vendredi, 22 septembre 2006

L'esprit traditionnel de l'idée libertaire

par Alain Santacreu


     Mes parents étaient des anarchistes espagnols et j’ai lu  Kropotkine et Proudhon bien  avant de lire Guénon. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est dans l'oeuvre de ce dernier que j’ai compris l’esprit traditionnel de l’idée libertaire.
     On sait que l’aspect proprement « politique » de la transmission guénonienne se concentre essentiellement dans son livre Autorité spirituelle et pouvoir temporel. Selon René Guénon, la société médiévale fut le modèle occidental de l’organisation sociale traditionnelle.
     Si l’on consent à comprendre l’idée libertaire comme la plus haute expression de la societas, on découvrira cette évidence que l’époque romane fut libertaire sans pour cela déroger à l’esprit de la Tradition.


L’idée libertaire et l’idéologie anarchiste

     Toute erreur moderne n’est que la négation d’une vérité traditionnelle incomprise ou défigurée. Au cours de l’involution du cycle, le rejet d’une grille de lecture métaphysique du monde a provoqué la subversion de l’idée libertaire et sa transformation en idéologie anarchiste.
     La négation des archétypes inversés de la bourgeoisie, à laquelle s’est  justement livrée la révolte anarchiste – en particulier durant tout l'entre-deux siècle jusqu’à cet événement métapolitique essentiel que fut la guerre d’Espagne – ne pouvait qu’aboutir à un nihilisme indéfini, puisque son apriorisme idéologique lui interdisait la découverte des « archés » véritables. Cette incapacité fut l’aveu de son impuissance spirituelle à dépasser le système bourgeois.
     La négation du centre, perçu comme principe de l’autorité, au bénéfice d’une périphérie présupposée non-autoritaire, est l’expression d’une pensée dualiste dont la bourgeoisie elle-même est issue. Ainsi l’anarchie s’oppose à l’idée libertaire comme la contre-tradition à la Tradition.
     En grec, arkhé  signifie à la fois «  commencement » et « commandement », les philosophes employaient ce mot pour désigner les principes premiers, les archétypes. Précisément, l’anarchisme s’assimile à la contre-tradition par cette « coupure » avec les principes, que l’on retrouve aussi bien dans l’allégorie du déluge que dans le symbolisme de l’arbre inversé dont les racines ont été coupées.
     Centre et périphérie sont de nature différente. Si la périphérie appartient au domaine de la création, le centre exprime la dimension transcendante de l’Incréé. Or, puisque l’expression de l’Incréé est, pour l’homme, de l’ordre du symbole, l’autorité spirituelle ne saurait être que symbolique – et ce, au plein sens du terme, c’est-à-dire en incluant son efficience opérative (1).
     Un pouvoir qui ne reposerait plus sur la coercition ni sur la violence mettrait à jour les ténèbres de l’anti-tradition : c’est quand l’on veut la faire passer pour « naturelle » que la hiérarchie centralisée devient centraliste, apparaît arbitraire et engendre naturellement la révolte. La suprématie du centre sur la périphérie est d’ordre métaphysique, la réalisation spirituelle que suppose l’initiation est l’émergence en nous d’une transcendance individuelle prévalant contre toute coercition et collectivisation de la personne.
     C’est pourquoi le Christianisme, parce qu’il rend à l’individu la valeur infinie de la personne, ne peut que s’opposer à l’État. Mais il ne faudrait jamais perdre de vue cette donnée sociologique essentielle : la religion née avec l’État-Cité alors que l’initiation meurt lorsque naît l'État. C’est donc par sa dimension initiatrice que le Christianisme assume l'idée libertaire.


La Société contre l’État

     Le passage de la société « primitive », initiatique et sans État, à la société  étatique n’est pas le fait de l’économique mais du politique. (2)
     L’émergence de l’État apparaît liée au processus d’individuation psychologique : il semble qu’il y ait une corrélation parfaite entre l’  «  histoire » politique de l’humanité et l’ « histoire » du moi. L’homme véritable, libéré de toute conscience égotique, ne peut trouver un état social adéquat à sa propre libération que dans une société théocentrique où l’autorité est de l’ordre du spirituel. Cependant, de même que ce n’est pas l’effacement du « moi » que requiert l’ésotérisme chrétien mais sa transfiguration, l’idée libertaire ne vise pas à la négation de l’État mais à son rééquilibrage par  rapport à la société.
     Le Moyen-Âge fut sans doute, dans l’histoire de l’Occident, l’expression la plus parfaite de l’idée libertaire. L’apogée de la civilisation chrétienne se produisit parce que l’unité, dans la diversité des formes d’organisation et des figures supra-individuelles, au lieu d’être un lien extérieur fondé sur la force, se trouvait être l’ « esprit chrétien » qui se manifestait au-delà des intérêts matériels et terrestres : l’unité ne résidait pas dans le système féodal, ni même dans aucune forme particulière de la vie communautaire – que ce soient les coopératives villageoises, les guildes, corporations et confréries de professions, les ligues citadines, les églises, les cloîtres, ou encore les ordres de chevalerie. Ce fut simplement l’esprit chrétien qui harmonisa toutes ses formes différenciées, et les assembla, en direction d’une unité supérieure, en une sorte de Société des sociétés dont l’État moderne ne serait que la contrefaçon.
     L’idée libertaire n’est pas un anarchisme mais une « acratie ». L’esprit traditionnel de cette idée ne peut se découvrir qu’en reconnaissant la distinction opérée par la théologie médiévale entre les notions d’auctoritas et de potestas. Tout pouvoir humain est une usurpation du Centre. L’État, usurpateur absolu, est la figure antéchristique de cette neutralisation des valeurs qui vise à établir sa propre mondialisation. Dans la Bible, dès la Genèse, Yahweh exige la décentralisation des structures humains. S’Il disperse les bâtisseurs de Babel (Genèse, XI, 4), c'est qu’ils sont les profanateurs du Centre : les hommes doivent être dispersés car le Centre n’est pas de ce monde, il est le lieu de l’Éternel, du non-manifesté, le Lieu des lieux. La volonté humaine de concentration est donc une rébellion contre l’ordre divin.
     Pour un doctrinaire anarchiste comme Bakounine (3),  Dieu  est la source de toute autorité humaine et c’est sur l’idée de Dieu que se fonde tout pouvoir. L’existence de Dieu est, par conséquent, selon lui, incompatible avec la liberté de l’homme. L’État lui apparaît comme le « frère cadet de l’Église » : la disparition de l’État implique donc la négation de Dieu. À l'opposé de ces thèses anarchistes, pour l’esprit traditionnel, bien au contraire, c’est l’État qui est une négation de  Dieu. Voilà pourquoi l’idée libertaire conçoit la fonction pacifiante du chef comme l’exercice d'un non-pouvoir sacrificiel. C’est ainsi qu’il faut interpréter traditionnellement le rôle « passif » du roi arthurien.
     Rassembler ce qui est épars est opération du Saint-Esprit, ce n'est pas une praxis humaine : «  Si l'Éternel ne bâtit pas la Maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain » (Psaumes, 127, 2).  La délivrance par des moyens trop humains est expressément anti-traditionnelle. La restitution de l’idée libertaire à la Tradition est pour l’homme spirituel une obligation – au sens où l'entendait Simone Weil lorsqu’elle disait : « Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations » (4).


Le Prêtre, le Chevalier et l'Ouvrier

     À l’opposé de l’esprit bourgeois des Derniers Temps, la pauvreté est une valeur spirituelle : métaphysiquement le pauvre est celui qui a absolument tort par rapport au monde, celui qui représente désormais tout ce qu’il y a de non-pouvoir sur terre et que tout pouvoir se propose d’exterminer. Il est le négateur absolu de la négation totale, c’est-à-dire celui qui, ne possédant rien des « possessions » de ce monde, ne se reconnaît  pour « chef » que Jésus-Christ, le Pauvre des pauvres.
     On sait que la doctrine hindoue distingue trois races métaphysiques de l’humanité. La prise de pouvoir par la bourgeoisie moderne a provoqué l’  « intériorisation » des castes traditionnelles : le Prêtre, le Chevalier et l’Ouvrier sont devenus les dimensions spirituelles de la pauvreté. Car, en Occident, les trois castes « deux fois nées » sont celles du Prêtre, du Chevalier et de l’Ouvrier. Le Vishnu-purâna, décrivant les caractéristiques de l’Âge sombre désigne la « bourgeoisie » comme la caste dominante des derniers temps : « Les possédants (vaishyas) abandonneront agriculture et commerce et tireront de quoi vivre en exerçant des professions mécaniques. » (5)
     Tout au long de l’histoire moderne, la capacité sacrificielle des classes productrices occidentales a témoigné d’une qualification spirituelle dont la bourgeoisie resta toujours essentiellement démunie. « La classe ouvrière » des sociétés modernes ne correspond pas à la quatrième caste des sociétés traditionnelles. Elle contient en son sein des éléments qui la qualifient, au même titre que la paysannerie, réceptrice du « folklore », dont René Guénon a bien explicité qu’il contenait, souvent à l’insu même des pratiquants, les résidus cachés des connaissances anciennes.
     Il n’est pas insignifiant que les premières expressions du mouvement coopératif, dans ses formes « héroïques », aient conservé les fondements de l’idée libertaire. Il serait intéressant d’étudier les deux types de subversions qui transformèrent ce socialisme originel en ses formes modernes. On y rencontrerait un premier type de subversion matérialiste – le marxisme –immédiatement « redoublé » par un second type de subversion spiritualiste – le spiritisme (6).
     L’idée libertaire, dans sa manifestation économique et sociale, prend la forme des corporations ouvrières et ne peut se « réaliser » que dans un contexte traditionnel.
     Cette interprétation ouvrière de la Tradition se rattache à la forme traditionnelle de l’eschatologie prophétique et l’erreur serait de la confondre avec le courant idéologique de l’utopie.
     Si l’utopie est le produit de l’imagination, l’idée libertaire provient du Saint-Esprit. Alors que l’image utopique est une image de « ce qui devrait être », l'idée libertaire est à l'image de « ce qui est ». L’une est l’expression du désir de ce qui apparaît « juste », l’autre est une nostalgie de la Justice divine. La première imagine un espace parfait mais sans ciel ; l’autre s’étend, selon son essence, au dessus du social, touche à ce qui a trait à la composition spirituelle de l’humanité.
     Pour l’eschatologie, l’acte décisif est transcendantal ; pour l’utopie, tout est soumis à la volonté humaine. Cependant la pensée eschatologique donne lieu à deux formes de messianisme : le messianisme prophétique qui soumet la réalisation de la rédemption à la volonté d’adhésion de tout homme interpellé et le messianisme apocalyptique, pour lequel la décision de la rédemption est strictement divine et «  instrumentalise » l’humain pour son accomplissement. L’idée libertaire appartient bien sûr à la lignée de l’eschatologie prophétique, celle du Aleph divino-humain.
     Dans l’ordre du Aleph, c’est la liberté qui domine : la liberté en Dieu et la liberté par rapport à Dieu.
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(1) « L'exercice de l’autorité peut ne pas être toujours visible tout en ne cessant d’agir sur la vie sociale dont elle constitue comme l’axe ou le pôle. » Jean Hani,  La Royauté sacrée , Éditions de La Maisnie, 1984, p.10.
(2) Cf. Pierre Clastres : La Société contre l'État, Éditions de Minuit, 1974.
(3) Bakounine, Dieu et l'État, Éditions Mille et une nuits, 1996.
(4) Simone Weil, L’enracinement, Éditions Gallimard, 1990, pp. 9-10.
(5) On mettra cette citation en relation avec ses paroles de René Guénon : « Il faut prendre garde à ceci : l’initiation représente véritablement et légitimement l’esprit, animateur principiel de toutes choses, tandis que, pour ce qui est de la  "pseudo-initiation", l’esprit est évidemment absent. Il résulte immédiatement de là que l’action exercée ainsi, au lieu d'être réellement "organique", ne peut avoir qu’un caractère purement  mécanique » . René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Éditions Gallimard, 1989, p.239.
(6) René Guénon a souvent insisté, notamment dans L’erreur spirite, sur le fait que le spiritisme recruta de façon privilégiée parmi les socialistes de 1848. Cela ne signifie pas cependant qu'il faille se hâter de souscrire aveuglément à la thèse du «  socialo-occultisme » forgée par Philippe Muray ( Le 19ème siècle à travers les âges,  Denoël, 1984) ; bien au contraire, selon nous, les remarques de Guénon pourraient nous permettre de lire le monde moderne comme une subversion continue de l'idée libertaire.







 













mercredi, 20 septembre 2006

La presse Littéraire N° 7

Nous reproduisons la recension de Giorgio Cavalcanti, parue dans le N°7 de La presse Littéraire, l'excellente revue de Joseph Vebret ( On pourra consulter le sommaire complet sur son site personnel ). Ce dernier numéro est remarquable avec, en particulier un texte, d'une noble tendresse, de Sarah Vajda sur "Pierre-Guillaume de Roux, Fils de Protée".

 

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 UN MANIFESTE POUR L’ESPRIT
 
par Giorgio Cavalcanti

 

“ Écrire et lire, c’est être livré à soi-même corps et âme.
 Mais soi-même n’est pas le lecteur, et il n’est pas l’auteur : il est leur conjonction.”

 (Alain Santacreu)



 

     Au contraire de la plupart des manifestes qui annoncent des oeuvres ( qui souvent ne viennent jamais ou paraissent quelque peu dérisoires au regard des ambitions proclamées ), La Contrelittérature, un manifeste pour l’esprit, édité récemment au Rocher, succède à un corpus d’écrits poétiques, métaphysiques ou romanesques publiés par les principaux collaborateurs de la revue éponyme dont le dix-huitième numéro vient de paraître.
     Que la “suite à donner” à ce Manifeste soit déjà, pour une part, réalisée ( notamment dans les écrits romanesques et philosophiques d’Alain Santacreu, les essais et les chroniques de Philippe Barthelet, l’oeuvre poétique et métaphysique de Luc-Olivier d’Algange,  les essais sur la héraldique de David Gattegno, les traités de musicologie de Jacques Viret, les études théologiques de Jérôme Rousse-Lacordaire ) démontre l’efficience et la pertinence de cette “ logique contraire ”, de ce contre-courant qui, au lieu d’aller au fil de l’eau, comme le chien mort qu’évoquait Léon Bloy, tente de remonter vers la source du Logos et d’une certaine conscience européenne de l’être.
     Joseph de Maistre préconisait “ non une révolution contraire mais le contraire de la révolution”, les auteurs de ce Manifeste pour l’esprit montrent que, loin d’être spécieuse, la distinction maistrienne est fondatrice. La Contrelittérature est déjà ce qu’elle veut devenir : non un nihilisme contraire mais le contraire du nihilisme, non une négation contraire mais le contraire d’un négation.     
     La profondeur du “contre” dans le mot “contrelittérature” serait ainsi, pour reprendre la formule de Luc-Olivier d’Algange, la profondeur de “ la crypte du Temple détruit ”. Contre les utopies modernistes de la table rase, ce Manifeste défend une certaine idée de la tradition, mais cette tradition n’est pas un attachement muséologique au passé, une réction au temps qu’il fait ou au temps qui passe ; moins encore une nostalgie ou une volonté restauratrice. Cette tradition n’est pas un désir de fuir le “ bel aujourd’hui ” mais bien de l’éployer, selon la logique musicale du tradere, autrement dit selon les éclats de la rivière enchantée qui file à travers les paysages du temps, entre les rochers, en éclairant l’envers des feuilles… Cette tradition est précisément ce qui passe à travers le temps, et non la perpétuation d’un état antérieur du temps. Ce qui passe, ce qui scintille, ce qui donne à l’aujourd’hui sa beauté, qui est de tous les temps et d’aucun : cette Sophia perennis qui est la seul “ contraire ” que l’on puisse opposer au fondamentalisme, en échappant à la tentation d’inventer un fondamentalisme contraire !    
     D’où la place importante que la revue Contrelittérature accorde à l’ “avant-garde” littéraire ou artistique, c’est-à-dire à la fine pointe des audaces traditionnelles, à travers les oeuvres d’Ezra Pound, d’Andréi Biély, de Malcolm de Chazal, d’Arvo Pärt ou de Dominique de Roux.
     S’opposer, mais selon la définition balzacienne ( “J’appartiens à ce parti d’opposition qui se nomme la vie” ) ou, plus exactement, résister à cette restriction de l’être qui procède du raccourcissement procustéen, retrouver donc, contre le nihilisme, contre le fondamentalisme, contre le ressentiment, le resplendissement de la présence de l’être, sa pure présence, son ensoleillement intérieur, son avers et son envers, sa surface et sa profondeur, sa lettre, comme “ tracé de lumière ” et sa vérité intérieure, ésotérique.  C’est par ce chemin périlleux, sur le fil du rasoir, que le dessein contrelittéraire semble dépasser l’opposition, aussi schématique qu’artificieuse, entre réactionnaires et progressistes, prenant le beau risque de déplaire aux uns comme aux autres, non sans nous offrir de nouveaux espaces pour éprouver nos audaces, nos libertés, nos fidélités, selon les exigences impondérables du Verbe : “ Pour les gens de l’Être, écrit Alain Santacreu, la Parole est la racine du monde, l’Alpha et l’Oméga des êtres et des choses. Ils croient en une dimension eschatologique du langage : ils sont le petit reste qui s’ouvre à l’oeuvre du Logos qui doit venir en consolateur, en défenseur en justicier. Les gens de l’Être sont les sujets du Verbe”.
 
Giorgio Cavalcanti

 

 

medium_medium_la_contrel.2.5.jpgDans toutes les librairies, FNAC et les principales librairies internautiques.

 
 
 
Alain Santacreu 
La Contrelittérature, un manifeste pour l’esprit
Le Rocher, 2005
234 pages, 19,90 € 
( avec un avant-dire de Philippe Barthelet et les contributions de Luc-Olivier d’Algange, Marikka Devoucoux, Daniel Facérias, David Gattegno, Christian Rangdreul, Jérôme Rousse-Lacordaire, Jacques Viret ).

     
 

vendredi, 08 septembre 2006

Avant-dire N°10

Dans le cadre de la publication “à rebroussement” des différents avant-dire parus dans notre revue.
 
 
 GENS DE LETTRES ET GENS DE L’ÊTRE

par Alain Santacreu
 
 
« Ar resplan la flors enversa »
(Raimbault d’Orange)

     Contrelittérature : pourquoi ce mot nous aurait-il élus, et pour quelle mission ? D’où vient-il et pourquoi l’avoir inventé ? Ce sont les circonstances de nos temps qui nous l’ont imposé, au risque de nous perdre aux yeux des gens de lettres.
     Ce mot, sous cette forme simple, n’avait jamais existé : sa lexicalisation est l’expression de notre désir. Il est de ces mots qui deviennent des titres, des mots royaux qui se prononcent sur un plan intérieur. Un titre, ce n’est jamais innocent, qu’il veuille informer le lecteur sur ses orientations véritables ou qu’il se propose, au contraire, de l’égarer sur une fausse piste : tout dévoilement n’est-il pas, d’un autre point de vue, un revoilement ? Ce mot nous l’avons reçu comme d’une langue inconnue qui nous ramènerait à sa source.
    En vérité, le mot s’est conçu en nous : il fut son propre inventeur. Il est la recouvrance d’une forme supérieure de l’anonymat, ce mot devenu un nom : la contrelittérature.
     À l’opposé des préoccupations égocentriques de l’art moderne, la signature d’une œuvre contrelittéraire est le lieu de son nom, comme en ces labyrinthes des cathédrales romanes où le nom des maîtres d’œuvre se trouve inscrit dans le centre octogonal.
     Seuls des gens de l’Être, à l’image de la petite Thérèse de Lisieux, peuvent dire : « Mon nom est dans les étoiles ». Tous les autres ne sont que gens de lettres, c’est-à-dire de nos jours des footballeurs, des mannequins, des politiciens, des écrivains à la mode, des gens célèbres ou des inconnus qui voudraient l’être : des « lofteurs ». Mais « avoir » un nom ce n’est pas savoir son nom.
     La révélation du nom est donné au vainqueur du combat spirituel contre l’ego : « Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit. » (Apocalypse 2, 17.)
     C’est dans les salons du XVIIIème siècle, au grand jour des Lumières, qu’apparurent les gens de lettres. La littérature, au sens moderne, sortit des gynécées de Mesdames de Lambert, de Tencin, du Deffand et de Mme Georgin, l’inénarrable Mme Verdurin du siècle de Voltaire.
     La gendelettre, comme la dénommera plus tard Balzac, se propagea bientôt dans les cercles, les clubs et les cafés : au Procope, un Boindin, athée notoire, littérateur et dramaturge à succès, clamait bien fort son mépris pour « Monsieur de l’Être ». Car c’est contre l’Être, c’est-à-dire contre Dieu, que s’est formée la Grande prostituée de la littérature. Et toutes ces représentations de la sociabilité littéraire engendrèrent la profusion de la Nomenklatura des « bureaux d’esprit », les cellules idéologiques propices à voiler l’Esprit aux yeux des hommes, à les détourner de l’intelligence de la Vérité.
     Ceux qui éprouvent encore le désir ontologique d’une « certaine idée » de la littérature doivent entrer en contrelittérature s’ils veulent entendre leur nom dans le cœur de Dieu. Que la grâce les réoriente sur le chemin du nom nouveau, ce château de l’âme qui est le lieu de la naissance du Fils en nous ! Car, le Nom qui relie les gens de l’Être se nomme Relation.
     Pour les gens de l’Être, la Parole est la racine du monde, l’Alpha et l’Omega des êtres et des choses. Ils croient en une dimension eschatologique du langage : ils sont le « petit reste » qui s’ouvre à l’œuvre du Logos qui doit venir en consolateur, en défenseur, en justicier. Les gens de l’Être sont les sujets du Verbe.
     Écrire et lire, c’est être livré à soi-même corps et âme. Mais « soi-même » n’est pas le lecteur, et il n’est pas l’auteur : il est leur conjonction ; il est la Relation. La réalité exhibitionniste des gens de lettres n’est pas la véritable littérature : seule la contrelittérature est l’écriture archaïque de l’ordre qui resurgit du chaos, le retour aux racines de l’Être.
     C’est ainsi que le labyrinthe est la figure archétypale de l’œuvre considérée comme un réceptacle : un pèlerinage vers le lieu de la révélation du nom nouveau. L’être qui parcourt les méandres du labyrinthe arrive finalement au « centre » du Livre qui représente la Terre Sainte : Salem, demeure divine, Cité primordiale que le psaume 76 assimile à Jérusalem. Car, du temps des cathédrales, le tracé des labyrinthes était appelé « chemin de Jérusalem » : le croyant, s’il ne pouvait accomplir le pèlerinage réel, l’ imaginait  en parcourant à genoux le trajet inscrit sur le sol.
     Lumineuse signature collective de la « Bible » des philosophes : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences , des arts et des métiers, par une société de gens de lettres. Anonymat de l’uniformisation égalitariste du multiple, contrefaçon moderniste de la royauté traditionnelle de l’Un !
     C’est  l’ « esprit philosophique » qui caractérise les gens de lettres. Si le « salon », devenu télévision, est l’espace où la littérature se donne à voir dans la réalité de son apparence, « Salem » est le lieu où la contrelittérature se donne à entendre dans la vérité de son être : au centre de la figure héraldique du labyrinthe, l’écriture renaît de la parole éternelle et vivante.
     Tari de sève spirituelle, le monde se meurt de n’avoir pas laissé au surnaturel sa part, telle est l’erreur moderne que dénonce Bernanos – erreur satanique, ainsi que la qualifie Joseph de Maistre. Mais alors, comment nous relever, nous qui sommes tombés dans l’erreur ? Il nous faut garder à l’esprit la vision du Roi crucifié et le sang de son cœur versé sur les bons et les méchants. S’inspirer de cette souveraine prodigalité de l’Amour pour choisir notre nuit :
« Dans le noir, nous verrons clair, mes frères,
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite. »
(Henri Michaux, « Contre ! », La nuit remue. )
 
 
 
 
medium_medium_la_contrel.2.3.jpg La Contrelittérature, un manifeste pour l'esprit
Éditions du Rocher, 234 p., 19 € 
 
 
Dans toutes les librairies et FNAC et
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