblique [2], criant dans le désert et comme en attente de Dieu.
Alain Santacreu
[1] On retrouvera ces différentes citations dans Le Point du jeudi 5 janvier 2012, n° 2051, respectivement aux pages 79, 81 et 75.
[2] Clamans en latin signifie « criant».
vendredi, 06 janvier 2012
Jeanne d'Arc : imposture politique ou vérité historique ?

Extraordinaire lieu de la vie radicale, enjeu d'une mémoration piégée où se mettent continuellement à l’épreuve les embrasements de l'épopée insurrectionnelle des communautés de l’Être paysan — et de son enserrement par les diverses mystifications politiques des progressions nationales de la société de l’Avoir — Jeanne bouleverse et émeut parce qu'elle incarne le principe sacral de l’insoumission totale qui anime la grande communauté des cœurs insurrectionnaires, ceux qui refusent d’imaginer que la vraie vie pourrait se confondre avec les réussites sociales des lois mondaines du pouvoir de l’argent.
En des temps artificieux et tordus qui annoncent déjà le triomphe à venir des mensonges et des déguisements de la marchandise, Jeanne demeure toute rectitude et en vérité d’exigence. Dans un âge de phraséologies égarantes où le pouvoir royal travaille depuis longtemps, dans la longue durée insidieuse, à faire jaillir la victoire autocratique du spectacle du capital et de ses jacasseries médiatiques, Jeanne dit simplement et fortement l’évidence de la véritable sincérité de parole.
C’est pourquoi la paysanne de Domrémy, en tant que femme des clairvoyances cosmiques, est bien un jalon essentiel de l’émancipation révolutionnaire des cœurs, conductrice d'une guerre de mouvement critique, représentante d'une spiritualité des terres profondes, nécessairement et toujours insubordonnée aux apparats et bouffissures de l'Église savante de l’opulence régnante.
C’est d’abord pour cela que Jeanne l’extrémiste se voit abandonnée, trompée, dénoncée, livrée et vendue et qu’elle meurt sur le bûcher le 30 mai 1431, alors que la Sainte-Alliance de toutes les puissances de la domination des biens de ce monde avait décidé de mettre en place les diverses tractations militaires et diplomatiques qui conduiraient les couronnes de France et d’Angleterre à cogérer la caducité progressive du Traité de Troyes et l’émergence accomplie du développement capitalistique adéquat à la sanctification de la modernité marchande.
Quant à la réhabilitation ultérieure suivie de la canonisation, il va de soi qu’elles étaient là indispensables à la neutralisation de l'infinie sédition qui ressortait d’une puissance de vie qui, contre l’autorité ecclésiastique des royaumes du commerce d'ici-bas, n’avait cessé d’appeler au jugement direct des hauteurs réfractaires du divin.
En refus de l’économie narcissique de l’existence illusoire du temps des choses, l’humain ne retrouve sa qualité sacrale que dans l’expérience révolutionnaire de l’authenticité du souffle de vie… C’est là, notamment aux côtés de Jeanne et des surgissements de grandissement et de dé-asservissement qui rythment l’histoire indocile des vivants, qu’il convient de regarder attentivement les gigantesques et existentielles colères sociales montantes qui annoncent la radicalité des temps qui viennent où s’accélère partout la grande crise historique de l’empire mondial de la pourriture capitaliste régnante.
Francis Cousin
mercredi, 28 décembre 2011
Voeux fraternels

Amis,
Il n’y a rien que je ne pourrais vous offrir et que vous ne possédiez déjà, mais il y a beaucoup de choses que je ne puis donner et que vous pouvez prendre.
Le ciel ne peut descendre jusqu’à nous, à moins que notre cœur n’y trouve aujourd’hui même son repos. Prenez donc le ciel.
Il n’existe pas de paix dans l’avenir qui ne soit cachée dans ce court moment. Prenez donc la paix.
L’obscurité du monde n’est qu’une ombre. Derrière elle, et cependant à notre portée, se trouve la joie. Il y a dans cette obscurité une splendeur et une joie ineffables si nous pouvions seulement les voir. Et pour voir, vous n’avez qu’à regarder : je vous prie donc de regarder.
La vie est généreuse, donatrice, mais nous qui jugeons ses dons d’après l’apparence extérieure, nous les rejetons, les trouvant laids ou pesants ou durs. Enlevons cette enveloppe et nous trouverons au-dessous d’elle une vivante splendeur, tissée d’amour par la sagesse, avec d’abondants pouvoirs. Accueillez-la, saisissez-la, et vous toucherez la main de l’ange qui vous l’apporte.
Dans chaque chose que nous appelons une épreuve, un chagrin ou un devoir, se trouve, croyez-moi, la main de l’ange ; le don est là, ainsi que la merveille d’une présence adombrante. De même pour nos joies : ne vous en contentez pas en tant que joies, elles aussi cachent des dons divins.
La vie est tellement emplie de sens et de propos, tellement pleine de beautés au-dessous de son enveloppe, que vous apercevrez que la terre ne fait que recouvrir le ciel. Courage donc pour le réclamer. C’est tout. Mais vous avez du courage et vous savez que nous sommes ensemble des pèlerins qui à travers des pays inconnus se dirigent vers leur patrie.
Ainsi, en ces jours de la Nativité, je vous salue, non pas exactement à la manière dont le monde envoie ses salutations, mais avec la prière : que pour vous maintenant et à jamais le jour se lève et les ombres s’enfuient.
Fra Angelico da Fiesole
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lundi, 05 décembre 2011
De l’inanité de « Golgota picnic » et du spectacle de sa contestation

par Alain Santacreu
La création artistique se fonde sur la liberté de l’homme d’accepter l’amour de Dieu ou de le refuser. La volonté créatrice du Fils s’identifie par un acte d’amour créateur avec la volonté créatrice du Père : « Le Fils ne peut rien créer de lui-même, s’il ne voit pas le Père à l’œuvre ; car ce que le Père crée, le Fils le crée aussi. » [1] A fortiori, l’homme, qui est l’image de l’Image, se trouve dans l’impossibilité de créer sans Celui qui a été envoyé et qui, à son tour, crée par la force de Celui qui l’a envoyé. Mais alors, pourquoi d’innombrables œuvres humaines portent-elles la marque du Mal ? Le Mal ne saurait être intégré dans le processus théogonique, il provient d’un mésusage de la liberté d’aimer, il est une « anti-création » du nihilisme humain.
L’Écriture nous donne un exemple remarquable de « création » mauvaise : la tour de Babel et la « confusion de langues » [2], épisode qu’il est instructif de lire en parallèle avec celui de la Pentecôte et du « don des langues » [3]. Dans chacun de ces textes, la volonté créatrice de Dieu aboutit au même résultat formel – la possibilité pour les hommes de parler en des langues inconnues – mais avec des effets opposés. Dans la séquence de la tour de Babel, la capacité à parler en des langues différentes conduit à l’incompréhension totale, à la dislocation de l’unité communautaire ; alors que, dans la séquence de la Pentecôte, cette capacité permet la communication de tous et scelle l’unité de la communauté. Dans les deux cas, la confusion et le don des langues se sont accomplis par la volonté de Dieu, mais les résultats s’avèrent, au plan humain, diamétralement opposés. D’un côté, il y a l’hubris babélienne qui se veut le triomphe de la génération sur la création ; de l’autre, les apôtres, les disciples du Christ, les « Fils du Nom ». La source de toute création, mauvaise ou bonne, est la volonté de Dieu. Ce sont les personnes humaines « réceptrices » qui lui donnent un sens positif ou négatif. L’art est un acte divino-humain : si le principe divin est toujours parfait, l’homme « créateur » reste libre de se conformer au plan de Dieu ou de le déformer.
Il est important de remarquer que la « réceptivité » créatrice est double : elle concerne non seulement l’artiste mais encore celui qui appréhende l’œuvre, le spectateur ou le lecteur. La volonté créatrice de Dieu se réfracte tant sur l’œuvrant que sur le percevant. Mère Marie Skobtsov nous éclaire sur ce phénomène : « Quant à celui qui perçoit une œuvre, il peut le faire de trois manières. D’abord son regard peut correspondre à celui qui crée ; il percevra positivement une création positive, négativement une création négative. Ensuite, son regard peut corriger ce qui a été déformé ; ainsi, dépassant et transfigurant ce que l’œuvre peut avoir de mal, il l’appréhende dans la pureté du dessein divin. Enfin, son regard peut être déformant ; ainsi, même l’œuvre positive peut devenir de la création mauvaise. » [4]
Nous retrouvons ici l’antique distinction philosophique entre les notions de Prudentia et d’Ars. On sait que la prudence, dans la théologie chrétienne, est une des quatre vertus cardinales : elle prédispose la raison pratique à discerner le véritable bien et à choisir les justes moyens de l’accomplir. Le concept a son origine dans la phronêsis grecque, traduite en latin par prudentia. Phrên, en grec, désignait le cœur en tant que siège de la pensée, Aristote a mis la phronêsis au centre de son éthique. À la fois concept et vertu, il la distingue des autres types de connaissance : la sagesse théorique (sophia), la science (épistémê) et l’art (technê). Pour saint Thomas d’Aquin, sans prudence, la morale serait inopérante. Nous pouvons donc interpréter la prudence comme l’intelligence du cœur, la capacité à discerner le bien, à suivre la « voie juste », en conformité avec la volonté divine. En cela, elle se distingue du savoir-faire de la technê dont l’habileté d’exécution ne mène pas nécessairement à une production morale.
Dieu a créé les êtres angéliques avec le pouvoir de choisir mais, en raison de leur nature incorporelle, ils ne peuvent fabriquer des choses et sont donc exclus du domaine de l’Ars. Quant aux animaux, bien qu’ils partagent la nature corporelle de l’homme, ils sont exclus non seulement de Prudentia mais aussi d’Ars car ils n’ont pas ce pouvoir de choisir que l’être humain partage avec les anges. C’est donc par sa liberté – et dans sa corporéité – que l’homme est un artiste ; et cette liberté fait qu’il relève, par nécessité, de Prudentia [5].
Extrait de « L’œuvre de ressemblance » in Du religieux dans l’art, L’Harmattan (janvier 2012)
NOTES
[1] Jn 5, 19.
[2] Gn 11, 4-9.
[3] Ac 2, 2-4.
[4] Mère Marie Skobtsov, « Les sources de l’acte créateur » in Le sacrement du frère, Le Cerf, 2001, p. 290.
[5] Sur la relation d’Ars et Prudentia, lire l’article « Art et Sacrement » de David Jones, in Art, signe et sacrement, Ad Solem, 2002, pp. 189-244.


