vendredi, 19 mai 2006

Entretien avec " L'homme nouveau "

Le journal L'homme nouveau, dans son n° 1367 du 15/04/2006, a publié un entretien de Matthieu Baumier avec Alain Santacreu que nous reproduisons ci-dessous.
Fondé en 1946 par le Père Marcellin Fillère et l'Abbé André Richard, dirigé de 1962 à 1998 par
Marcel Clément, grande figure du catholicisme et, aujourd'hui, par Denis Sureau et son rédacteur en chef Philippe Maxence, le journal est un des principaux fers de lance de la presse libre et indépendante.
Dans le premier éditorial du 1/12/1946, le Père Fillère écrivait à propos de la nouvelle publication : "Son souci de la polémique ne devra pas être considéré comme un signe de sectarisme ou d'intégrisme rétrograde. Le catholicisme qu'il propose reste ouvert sur tout ce qui dans le monde a quelque valeur d'honnêteté ou d'utilité." Quiconque aura lu ne serait-ce qu'une fois
L'Homme nouveau sans a priori ne pourra que constater sa fidélité à ce beau et noble dessein.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous dirigez la revue Contrelittérature : depuis quand existe-t-elle ? De quoi s’agit-il ? La contrelittérature est-elle une littérature contraire ou le contraire de la littérature ?
 
Je vous remercie de reprendre, dans la formulation de votre question, cette distinction fondamentale que nous avons essayé de développer dans notre livre. En effet, paraphrasant l’explicit célèbre des Considérations sur la France de Joseph de Maistre, nous disons que la contrelittérature n’est pas une littérature contraire mais le contraire de la littérature. Qu’est-ce à dire ? On sait que le terme « littérature », au sens moderne, apparaît à la fin du XVIIIe siècle : la philologie nous ouvre ici les yeux !
La littérature a joué un rôle essentiel dans l’imposture herméneutique qui a permis l’idéologie moderne. Elle s’est substituée au christianisme en construisant les fondations profanes d’un « pouvoir spirituel laïque ». Pour comprendre comment s’est opéré ce renversement, il nous faut remonter à cette « crise du XIIIe siècle » qui marque le passage de la pensée du symbole à la pensée du signe et voit l’avènement du nominalisme comme « philosophie » romanesque. Le roman moderne est l’emblème spécifique de la civilisation bourgeoise du signe. Quant à la « littérature contraire », même si elle s’oppose aux valeurs de la modernité, elle reste empêtrée dans la pensée du signe et il y a en elle une fascination pour le Mal qui la rend luciférienne.
Depuis la création de notre revue, en 1999, et dans la continuité de son texte inaugural, le Manifeste contrelittéraire, notre mouvance s’est engagée dans un combat total contre ce que la littérature a fait de l’homme, c’est-à-dire un être plat, binaire, sans profondeur, ayant perdu la tridimension de sa vocation. Or, si nous voulons mourir au « Vieil homme », nous devons nous libérer de l’aliénation « littéraire » qui étouffe notre capacité de Dieu. « Il faut absolument tuer l’esprit du XVIIIe », a écrit Maistre : ce crime fondamental est l’acte contrelittéraire et c’est un combat spirituel.
 

Vous venez d’éditer un « Manifeste Contrelittéraire » collectif aux éditions du Rocher : pourquoi le moment de « manifester » est-il venu ?

La Contrelittérature : un manifeste pour l’esprit, tel est le titre exact ! Évidemment, c’est du Saint Esprit dont il s’agit, c’est-à-dire du « matériau le plus avancé » de l’art. Un lecteur qui oserait délaisser, ne serait-ce que quelques instants, son petit Finkielkraut ou son petit Muray, pour tourner quelques pages de notre livre, comprendrait immédiatement ce qu’est l’authentique pensée contre-moderne, c’est-à-dire la catholicité retrouvée. Aujourd’hui, le degré zéro de l’écriture horizontale ayant été atteint, le « moment » de la remontée se manifeste tout naturellement !
Notre livre est construit comme un blason. C’est un cercle qui serait l’expansion de son point germinatif, Le Manifeste contrelittéraire, et dont les différentes contributions en constitueraient les rayons. Cette figure, qui structure l’ensemble, renvoie à la structure circulaire du Nom divin qui est le lieu du Monde. Ce situs sacré, s’organise autour d’un point axial, un centre suprême qui est le blason de la contrelittérature : le Sacré-Cœur, métamorphose parousique du Graal de la littérature romane.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lecteur chrétien et catholique est parfois surpris de certaines orientations de votre revue, autour de Guénon, Corbin, du soufisme, de la Tradition primordiale… De « gnostique », pour le dire vite… La contrelittérature est-elle œuvre de « syncrétisme » ? De « synthèse » ? De « confrontation » ?

 

Je me permettrai de relever une petite incohérence dans votre question puisque, si un auteur a dénoncé le « syncrétisme », c’est bien René Guénon ! Il fut le premier à nous mettre en garde contre la « spiritualité à rebours », cette vague du « new-age » qui, depuis le dernier tiers du XXe siècle, a déferlé sur le monde occidental. Un lecteur de Guénon est très spécialement prévenu sur ces choses, croyez-le bien ! et tout lecteur attentif de Contrelittérature sait à quoi s’en tenir sur cela. Voyez-vous, il est très dangereux d’inverser le sens de l’œuvre guénonienne pour essayer de la désactiver : la diabolisation de l’œuvre de René Guénon qui sévit dans certains milieux catholiques est proprement « diabolique », je n’hésite pas à le dire. Quant à la sempiternelle question de la gnose, soyons clairs : la contrelittérature refuse l’hérésie « gnostique » qui prétend que la Connaissance est le Salut, mais elle reconnaît la vraie gnose qui permet de relire, à la lumière du Christ, la haute tradition antérieure au christianisme. C’est pourquoi le christianisme « comprend » le paganisme, alors que l’inverse n’est pas.
S’ouvrir à l’œuvre du Christ, c’est se heurter de front à notre civilisation anti-chrétienne, lutter contre la pornographie médiatique, entrer en résistance contre l’Iniquité globalisée, telle est la seule confrontation qui vaille, l’unique guerre sainte qui soit une « mise en demeure » ; car ce n’est pas d’un aggiornamento, d’une mise à jour, dont l’Église du Christ a soif, mais de s’en retourner vers la Maison du Père. Voilà notre démarche : nous retournons vers le Père.

 

La Contrelittérature : un manifeste pour l’esprit, Alain Santacreu (dir.), Éditions du Rocher, 2005, 240 p., 19, 90 €.




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dimanche, 14 mai 2006

Avant-dire N° 13

Dans le cadre de la publication “à rebroussement” des différents avant-dire parus dans notre revue.


SOLLERS, ENCORE UN EFFORT SI VOUS VOULEZ ÊTRE CONTRELITTÉRAIRE !
 
par Alain Santacreu
 

   Votre plus grande habileté, Philippe Sollers, aura été de faire croire que vous n’existiez pas, que vous n’apparteniez pas à ce milieu littéraire qui est la morgue de l’esprit. Mais vous vous êtes si bien dissous pour être digéré par les grandes institutions littéraires que vous êtes devenu le plus gros colombin des lettres françaises. Cependant vos palinodies sont un signe des temps et vos si “telquelconques” Illuminations, parues dernièrement (1), ne sont qu’une allégeance lettrée au néo-spiritualisme new-age. Finalement, depuis le matérialisme stalinien et prochinois des années soixante-dix, jusqu’à vos premières illuminations des années mitterandiennes (Paradis, 1981), votre itinéraire personnel aura été l’exemple parfait du “déclin de l’Occident” tel que l’avait si tragiquement prophétisé Oswald Spengler.
   L’analyse spenglérienne des effets de la montée du rationalisme des Lumières contient une dimension critique dont la pertinence fut saluée par Adorno dans ses Minima Moralia (2) : elle stipule que la phase matérialiste initiale sera nécessairement suivie par la phase terminale d’une “seconde religiosité”. À ce sujet, il n’était pas anodin que votre Guerre du goût (Gallimard, 1994) s’ouvrît sur l’image de la chute du mur de Berlin qui marquait la fin de la période de solidification dans son aboutissement marxiste et le passage à la période de dissolution centrifuge de la mondialisation.
   Si je vous traite, Sollers, de “colombin”, ce n’est qu’afin de créer un lien avec cette strophe de “Fête galante” : “Colombina,/- Que l’on pina !/ - Do, mi – tapote”. Mon injure n’est donc que de pure forme : je ne fais qu’appliquer votre procédé d’analyse de texte.
   Votre pratique systématique de l’intertexte (3) consiste à “surfer” sur la littérature, exactement comme les liens hypertextes permettent de le faire sur le Web. Car le cyberespace fonctionne à l’identique de la grande machine littéraire que manipulent les assis de la Bibliothèque de Babel, gens de lettres amnésiques de l’esprit dont vous êtes, Philippe Sollers, le magnifique parangon.
   Roland Barthes, dans S/Z (4), anticipait sur la théorie de l’hypertexte quand il concevait la littérature comme un “réseau”, sans fin ni centre, composé d’une infinité d’ensembles interactifs. Jacques Derrida, dans La Dissémination (5), utilisait à profusion des termes informatiques – “réseau”, “liaison”, “lien”, “toile” – et Marilyn Ferguson, dans Les enfants du Verseau, la Bible du new-age, employait le même vocabulaire. Quant à Jorge Luis Borges, l’hyperlecteur écrivant, il inventa l’hyperlien qui ouvrait les espaces infinis de la littérature. Dans sa nouvelle La Parabole du Palais (6), un simple mot devient le lien absolu, ineffable, car, étant en résonance avec l’univers entier, le prononcer ferait immédiatement disparaître le monde : l’hyperlien est le mot qui néantise. Est-ce la raison pour laquelle Borges n’a cessé de répéter qu’il était un imposteur et qu’un jour on s’apercevrait qu’il l’était ? Borges, le bibliophile, a-t-il précipité la fin de la civilisation du livre ?
   Votre ouvrage, Philippe Sollers, voudrait nous révéler le phénomène immémorial de l’Illumination : “Engageons quatre cavaliers. J’ai nommé Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin et Heidegger. Pourquoi eux, me dites-vous ? Parce qu’ils sont essentiels à toute tentative de discernement. Parce que les écarter interdit de facto toute possibilité de comprendre quoi que ce soit à l’énorme archive qui parle de Dieu, des dieux, du divin, de sa révélation ou de son style dans toutes les langues. Parce que ces quatre auteurs, aux visions qui fécondent et foudroient, nous mèneront par palliers successifs aux Textes anciens” (7). Pour vous, Sollers, le lieu de Dieu s’identifie à cette “énorme archive” qu’est la littérature, construite par couches de textes superposés, selon une technique toute babélienne.
   Votre livre, hommage à Rimbaud, repose sur la confusion du psychique et du spirituel. En effet, les hallucinations provoquées du poète aboutissent à l’échec de l’expérience psychique et au renoncement à l’écriture dans Une saison en enfer. “Je est un autre” ne signifie pas que cet “autre” me soit trancendant : l’enfer rimbaldien, c’est précisément cette lucidé qui me fait voir l’infra-humanité de l’autre que je suis. La zone inconsciente du psychisme, d’où naît la pensée de l’altérité, est de la même nature que le moi qui la pense. Les illuminations ne sont que l’illusion du langage qui voudrait se faire aussi gros que le Verbe, des extases imaginaires, à l’opposé de la haute contemplation spirituelle de la “mort mystique”: la mystique, ce refoulé de la praxis littéraire.
   Soucieux de ne pas vous écarter du droit chemin de la littérature, vous vous empressez, Sollers, d’annuler toute défiance : “Que notre Odyssée débute donc par le poème d’Arthur Rimbaud À une raison. D’emblée, pour éviter toute dérive étroitement mystique” (8) . Vous adoptez ainsi le disposif spinoziste de la “raison illuminante” et, à l’image des philosophes du XVIIIe siècle, vous restez embourbé dans les ornières du panthéisme. Le déni du Dieu unique, sa mort – littéraire – vous permet d’affirmer la mort – corollaire – du Diable : “Disons simplement que, si Dieu est mort, il est étrange que personne ne veuille se rendre compte, dans sa décomposition accélérée, de ce qui est encore plus étrange : la mort concomitante du personnage qui lui est associé, le Diable” (9). Étrange, dites-vous ? Feindriez-vous d’ignorer la prévention de Baudelaire : “La plus belle ruse de Satan est de nous persuader qu’il n’existe pas” ? Votre “illumination” sur la mort du Diable est une régression au plan pan-psychique des Lumières : “Le mal s’anéantit, le ciel est sur la terre”, proclamait déjà Helvetius, le mécène des philosophes.
   Sous l’influence de Spinoza et de Hegel, la théorie romantique de la littérature a rejeté l’idée de la Création soutenue par le monothéisme hébreu : l’ Univers physique, la Nature, c’est, selon la pensée des Lumières, l’Être lui-même, la substance unique et éternelle. Ce présupposé, monsieur Sollers, est le lien de toutes vos références philosophiques : Parménide, Héraclite, Schelling, Hegel et, bien sûr, Nietzsche et Heidegger, vos deux “cavaliers émérites”. Dans la tradition du Livre, l’Être absolu est distinct de l’Univers physique. L’Être incréé se distingue de sa création et, en cela, il est Tout unifiant : “distinguer pour unir”, disait Maritain.
   Évidemment, une Substance unique n’adresse la Parole à personne. Pour qu’il y ait dialogue, il faut être deux, celui qui dit son secret – l’Incréé – et celui qui le reçoit – le Créé : “Dans la tradition hébraïque, c’est l’Unique qui communique à un être créé, le prophète, un message, une information, une connaissance, une science.” (10) L’illumination n’invite à aucune relation, le divin s’y montre impersonnel, cosmique, énergétique : l’initiative de la “réintégration” vient de l’homme.
   La Parole initiale s’est exprimée en hébreu, dans cette langue sacrée où Son Nom demeure enroulé dans la Thorah. Son Nom ineffable que le Verbe a rendu prononçable par son incarnation : Yehshouah, le Nom de gloire.
   Il y a donc le mot qui néantise et le Nom qui vivifie. Le pendant contrelittéraire de l’illumination, c’est la gloire : Sollers, encore un – sacré – effort si vous voulez être contrelittéraire !

_________________

1. Philippe Sollers, Illuminations : à travers les textes sacrés, Robert Laffont, Paris, 2003.
2. Theodor Adorno, Minima Moralia, éditions Payot, Paris, 2001.
3. La notion d’intertexte, proposée d’abord par Julia Kristeva, a été redéfinie par Michaël Riffaterre comme “la perception, par le lecteur, de rapports entre une oeuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie”.
4. Roland Barthes, S/Z, éditions du Seuil, Paris, 1970.
5. Jacques Derrida, La Dissémination, éditions du Seuil, coll. “Tel Quel”, Paris, 1972.
6. Jorge Luis Borges, L’Auteur et autres textes, Gallimard, Paris, 1982.
7. Philippe Sollers, op.cit., p. 18.
8. Philippe Sollers, op. cit., p. 24.
9. Philippe Sollers, op. cit., p. 140.
10. Claude Tresmontant, L’Opposition au monothéisme hébreu, F.-X. de Guibert, 1996, p. 13.

vendredi, 05 mai 2006

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